Lexique du Pouvoir · L’hubris

L’hubris Pour les Grecs, l’hubris n’est pas d’abord un sentiment : c’est un délit.

Aristote la définit dans sa Rhétorique comme le fait d’humilier autrui, non pour en tirer un avantage, mais pour le seul plaisir de s’affirmer supérieur, et le droit athénien ouvrait contre elle une action publique.

La tragédie en fait la faute par excellence : l’homme qui oublie sa mesure, et que la némésis vient rattraper. Rome avait trouvé une parade de théâtre.

Selon Tertullien, pendant le triomphe, on soufflait par-derrière au général vainqueur, debout sur son char : regarde derrière toi, souviens-toi que tu es un homme.

En 2009, dans la revue de neurologie Brain, David Owen, médecin passé par la neurologie et la psychiatrie avant de devenir ministre britannique des Affaires étrangères, et le psychiatre Jonathan Davidson, de l’université Duke, proposent de nommer « syndrome d’hubris » un trouble de la personnalité acquis, et non inné, qui se développe chez certains dirigeants au contact prolongé d’un grand pouvoir et qui régresse d’ordinaire quand ce pouvoir s’en va.

Ils en dressent 14 symptômes : se confondre avec la nation, parler de soi au « nous » de majesté, mépriser l’avis des autres, ne se croire comptable que devant l’Histoire ou devant Dieu, perdre le contact avec la réalité, négliger le détail concret de l’action.

3 symptômes suffisent, dont l’un au moins parmi les cinq qui n’appartiennent qu’à ce syndrome. Nous ne poserons ce diagnostic sur personne : il appartient aux médecins, et l’on ne réforme pas un régime en psychanalysant ses dirigeants.

La leçon utile est ailleurs. Si l’hubris s’attrape au pouvoir et se soigne par sa perte, la prévention est institutionnelle, et Lord Acton l’avait écrit dès 1887 : le pouvoir tend à corrompre, et le pouvoir absolu corrompt absolument.

Notre Ve République concentre sur une seule tête le droit de dissolution, la nomination du Premier ministre, le titre de chef des armées et l’article 16.

Le #PIC a préféré l’esclave du triomphe au psychiatre : un exécutif de sept membres sans chef, une présidence tournante et purement honorifique, un mandat unique, et, auprès de chaque détenteur de mandat, un Binôme-Égide chargé de lui tenir tête sans jamais décider à sa place.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Votre système est fait pour des saints, pas pour des hommes », « La France a besoin d’un chef, pas d’un collège de sept », « Votre méta-candidature, c’est la candidature d’un homme », « Prendre le pouvoir pour le rendre ? Personne n’a jamais fait ça ».

Pour aller plus loin

Avant d’être un délit, l’hubris fut un récit. Hérodote, au livre VII de ses Histoires, met en scène Xerxès au moment où il prépare l’invasion de la Grèce. Son oncle Artabane le met en garde : « Dieu se plaît à abaisser tout ce qui s’élève trop haut ».

Le roi passe outre, et quand une tempête emporte le premier pont jeté sur les Dardanelles, il « fit donner, dans sa colère, trois cents coups de fouet à l’Hellespont ».

Punir la mer : voilà l’hubris dans sa forme pure, celle d’un pouvoir qui ne conçoit plus aucune limite, pas même celle des éléments. Eschyle en avait déjà fait la matière des Perses.

Aristote accomplit ensuite le geste décisif : il retire l’hubris aux dieux pour la rendre à la cité.

Dans la Rhétorique (livre II, chapitre 2), elle devient une espèce du mépris, dont le plaisir vient de ce que son auteur « se croit très supérieur aux autres » (notre traduction) ; d’où cette remarque d’une sécheresse admirable : « c’est pourquoi les jeunes gens et les riches sont insolents » (notre traduction).

La faute cesse d’être un sacrilège ; elle devient une affaire de rapports de force, que la loi athénienne pouvait poursuivre.

La modernité politique a reçu cet héritage par la mécanique, non par la morale.

Montesquieu, au livre XI de De l’esprit des lois (1748), pose que « c’est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites », et en tire la seule parade qui vaille : « par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ».

Lord Acton, dans sa lettre de 1887 à l’historien Mandell Creighton, prolonge la maxime que chacun connaît d’une phrase qu’on cite moins : « les grands hommes sont presque toujours des hommes mauvais » (notre traduction). La neurologie n’est venue qu’ensuite.

En 2008, dans Clinical Medicine, David Owen précise que le syndrome est d’autant plus probable que le pouvoir est exercé longtemps et qu’il est grand, et que ses symptômes s’atténuent d’ordinaire quand le pouvoir s’en va.

La meilleure objection est médicale, et elle porte.

Depuis 1973, la règle dite « Goldwater » de l’Association américaine de psychiatrie interdit à ses membres de se prononcer sur l’état mental d’une personnalité publique qu’ils n’ont pas examinée ; le « syndrome d’hubris » ne figure d’ailleurs dans aucune classification officielle des troubles mentaux.

Or Owen, dans le même article de 2008, désigne nommément 4 chefs de gouvernement du siècle écoulé qui l’auraient développé.

Le diagnostic à distance est une arme à double tranchant : il permet de médicaliser un désaccord politique, et il absout les institutions en imputant la faute à un tempérament.

L’objection ruine le diagnostic individuel ; elle laisse intact le mécanisme. Car les deux variables qu’Owen isole, la durée et l’ampleur du pouvoir, ne relèvent pas de la psychiatrie : ce sont des paramètres qu’une constitution fixe.

La France en offre une démonstration datée. L’article 16 de la Constitution de 1958 remet au seul Président de la République des pouvoirs exceptionnels lorsque les institutions sont menacées « d’une manière grave et immédiate ».

Il n’a servi qu’une fois : décidé le 23 avril 1961, au lendemain du putsch des généraux d’Alger, il est resté en vigueur jusqu’au 29 septembre, 5 mois après l’échec du putsch, parce que nul autre que son titulaire ne pouvait y mettre fin.

Il a fallu attendre la révision du 23 juillet 2008 pour qu’après 30 jours le Conseil constitutionnel puisse être saisi et vérifier si les conditions « demeurent réunies ». 47 ans pour appliquer Montesquieu à un seul article.

Les États-Unis, eux, ont réagi plus vite à la durée : le vingt-deuxième amendement, ratifié en 1951 après les 4 élections consécutives de Franklin Roosevelt, limite à deux le nombre de mandats présidentiels.

Aucun de ces deux textes ne suppose que le titulaire soit malade ; tous deux supposent qu’il pourrait le devenir.

La notion a ses limites. Employée comme une insulte, elle devient précisément ce qu’elle dénonce : le plaisir de se croire supérieur à l’adversaire.

Et la collégialité n’est pas un vaccin : un groupe peut se griser collectivement, se couper du réel et tenir la critique pour une trahison.

Le #PIC ne prétend donc pas guérir l’hubris ; il fait l’hypothèse qu’on la prévient en réglant ses deux variables. La durée : un mandat unique de sept ans, non renouvelable.

L’ampleur : un pouvoir partagé entre sept, dont la présidence annuelle ne dispose « d’aucune voix prépondérante » (Constitution d’urgence, Titre II, article 3), et placé sous l’œil d’un Collège des Soixante-dix-sept qui peut saisir le peuple d’un référendum révocatoire.

Le vote de chacun des Sept est consigné au procès-verbal, transmis sans délai à ce Collège et rendu public 3 ans après la décision (Titre II, article 4) : la collégialité ne peut plus servir d’abri à la griserie de chacun.

Quant à l’esclave du triomphe romain, le Protocole lui a donné une fonction : le Binôme-Égide, qui éprouve à huis clos les arguments du mandataire et lui tend un miroir. Ce qu’Artabane faisait par courage, une institution doit le faire par obligation.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Hérodote, Histoires, livre VII, chapitres 10 et 35, trad. Pierre-Henri Larcher, Charpentier, 1850 : « car Dieu se plaît à abaisser tout ce qui s’élève trop haut » ; « À cette nouvelle, Xerxès, indigné, fit donner, dans sa colère, trois cents coups de fouet à l’Hellespont, et y fit jeter une paire de ceps. ». consulter la source

Aristote, Rhétorique, livre II, chapitre 2, trad. anglaise W. Rhys Roberts (The Internet Classics Archive) : « The cause of the pleasure thus enjoyed by the insolent man is that he thinks himself greatly superior to others when ill-treating them. That is why youths and rich men are insolent » (Le plaisir que l’insolent en retire tient à ce qu’il se croit très supérieur aux autres quand il les maltraite. C’est pourquoi les jeunes gens et les riches sont insolents ; notre traduction). consulter la source

Tertullien, Apologeticum, vers 197, chapitre 33, texte latin (The Tertullian Project) : « Hominem se esse etiam triumphans in illo sublimissimo curru admonetur. Suggeritur enim ei a tergo : Respice post te ! Hominem te memento ! » (Même triomphant, sur ce char si élevé, on lui rappelle qu’il est un homme. On lui souffle en effet par-derrière : regarde derrière toi ! souviens-toi que tu es un homme ! ; notre traduction). consulter la source

Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, livre XI, chapitre 4 : « c’est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites » ; « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. ». consulter la source

Lord Acton, lettre à Mandell Creighton, 5 avril 1887 (extrait publié par le Hanover College History Department) : « Power tends to corrupt and absolute power corrupts absolutely. Great men are almost always bad men, even when they exercise influence and not authority » (Le pouvoir tend à corrompre, et le pouvoir absolu corrompt absolument. Les grands hommes sont presque toujours des hommes mauvais, même quand ils exercent une influence et non une autorité ; notre traduction). consulter la source

Constitution du 4 octobre 1958, article 16, dans sa rédaction issue de la révision du 23 juillet 2008 : « Après trente jours d’exercice des pouvoirs exceptionnels, le Conseil constitutionnel peut être saisi par le Président de l’Assemblée nationale, le Président du Sénat, soixante députés ou soixante sénateurs, aux fins d’examiner si les conditions énoncées au premier alinéa demeurent réunies. ». consulter la source

David Owen, « Hubris syndrome », Clinical Medicine, vol. 8, n° 4, 2008 (résumé sur PubMed Central) : « Hubris syndrome is associated with power, more likely to manifest itself the longer the person exercises power and the greater the power they exercise. […] Usually symptoms abate when the person no longer exercises power. » (Le syndrome d’hubris est associé au pouvoir ; il a d’autant plus de chances de se manifester que la personne exerce le pouvoir longtemps et que ce pouvoir est grand. […] D’ordinaire, les symptômes s’atténuent quand la personne n’exerce plus le pouvoir ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 3 : « Cette présidence est purement honorifique : elle confère la représentation protocolaire de la Démocratie, non un pouvoir propre. Elle tourne entre les sept, de sorte que chacun l’exerce une fois au cours du mandat. Le président annuel ne dispose d’aucune voix prépondérante. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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