Abécédaire · Le bien commun

Le bien commun Le bien de tous ne naît pas de la somme des égoïsmes. L’air pur, la paix civile, la justice : aucun intérêt privé ne les produit, et sa poursuite les détruit souvent.

Aristote en a tiré son critère : un régime est droit quand il vise le bien commun, corrompu quand il sert l’intérêt de ceux qui gouvernent ; la question décisive n’est pas seulement « qui gouverne ? », mais « au profit de qui ? ».

Rousseau distingue la volonté de tous, addition des préférences privées, de la volonté générale, qui vise l’intérêt de la communauté comme telle.

Elinor Ostrom, première femme prix Nobel d’économie en 2009, a contredit la « tragédie des communs » de Garrett Hardin : ses enquêtes sur des centaines de cas réels montrent des communautés qui gouvernent durablement pêcheries, forêts ou pâturages par des règles qu’elles se donnent, sans privatisation ni État.

Le #PIC se lit comme une architecture au service du bien commun : le définir par la délibération citoyenne, le protéger de l’accaparement par les plafonds et la redistribution, et rendre au peuple le pouvoir de le gouverner lui-même.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Le peuple votera toujours pour son porte-monnaie », « L’hôpital et l’école manquent de moyens, pas d’une Constitution », « L’intelligence collective, c’est du socialisme », « Votre pluralisme obligatoire, c’est la presse sous tutelle », « Votre système est fait pour des saints, pas pour des hommes », « Les gens sont sur leurs écrans : ils n’ont plus l’attention pour décider », « Le RIC servira aux lobbys et aux riches ».

Pour aller plus loin

Le bien commun a d’abord été une affaire de théologiens. Thomas d’Aquin, dans la Somme théologique (vers 1270), définit la loi comme une « ordonnance de la raison en vue du bien commun » (notre traduction), promulguée par celui qui a la charge de la communauté : le souverain sait, le peuple reçoit.

Le Conseil d’État, dans ses Réflexions sur l’intérêt général (rapport public 1999), date la relève avec précision : « ce n’est qu’au XVIIIème siècle que l’idée d’intérêt général a progressivement supplanté la notion de bien commun, aux fortes connotations morales et religieuses ».

Le même siècle invente sa négation. Mandeville sous-titre sa Fable des abeilles (1714) « Vices privés, bienfaits publics », et Adam Smith, dans la Richesse des nations (1776), décrit le marchand « conduit par une main invisible à promouvoir une fin qui n’entrait nullement dans ses intentions » (notre traduction).

Le bien commun cesse d’être une fin qu’on poursuit ; il devient un effet qu’on attend.

La meilleure objection n’est pourtant pas libérale, elle est réaliste.

Joseph Schumpeter l’a formulée dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942) : « il n’existe pas de bien commun déterminé de façon univoque sur lequel tous pourraient s’accorder, ou être amenés à s’accorder par la force de l’argument rationnel » (notre traduction), car il signifie nécessairement des choses différentes pour des individus et des groupes différents.

L’argument est sérieux : quiconque prétend connaître d’avance le bien commun se donne le droit de l’imposer, et le procès fait à la volonté générale se nourrit de ce soupçon.

Schumpeter en tire que le peuple doit se borner à choisir ses dirigeants. C’est là que l’objection se retourne.

Si nul ne peut connaître d’avance le bien commun, les élus ne le connaissent pas davantage que les électeurs, et les experts pas davantage que les élus. Il ne reste qu’une définition légitime, procédurale : est commun ce qu’un peuple informé décide après un débat contradictoire, et qu’il reste libre de défaire.

Quant à la main invisible, Smith lui-même en connaissait les doigts : les gens d’un même métier, écrivait-il dans le même livre, se réunissent rarement sans que la conversation finisse « en conspiration contre le public » (notre traduction).

La France a mis cette procédure à l’épreuve en 2019.

Contre la privatisation d’Aéroports de Paris, une proposition de loi référendaire voulait faire des aérodromes parisiens un service public national, au sens du neuvième alinéa du Préambule de 1946 : « Tout bien, toute entreprise, dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public national ou d’un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité ».

Le Conseil constitutionnel l’a jugée recevable le 9 mai 2019, en rappelant que, hors quelques services imposés par la Constitution, la qualification est « laissée à l’appréciation du législateur ».

Le texte constitutionnel désigne donc le bien commun, mais laisse à la majorité du moment le soin de dire où il commence.

La collecte, elle, s’est arrêtée à un peu plus d’un million de soutiens, loin des 4 700 000 requis : le référendum confisqué par son seuil n’a jamais eu lieu.

L’Italie a fait l’expérience inverse. Les 12 et 13 juin 2011, avec une participation d’environ 57 %, près de 96 % des votants ont abrogé la loi qui ouvrait la gestion de l’eau à la privatisation.

2 mois plus tard, un décret-loi du 13 août 2011 réintroduisait l’essentiel du dispositif.

La Cour constitutionnelle l’a annulé par sa décision n° 199 du 20 juillet 2012, au motif qu’il violait « l’interdiction de rétablir la législation abrogée par la volonté populaire » (notre traduction).

La leçon est double : le peuple sait nommer un bien commun quand on lui pose la question ; et son vote ne vaut que s’il existe un gardien pour empêcher les gouvernants de le contourner.

La notion a ses limites, et elles sont sérieuses. Invoqué par un pouvoir, le bien commun a souvent servi à faire taire, et rien ne garantit qu’un peuple consulté choisira le partage plutôt que l’égoïsme.

Le #PIC ne prétend donc pas en posséder la définition : il refuse le programme et parie sur une procédure.

La Constitution d’urgence en fixe les garde-fous : les entreprises qui touchent à la souveraineté ne peuvent, au-delà d’un seuil, être cédées « sans que le peuple y ait consenti » (Constitution d’urgence, Titre XIV, article 4), ce qui aurait réglé en une votation le sort d’Aéroports de Paris.

Le gardien qui manquait aux Italiens y est écrit en toutes lettres : une loi adoptée par le peuple ne peut être abrogée ni modifiée dans ses dispositions essentielles que par le peuple (Titre I, article 5), et un décret d’août ne défait plus un référendum de juin.

L’hypothèse est que le bien commun n’est pas une substance que des sages découvrent, mais ce qui survit au contradictoire et au vote. Elle reste à vérifier dans la durée ; l’alternative, elle, a déjà été vérifiée.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Aristote, La Politique, livre III, trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, Ladrange, 1874 : « Donc évidemment, toutes les constitutions qui ont en vue l’intérêt général sont pures, parce qu’elles pratiquent rigoureusement la justice. ». consulter la source

Adam Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, W. Strahan et T. Cadell, 1776, livre IV, chapitre 2, et livre I, chapitre 10 : « led by an invisible hand to promote an end which was no part of his intention » ; « People of the same trade seldom meet together, even for merriment and diversion, but the conversation ends in a conspiracy against the public, or in some contrivance to raise prices. » (conduit par une main invisible à promouvoir une fin qui n’entrait nullement dans ses intentions ; les gens d’un même métier se réunissent rarement, fût-ce pour se divertir, sans que la conversation finisse en conspiration contre le public ou en quelque manœuvre pour hausser les prix ; notre traduction). consulter la source

Joseph A. Schumpeter, Capitalism, Socialism and Democracy, Harper & Brothers, 1942, chapitre XXI : « There is, first, no such thing as a uniquely determined common good that all people could agree on or be made to agree on by the force of rational argument. » (il n’existe pas, d’abord, de bien commun déterminé de façon univoque sur lequel tous pourraient s’accorder, ou être amenés à s’accorder par la force de l’argument rationnel ; notre traduction). consulter la source

Conseil d’État, Réflexions sur l’intérêt général, rapport public 1999 : « En fait, ce n’est qu’au XVIIIème siècle que l’idée d’intérêt général a progressivement supplanté la notion de bien commun, aux fortes connotations morales et religieuses, qui jusque-là constituait la fin ultime de la vie sociale. ». consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 2019-1 RIP du 9 mai 2019, proposition de loi visant à affirmer le caractère de service public national de l’exploitation des aérodromes de Paris, considérant 8 : « Tout bien, toute entreprise, dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public national ou d’un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité » ; « la détermination des autres activités qui doivent être érigées en service public national est laissée à l’appréciation du législateur ou de l’autorité réglementaire selon les cas. ». consulter la source

Corte costituzionale (Italie), sentenza n. 199, 17 juillet 2012, déposée le 20 juillet 2012, sur le décret-loi du 13 août 2011 relatif aux services publics locaux : « La disposizione impugnata viola, quindi, il divieto di ripristino della normativa abrogata dalla volontà popolare desumibile dall’art. 75 Cost. » (la disposition attaquée viole donc l’interdiction de rétablir la législation abrogée par la volonté populaire, qui se déduit de l’article 75 de la Constitution ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre XIV, article 4 : « Les entreprises dont l’activité touche à la souveraineté, à la sécurité ou aux intérêts fondamentaux de la Nation ne peuvent, au-delà d’un seuil fixé par la loi, être cédées à une puissance étrangère ou privée sans que le peuple y ait consenti. ». consulter la source

Version 1 du 24 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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