Abécédaire · Le skin in the game

Le skin in the game Deux architectes bâtissent le même pont ; l’un s’en va, l’autre devra vivre avec sa famille juste en dessous. Lequel vérifiera le mieux ses calculs ?

Le principe du skin in the game, « avoir la peau dans le jeu », tient dans cette image : on décide bien quand on est soi-même exposé aux conséquences de sa décision.

Le pouvoir contemporain révèle une asymétrie systématique : le banquier dont la spéculation provoque une crise garde ses bonus pendant que l’État renfloue sa banque ; le ministre qui déclenche une guerre ne va pas au front.

Nos élites, résume Nassim Nicholas Taleb, ont « privatisé les gains et socialisé les pertes ». Cette asymétrie n’est pas seulement injuste ; elle corrompt le jugement, car qui ne paie jamais ses erreurs n’en apprend rien.

Le principe irrigue toute l’architecture du #PIC : mandat impératif et révocabilité, tirage au sort, démocratie directe, probité exigée des gouvernants visent à réunir dans les mêmes mains le fait de décider et celui de subir.

Une précision l’empêche de se pervertir en darwinisme social : l’exigence vise les puissants qui décident pour autrui, jamais les faibles qui subissent déjà ce qu’ils n’ont pas choisi.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Votre engagement notarié n’a aucune valeur ».

Pour aller plus loin

La règle est plus vieille que l’économie qui la redécouvre.

Le Code de Hammurabi, gravé vers 1750 avant notre ère, dispose en son article 229 que si une maison mal construite s’effondre et tue son propriétaire, le bâtisseur sera mis à mort ; l’article suivant ajoute que si elle tue le fils du propriétaire, c’est le fils du bâtisseur qui mourra.

Nassim Nicholas Taleb en fait l’acte de naissance de son principe.

En 1776, Adam Smith transpose le problème dans l’économie marchande : les administrateurs des compagnies par actions, écrit-il dans La Richesse des nations, étant « les gestionnaires de l’argent d’autrui plutôt que du leur », on ne peut guère attendre d’eux qu’ils le surveillent « avec la même anxieuse vigilance » que les associés d’une maison privée surveillent le leur (notre traduction).

2 siècles plus tard, en 1976, Michael Jensen et William Meckling en tirent la théorie de l’agence : dès qu’un mandataire décide pour un mandant, leurs intérêts divergent, et la divergence a un coût que quelqu’un finit par payer.

La démocratie athénienne avait traduit la règle en institutions. Le citoyen qui faisait voter un décret contraire aux lois pouvait être poursuivi par une graphè paranomôn ; tout magistrat sortant rendait ses comptes lors de l’euthyna.

On y exposait moins celui qui votait que celui qui proposait et celui qui exécutait.

En 2014, Taleb et le philosophe Constantine Sandis systématisent l’intuition : quiconque est impliqué dans une action susceptible de nuire à autrui, « même de manière probabiliste », « devrait être tenu d’être exposé à quelque dommage, quel que soit le contexte » (notre traduction).

Le mot décisif est « probabiliste » : la règle ne vise pas seulement le dommage advenu, elle vise le risque transféré, celui qu’on dissimule dans la queue des distributions en espérant ne jamais y être rattrapé.

L’objection la plus sérieuse se lit dans l’article 230 lui-même. Une exposition sans mesure punit l’innocent, et une exposition patrimoniale sélectionne les riches : seul peut engager ses biens celui qui en a.

Poussé à bout, le principe réserverait le pouvoir aux fortunes capables de le cautionner, et le rendrait si périlleux que les prudents s’en détourneraient au profit des téméraires.

L’objection porte, et le #PIC l’a entendue. Son Protocole réserve l’engagement sur les biens personnels aux seuls Sept, comme « la contrepartie d’un pouvoir, non un droit d’entrée dans le mouvement ».

Pour tous les autres, la Constitution d’urgence choisit des expositions qui ne dépendent pas de la fortune : le mandat impératif et le référendum révocatoire (Titre III, article 5), l’inéligibilité, bornée à 10 ans, que la Cour de garantie démocratique prononce après avoir constaté contradictoirement un manquement caractérisé, le délai de carence de trois ans qui interdit de passer au service des intérêts dont on a eu à connaître, la fin des privilèges viagers qui rend l’ancien gouvernant au droit commun.

Ce n’est pas la ruine qu’on promet au décideur ; c’est le retour à la condition de ceux pour qui il a décidé.

La France a fait l’expérience inverse. Le 4 novembre 1991, sur TF1, Georgina Dufoix, ancienne ministre des Affaires sociales mise en cause dans l’affaire du sang contaminé, se dit responsable, mais ajoute : « je ne me sens pas coupable ». La formule entre dans la langue.

La réponse institutionnelle est la révision constitutionnelle du 27 juillet 1993, qui crée la Cour de justice de la République. Sa composition dit tout : sur 15 juges, « douze parlementaires élus, en leur sein et en nombre égal, par l’Assemblée nationale et par le Sénat ».

Le 9 mars 1999, elle relaxe Laurent Fabius et Georgina Dufoix ; Edmond Hervé, reconnu coupable, est dispensé de peine. Les ministres sont jugés par les pairs de ceux qui les ont faits ministres.

L’Islande a choisi l’autre voie : en 2012, l’ancien Premier ministre Geir Haarde comparaît devant le Landsdómur, la cour chargée de juger les ministres, qui le reconnaît coupable en avril 2012, sur un seul chef, de n’avoir pas réuni ses ministres sur la crise bancaire qui venait ; la Cour européenne des droits de l’homme jugera en 2017 le procès équitable.

Sans peine, certes ; mais l’exposition avait cessé d’être théorique.

Le #PIC s’applique la règle avant de l’imposer. Les Sept souscrivent, devant notaire et avant le scrutin, un engagement garanti sur leurs biens : soumettre la Constitution d’urgence au référendum, avec le même jour une question distincte sur la sortie des traités européens, et rendre le pouvoir si le peuple rejette la Constitution.

La portée juridique de cet acte est discutée, et l’Autodéfense ne l’esquive pas ; sa portée politique ne l’est guère : un candidat qui gage ses biens sur sa promesse ne peut plus la traiter comme une figure de style.

Reste une limite, que Hammurabi avait déjà aperçue : l’exposition ne répare rien. Ses articles 232 et 233 obligent aussi le bâtisseur à reconstruire à ses propres frais.

La sanction la plus utile n’est pas celle qui punit, mais celle qui oblige à réparer ; c’est ce que les lois organiques du #PIC devront encore préciser.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Code de Hammurabi, vers 1750 av. J.-C., articles 229 et 230, trad. anglaise L. W. King (The Avalon Project, Yale Law School) : « If a builder build a house for some one, and does not construct it properly, and the house which he built fall in and kill its owner, then that builder shall be put to death. » ; « If it kill the son of the owner the son of that builder shall be put to death. » (si un bâtisseur construit une maison pour quelqu’un et ne la construit pas correctement, et que la maison qu’il a bâtie s’effondre et tue son propriétaire, ce bâtisseur sera mis à mort ; si elle tue le fils du propriétaire, le fils de ce bâtisseur sera mis à mort ; notre traduction). consulter la source

Adam Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, 1776, livre V, chapitre I : « The directors of such companies, however, being the managers rather of other people’s money than of their own, it cannot well be expected that they should watch over it with the same anxious vigilance with which the partners in a private copartnery frequently watch over their own. » (les administrateurs de ces compagnies, étant les gestionnaires de l’argent d’autrui plutôt que du leur, on ne peut guère attendre d’eux qu’ils le surveillent avec la même anxieuse vigilance que celle avec laquelle les associés d’une société privée surveillent souvent le leur ; notre traduction). consulter la source

Constitution du 4 octobre 1958, article 68-2 (issu de la loi constitutionnelle du 27 juillet 1993) : « La Cour de justice de la République comprend quinze juges : douze parlementaires élus, en leur sein et en nombre égal, par l’Assemblée nationale et par le Sénat après chaque renouvellement général ou partiel de ces assemblées et trois magistrats du siège à la Cour de cassation, dont l’un préside la Cour de justice de la République. ». consulter la source

Nassim Nicholas Taleb, Constantine Sandis, « The Skin In The Game Heuristic for Protection Against Tail Events », Review of Behavioral Economics, janvier 2014 (prépublication arXiv:1308.0958) : « We propose a global and morally mandatory heuristic that anyone involved in an action which can possibly generate harm for others, even probabilistically, should be required to be exposed to some damage, regardless of context. » (nous proposons une heuristique globale et moralement obligatoire : quiconque est impliqué dans une action susceptible de nuire à autrui, même de manière probabiliste, devrait être tenu d’être exposé à quelque dommage, quel que soit le contexte ; notre traduction). consulter la source

Nassim Nicholas Taleb, Skin in the Game: Hidden Asymmetries in Daily Life, Random House, 2018 (présentation de l’éditeur) : « Never trust anyone who doesn’t have skin in the game. Without it, fools and crooks will benefit, and their mistakes will never come back to haunt them. » (ne faites jamais confiance à quelqu’un qui n’a pas la peau dans le jeu ; sans elle, les imbéciles et les escrocs en profiteront, et leurs erreurs ne reviendront jamais les hanter ; notre traduction). consulter la source

Cour européenne des droits de l’homme, Haarde c. Islande, requête n° 66847/12, arrêt du 23 novembre 2017, communiqué du greffier CEDH 357 (2017) : « He was not sentenced to any punishment and the State was ordered to bear all the legal costs. » (Il ne fut condamné à aucune peine, et l’État fut condamné à supporter l’ensemble des frais de justice ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Protocole, Titre II, article 6 : « Cet engagement ne lie ni les Soixante-dix-sept, ni les membres de la Forge, ni les adhérents. Il est la contrepartie d’un pouvoir, non un droit d’entrée dans le mouvement. ». consulter la source

Version 1 du 24 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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