L’oligarchie Le mot grec dit « commandement du petit nombre », et l’on croit avoir tout compris.
Aristote corrige dès le livre III de sa Politique : ce qui distingue essentiellement la démocratie de l’oligarchie, c’est la pauvreté et la richesse ; partout où le pouvoir est aux riches, qu’ils soient minorité ou majorité, c’est une oligarchie.
Le nombre n’est qu’un accident, puisque les riches sont partout peu nombreux. Et l’oligarchie est chez lui une forme déviée : un gouvernement qui n’a pour objet que l’intérêt particulier des riches.
23 siècles plus tard, le politiste américain Jeffrey Winters reprend la leçon dans Oligarchy (2011) : l’oligarque est celui qui commande des ressources matérielles assez massives pour défendre sa fortune, et l’oligarchie, la politique de cette défense. Elle ne remplace pas la démocratie ; elle loge à l’intérieur.
Winters range les États-Unis parmi les oligarchies « civiles » : les grandes fortunes n’y ont plus besoin d’armées privées, l’État protège la propriété, et elles consacrent leurs moyens à toute une industrie de la défense de la fortune — avocats, fiscalistes, experts, lobbyistes.
En 2014, Martin Gilens et Benjamin Page confrontent 1 779 choix de politique publique américains, entre 1981 et 2002, aux préférences des différents groupes : les élites économiques et les groupes d’intérêts patronaux pèsent de façon substantielle ; le citoyen moyen et les associations de masse, peu ou pas.
Leur méthode a été contestée, notamment par Omar Bashir en 2015 ; la question qu’ils posent, elle, n’a plus quitté la science politique.
Inutile de chercher des conjurés en cagoule : l’oligarchie n’a pas besoin de complot. Il lui suffit que l’argent achète de l’accès, de l’expertise, du temps d’antenne et du temps de cerveau législatif, pendant que le citoyen dispose d’un bulletin tous les 5 ans.
Le #PIC ne répond pas par la chasse aux riches mais par l’architecture : le vote sur les projets et les budgets avant l’élection des personnes, le référendum d’initiative citoyenne en toutes matières et, puisqu’il naît des doléances de 7 777 citoyens tirés au sort, sans seuil de signatures, la transparence de tout financement qui vise l’influence.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Le tirage au sort, c’est confier le pays à des incompétents », « La démocratie représentative a fait ses preuves », « Encore un parti, encore un sauveur », « Vous dénoncez la complexité et vous ajoutez des cercles : une usine à gaz », « Vous exigez la démocratie pour la France, pas pour votre mouvement », « Le RIC servira aux lobbys et aux riches ».
Pour aller plus loin
Aristote a laissé 2 leçons sur l’oligarchie, et l’on ne retient que la première. Celle du livre III de la Politique fait de la richesse, et non du nombre, le critère du régime.
La seconde, au livre IV, est plus dérangeante, parce qu’elle vise un geste que nous tenons pour la démocratie même : « la voie du sort pour la désignation des magistrats est une institution démocratique. Le principe de l’élection, au contraire, est oligarchique ».
Choisir, c’est distinguer, et l’on distingue toujours ceux qui ont les moyens d’être vus.
Montesquieu recopie la leçon en 1748, au livre II de De l’esprit des lois : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie. »
Il faudra attendre les Principes du gouvernement représentatif de Bernard Manin (1995) pour que la science politique reprenne ce que les classiques savaient : l’élection n’est pas le contraire de l’oligarchie, elle en est l’un des instruments possibles, ce que le Lexique nomme l’aristocratie élective.
Le vingtième siècle a d’abord brouillé la notion. Mosca, Pareto, puis Michels ont fait de la domination d’une minorité une loi de toute organisation, et l’oligarchie s’est dissoute dans la théorie des élites : si toute société est gouvernée par quelques-uns, le mot ne distingue plus rien.
Jeffrey Winters le dit sans détour dans Oligarchy (2011) : pendant des siècles, on a tenu les oligarques pour des gens que la richesse rendait puissants, idée « brouillée par la théorie des élites au début du vingtième siècle » (notre traduction).
Sa correction consiste à revenir à Aristote par la sociologie : « le motif existentiel de tous les oligarques est la défense de la fortune » (notre traduction). Il en distingue 4 formes : guerrière, dirigeante, sultanique et civile.
Dans la dernière, la nôtre, la menace n’est plus la confiscation des biens, mais l’impôt.
La controverse savante porte sur la preuve, et elle mérite d’être exposée loyalement.
Après l’étude de Gilens et Page (2014), Omar Bashir (2015) a montré que leur test pouvait sous-estimer largement l’influence du citoyen médian, et que, dans les cas de désaccord, les Américains moyens obtiennent à peu près aussi souvent que les élites la politique qu’ils préfèrent.
Peter Enns, la même année, conclut que même lorsque riches et classes moyennes divergent, la politique suivie se trouve à peu près là où l’on s’attendrait à la voir si les dirigeants représentaient les classes moyennes.
L’objection est solide sur la mesure ; elle l’est moins sur la conclusion. Enns explique ce résultat par le fait que les deux groupes classent souvent les mesures dans le même ordre, et il nomme lui-même cela une représentation « par coïncidence ».
Être servi quand on veut la même chose que le riche n’est pas la souveraineté. Surtout, l’oligarchie selon Winters ne se bat pas sur tous les fronts : elle concentre ses moyens sur la fiscalité et la propriété.
Diluer ce front étroit dans une moyenne de 1 779 mesures, c’est chercher un tireur d’élite en comptant les balles perdues.
En France, la question se pose moins dans les urnes que dans l’accès à l’opinion. Le 29 mars 2022, la commission d’enquête sénatoriale sur la concentration des médias rend son rapport.
Elle constate que la multiplication des chaînes s’accompagne désormais d’une « concentration de la propriété des chaines entre les mains d’un petit nombre d’actionnaires », et note que tous les grands actionnaires se sont défendus de toute ingérence.
On peut les croire : l’oligarchie civile n’a pas besoin de donner des ordres, il lui suffit de posséder la scène où se forme l’ordre du jour. Ailleurs, la chose fut plus brutale.
En Russie, les enchères dites « prêts contre actions » de 1995 ont remis les fleurons pétroliers et métallurgiques de l’État à quelques banques commerciales : elles lui avaient prêté contre des actions en gage, et, le prêt n’étant pas remboursé, elles en devinrent propriétaires au terme d’enchères sans véritable concurrence.
La fin du parti unique n’avait pas aboli le petit nombre ; elle lui avait seulement donné des titres de propriété.
La notion a ses limites. Employé comme injure, le mot perd la précision d’Aristote : toute élite n’est pas une oligarchie, et tout riche n’est pas un oligarque ; il faut montrer un usage politique de la fortune, pas seulement la fortune.
Et si l’oligarchie civile loge dans la démocratie au lieu de la remplacer, on ne l’abat pas en abolissant l’élection : on lui coupe ses canaux. C’est l’hypothèse du #PIC, qui reprend le second Aristote.
Le tirage au sort désigne les Formulateurs, l’Agora et un tiers de l’Assemblée nationale : on ne fait pas campagne pour être tiré, donc on n’achète pas le sort.
La Constitution d’urgence fait passer le vote sur les projets et les budgets avant le choix des personnes, « afin de prévenir la personnalisation du pouvoir » (Titre I, article 5).
Reste l’objection qu’on nous oppose, celle d’un RIC livré aux lobbys et aux riches : elle est sérieuse, et c’est pourquoi le lobbying et le financement de toute entreprise d’influence doivent être publics.
Le #PIC ne prétend pas supprimer les riches ; il fait le pari qu’on peut rendre leur fortune politiquement moins rentable.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Aristote, Politique, livre III, chapitre V (numérotation de l’édition ; 1279b-1280a), trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire : « Ce qui distingue essentiellement la démocratie et l’oligarchie, c’est la pauvreté et la richesse ; et partout où le pouvoir est aux riches, majorité ou minorité, c’est une oligarchie ; partout où il est aux pauvres, c’est une démagogie. ». consulter la source
Aristote, Politique, livre IV, chapitre 9 (livre VI, chapitre VII dans l’ordre de l’édition ; 1294b), trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire : « Ainsi, la voie du sort pour la désignation des magistrats est une institution démocratique. Le principe de l’élection, au contraire, est oligarchique ; de même que ne point exiger de cens pour les magistratures appartient à la démocratie, et qu’en exiger un appartient à l’oligarchie. ». consulter la source
Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, livre II, chapitre 2 : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie. Le sort est une façon d’élire qui n’afflige personne ; il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir sa patrie. ». consulter la source
Jeffrey A. Winters, Oligarchy, Cambridge University Press, 2011 (présentation de l’éditeur) : « The common thread for oligarchs across history is that wealth defines them, empowers them and inherently exposes them to threats. The existential motive of all oligarchs is wealth defense. » (Ce qui relie les oligarques à travers l’histoire, c’est que la richesse les définit, leur donne du pouvoir et les expose par nature à des menaces. Le motif existentiel de tous les oligarques est la défense de la fortune ; notre traduction). consulter la source
Martin Gilens et Benjamin I. Page, « Testing Theories of American Politics: Elites, Interest Groups, and Average Citizens », Perspectives on Politics, vol. 12, n° 3, 2014 : « economic elites and organized groups representing business interests have substantial independent impacts on U.S. government policy, while average citizens and mass-based interest groups have little or no independent influence » (les élites économiques et les groupes organisés qui représentent les intérêts patronaux ont un effet propre substantiel sur la politique du gouvernement américain, tandis que les citoyens moyens et les groupes d’intérêts de masse n’ont que peu ou pas d’influence propre ; notre traduction). consulter la source
Peter K. Enns, « Relative Policy Support and Coincidental Representation », Perspectives on Politics, vol. 13, n° 4, 2015 : « I demonstrate that even on those issues for which the preferences of the wealthy and those in the middle diverge, policy ends up about where we would expect if policymakers represented the middle class and ignored the affluent. » (Je montre que, même sur les questions où les préférences des riches et celles des classes moyennes divergent, la politique suivie se situe à peu près là où on l’attendrait si les décideurs représentaient les classes moyennes et ignoraient les plus aisés ; notre traduction). consulter la source
Sénat, commission d’enquête sur la concentration des médias en France, rapport n° 593 (2021-2022), déposé le 29 mars 2022, synthèse « L’essentiel » : « ces dernières années, ce mouvement s’accompagne d’une concentration de la propriété des chaines entre les mains d’un petit nombre d’actionnaires ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre I, article 5 : « La loi organise les modalités selon lesquelles les citoyens se prononcent sur les projets eux-mêmes, afin de prévenir la personnalisation du pouvoir et les rivalités qu’elle engendre. Le prestige attaché à une personnalité ne saurait fonder à lui seul une délégation de pouvoir. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
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La parade : Constitution, titre VI, art. 1 : le plafond fiscal universel · Constitution, titre VI, art. 6 : la liberté d’entreprendre et de ses limites · Constitution, titre XVI, art. 2 : la transparence des financements à visée d’influence
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L’antidote, ce que le #PIC y oppose : L’Observatoire de la pensée démocratique
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