Les rendements décroissants de la complexité De 1914 à 1928, la Royal Navy passe de 62 à 20 grands bâtiments de combat ; dans le même temps, les fonctionnaires de l’Amirauté passent de 2 000 à 3 569.
Cyril Northcote Parkinson publie ce relevé dans The Economist du 19 novembre 1955 : une administration croît de 5 à 7 % l’an, qu’il y ait du travail ou non. En 1988, l’archéologue Joseph Tainter en tire la loi historique dans The Collapse of Complex Societies.
Toute société résout ses problèmes en ajoutant de la complexité, une armée, un impôt, un corps de contrôleurs, et chaque couche nouvelle rapporte moins que la précédente, jusqu’au point où son rendement marginal devient négatif.
L’effondrement n’est alors, selon sa définition, qu’une perte rapide et importante de complexité sociopolitique : l’édifice devenu trop cher pour ceux qui le portent. Rome en dessine la courbe.
La monnaie d’argent, rognée dès Néron, n’en contient plus qu’environ un vingtième sous Aurélien ; en 301, l’édit du Maximum de Dioclétien fixe sous peine de mort le prix de toute chose, et engendre pénurie et marché noir.
Chaque solution était défendable ; leur somme fut mortelle. En 1991, le Conseil d’État avertissait : « Quand le droit bavarde, le citoyen ne lui prête plus qu’une oreille distraite » ; en 2006, il constatait que l’alerte était restée à peu près sans effet.
Tainter laisse ouverte la seule question politique : qui décide de ce que l’on simplifie ? Si personne ne choisit, la crise choisira ; si une oligarchie choisit, elle épargnera ses propres guichets.
Le #PIC répond par la subsidiarité ascendante et par une Constitution qui met à la charge de l’administration la preuve de sa propre utilité. Les empires meurent de leurs additions ; un peuple souverain apprend la soustraction.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Ça marche en Suisse ou dans un quartier, pas dans un grand pays », « Le système s’effondrera de lui-même : construisons local, pas l’Élysée », « Trente-cinq mille communes, c’est l’émiettement : il faut mutualiser », « Vous dénoncez la complexité et vous ajoutez des cercles : une usine à gaz ».
Pour aller plus loin
Bien avant que l’archéologie ne trace des courbes, Tocqueville avait décrit le mal de l’intérieur, les archives sous les yeux.
Dans L’Ancien Régime et la Révolution (1856, livre II, chapitre 6), il lit la correspondance des intendants et y découvre un pouvoir central qui abandonne les réformes difficiles, « mais il change sans cesse quelques règlements ou quelques lois ».
Le résultat est décrit avec une précision clinique : « Les nouvelles règles se succèdent avec une rapidité si singulière, que les agents, à force d’être commandés, ont souvent peine à démêler comment il faut obéir. »
La complexité ne rend pas l’État plus fort ; elle le rend négociable.
Une règle trop abondante ne s’applique plus, elle se marchande : « Chaque solliciteur demande qu’on sorte en sa faveur de la règle établie », et Tocqueville résume d’une formule qui vaut pour bien des époques : « une règle rigide, une pratique molle ».
Voilà le coût qu’aucun comptable ne chiffre : l’inégalité devant la loi, puisque l’exception appartient à qui sait la demander.
Reste à comprendre pourquoi la complexité s’accumule alors que personne, officiellement, n’en veut. L’économiste Mancur Olson en a proposé en 1982, dans The Rise and Decline of Nations, l’explication la plus dérangeante.
Dans une société stable, les groupes organisés pour capter une part de la richesse commune, qu’il nomme « coalitions de répartition » (notre traduction), se multiplient avec le temps, et chacune de leurs victoires laisse une trace dans le droit : le lobby qui obtient une réduction d’impôt pour un certain type de revenu « rend le code fiscal plus long et plus compliqué » (notre traduction).
D’où sa neuvième proposition : « l’accumulation des coalitions de répartition accroît la complexité de la réglementation, le rôle de l’État et la complexité des arrangements, et change la direction de l’évolution sociale » (notre traduction).
Tainter décrivait une courbe ; Olson en nomme les bénéficiaires. La complexité n’est pas un sédiment naturel, c’est une somme de victoires particulières, dont chacune a ses défenseurs et l’ensemble aucun.
Le corollaire est sombre : Olson explique les « miracles » économiques de l’Allemagne de l’Ouest et du Japon d’après-guerre par la destruction de ces coalitions sous la dictature puis l’occupation.
Si seule la catastrophe fait le ménage, la question démocratique devient : peut-on soustraire sans attendre la ruine ?
La meilleure objection vient des archéologues eux-mêmes.
En 2010, Patricia McAnany et Norman Yoffee réunissent dans Questioning Collapse des chercheurs qui contestent le récit même de l’effondrement : les sociétés dont on annonce la mort se transforment le plus souvent, et leurs populations font preuve d’une résilience que la chute des palais ne mesure pas.
L’objection porte, et elle oblige à préciser. Ce qui s’effondre, chez Tainter comme chez Olson, ce n’est pas un peuple, c’est un appareil ; et une part de la complexité moderne n’est pas du parasitisme mais de la protection : le droit du travail, la sécurité sanitaire, les garanties de procédure sont des couches qui coûtent et qui valent.
Le critère n’est donc pas la quantité de règles, c’est leur bénéficiaire. Une norme qui protège le faible contre le fort mérite sa place ; une norme qui ménage une niche à un groupe organisé est précisément celle qu’Olson voit proliférer, et celle qui se défend le mieux.
Les tentatives de soustraction par le haut ont été faites, et leur bilan instruit.
En France, l’étude annuelle 2016 du Conseil d’État, Simplification et qualité du droit, constate que « les mesures prises depuis 25 ans n’ont pas permis d’enrayer la dégradation de la qualité du droit ».
Aux États-Unis, le décret présidentiel 13771 du 30 janvier 2017 exige que, « pour chaque nouvelle réglementation, au moins deux réglementations antérieures soient identifiées en vue de leur suppression » (notre traduction) ; le décret 13992 du 20 janvier 2021 l’abroge, dès le premier jour du mandat suivant.
Une soustraction décrétée par un sommet dure exactement le temps de ce sommet, et elle choisit ce qu’elle retranche sous le regard des coalitions qui l’entourent : c’est Olson appliqué à la simplification elle-même.
Le #PIC en tire une hypothèse, non une certitude : confier le pouvoir de soustraire à ceux qui paient la complexité plutôt qu’à ceux qui en vivent.
La Constitution d’urgence confie aux 7 777 citoyens tirés au sort de l’Agora citoyenne l’initiative, sans seuil de signatures, du référendum abrogatoire, « par lequel il annule une norme en vigueur » (Titre I, article 6) ; l’exception obtenue sans bruit dans un couloir se défend plus mal devant des millions d’électeurs.
Elle soumet aussi au peuple, à intervalles réguliers, la question du réexamen des institutions (Titre XVIII, article 2), ce qui fait de la révision une habitude plutôt qu’une crise ; et toute loi qui proroge pour la troisième fois une disposition temporaire, ou la rend permanente, revient devant le peuple (Titre I, article 7, 8°) : le provisoire ne devient plus définitif par simple inertie.
La limite est connue : un peuple n’abroge pas un code de plusieurs milliers d’articles d’un seul vote, et la soustraction populaire ne vaut que si des citoyens tirés au sort, les Formulateurs, en préparent loyalement les questions.
C’est le pari de l’auto-correction démocratique contre la capture systémique : qu’une société apprenne à retrancher avant que la crise ne s’en charge.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, Michel Lévy frères, 1856, livre II, chapitre 6 (texte de l’édition Lévy de 1866 sur Wikisource) : « Les nouvelles règles se succèdent avec une rapidité si singulière, que les agents, à force d’être commandés, ont souvent peine à démêler comment il faut obéir. » ; « L’ancien régime est là tout entier : une règle rigide, une pratique molle ; tel est son caractère. ». consulter la source
Mancur Olson, The Rise and Decline of Nations: Economic Growth, Stagflation, and Social Rigidities, Yale University Press, 1982, chapitre 3, « The Implications » : « The accumulation of distributional coalitions increases the complexity of regulation, the role of government, and the complexity of understandings, and changes the direction of social evolution. » (L’accumulation des coalitions de répartition accroît la complexité de la réglementation, le rôle de l’État et la complexité des arrangements, et change la direction de l’évolution sociale ; notre traduction) ; « A lobby that wins a tax reduction for income of a certain source or type makes the tax code longer and more complicated » (le lobby qui obtient une réduction d’impôt pour un revenu d’une certaine source ou d’un certain type rend le code fiscal plus long et plus compliqué ; notre traduction). consulter la source
Patricia A. McAnany et Norman Yoffee (dir.), Questioning Collapse: Human Resilience, Ecological Vulnerability, and the Aftermath of Empire, Cambridge University Press, 2010 ; notice du compte rendu paru dans American Antiquity : l’ouvrage collectif où archéologues et anthropologues contestent le récit de l’effondrement et opposent la résilience des populations à la chute des appareils de pouvoir. consulter la source
Conseil d’État, étude annuelle 2016, Simplification et qualité du droit, La Documentation française, 2016 ; présentation sur le site du Conseil d’État : « L’étude annuelle 2016 du Conseil d’État montre que les mesures prises depuis 25 ans n’ont pas permis d’enrayer la dégradation de la qualité du droit, rendant urgent un changement profond de culture normative. ». consulter la source
Executive Order 13771 du 30 janvier 2017, « Reducing Regulation and Controlling Regulatory Costs », Federal Register, vol. 82, n° 22, 3 février 2017, section 1 ; abrogé par l’Executive Order 13992 du 20 janvier 2021 : « it is important that for every one new regulation issued, at least two prior regulations be identified for elimination » (il importe que, pour chaque nouvelle réglementation, au moins deux réglementations antérieures soient identifiées en vue de leur suppression ; notre traduction). consulter la source
Executive Order 13992 du 20 janvier 2021, « Revocation of Certain Executive Orders Concerning Federal Regulation », Federal Register, vol. 86, n° 14, 25 janvier 2021, section 2 : « Executive Order 13771 of January 30, 2017 (Reducing Regulation and Controlling Regulatory Costs) […] are hereby revoked » (l’Executive Order 13771 du 30 janvier 2017 […] [et cinq autres décrets] sont abrogés ; notre traduction). consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre I, article 6 : « Il s’exerce sous quatre formes : le référendum propositif, par lequel le peuple adopte une norme nouvelle ; le référendum modificatif, par lequel il modifie une norme en vigueur ; le référendum abrogatoire, par lequel il annule une norme en vigueur ; et le référendum révocatoire, par lequel il met fin au mandat d’un délégué. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La subsidiarité ascendante · La démocratie délibérative · La démocratie épistémique
La parade : Constitution, titre XV, art. 2 : la charge de la preuve et la simplification · Constitution, titre XVIII, art. 2 : le droit au tâtonnement et à la révision périodique
La riposte, dans l’Autodéfense : « Le référendum, c’est le plébiscite » · « Les réseaux sociaux et les médias manipuleront les votes » · « Ça marche en Suisse ou dans un quartier, pas dans un grand pays »
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : L’Université populaire de l’intelligence collective · L’Observatoire de la pensée démocratique
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