Abécédaire · La volonté générale

La volonté générale Rousseau distingue 2 notions que l’on confond. La volonté de tous additionne ce que chacun veut pour son propre compte : une mosaïque d’intérêts privés.

La volonté générale naît d’une autre question : non plus « qu’est-ce qui m’arrange ? », mais « qu’est-ce qui est bon pour nous tous ? ».

Le jury d’assises la montre à l’œuvre : 12 citoyens à qui l’on ne demande pas leur intérêt, mais ce qui est juste. Le concept a pourtant servi d’alibi aux tyrannies.

Dès qu’on admet que la volonté générale peut différer de ce que veulent les citoyens réels, un chef, un parti ou une avant-garde peut s’en proclamer l’unique interprète ; Rousseau lui-même a fourni la formule redoutable : « on le forcera d’être libre » (Du contrat social, livre I, chapitre 7).

Le #PIC lève la difficulté par une distinction décisive : la volonté générale n’est pas un secret qu’un prophète révélerait, c’est le fruit de la délibération, et elle n’existe pas avant elle.

Il garde donc Rousseau sans son poison : croire au bien commun sans croire à ceux qui prétendent le détenir, et en confier la construction au seul peuple qui délibère.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Le peuple votera toujours pour son porte-monnaie », « L’intelligence collective, c’est du socialisme », « Votre volonté générale, c’est Rousseau, Robespierre et la Terreur », « Vous êtes des populistes ».

Pour aller plus loin

Avant d’être un concept politique, la volonté générale fut une affaire de théologie. Au XVIIe siècle, Pascal, Arnauld puis Malebranche se disputent sur la « volonté générale » de Dieu : veut-il sauver tous les hommes, et pourquoi, dans ce cas, tous ne le sont-ils pas ?

Le politiste Patrick Riley a retracé en 1986, dans The General Will before Rousseau, la longue laïcisation de la formule : Diderot l’applique au genre humain dans l’article « Droit naturel » de l’Encyclopédie (1755), Rousseau la fait descendre dans la cité.

Dans Du contrat social (1762, livre II, chapitre 3), la volonté générale « ne regarde qu’à l’intérêt commun », la volonté de tous « regarde à l’intérêt privé, & n’est qu’une somme de volontés particulieres ».

Le passage de Dieu au peuple garde une trace de son origine : une volonté qui ne peut pas errer, et qu’il faut donc découvrir plutôt que fabriquer.

Il faut dire ici ce que l’entrée, faute de place, ne dit pas : Rousseau se méfiait de la délibération au sens où nous l’entendons.

La phrase suivante du même chapitre est sans ambiguïté : « Si, quand le peuple suffisamment informé délibére, les Citoyens n’avoient aucune communication entre eux, du grand nombre de petites différences résulteroit toujours la volonté générale. »

Ce qu’il redoute, c’est qu’il se fasse « des brigues, des associations partielles » : les partis, les factions, les éloquents.

Le philosophe Charles Girard l’a montré en 2010 : les théoriciens contemporains de la démocratie délibérative, de Habermas à Bernard Manin, poursuivent « les fins politiques de Rousseau par des voies non rousseauistes ».

Le #PIC appartient à cette famille infidèle, et il vaut mieux l’assumer que le cacher. Sa délibération n’est d’ailleurs pas celle des tribuns : chez les Formulateurs, le débat est encadré par des experts tirés au sort sur des listes adverses, et la décision revient au vote secret de chacun, ce qui rejoint, par un détour, la crainte de Rousseau.

La controverse savante est double. La première charge est libérale : dès 1815, Benjamin Constant accuse Du contrat social d’être devenu « le plus terrible auxiliaire de tous les genres de despotisme », parce qu’il livre l’individu entier à la communauté. La seconde est mathématique, et plus sérieuse.

Condorcet a montré en 1785 qu’une majorité peut préférer A à B, B à C et C à A ; Kenneth Arrow a généralisé le paradoxe en 1951, et William Riker en a tiré, en 1982 (Liberalism against Populism), une conclusion ravageuse : la « volonté du peuple » n’existe pas indépendamment de la procédure qui la compte, et celui qui fixe l’ordre du jour fabrique le résultat.

Il faut recevoir l’objection sans s’y rendre. Elle vaut pour toute assemblée, parlement compris, et elle désigne le vrai lieu du pouvoir : la maîtrise de la question.

D’où le choix de confier le libellé des questions à des citoyens tirés au sort, de scinder les propositions hétérogènes, de permettre un classement par ordre de préférence entre 5 options au plus, puis un second scrutin qui oppose l’option gagnante au droit existant (Constitution d’urgence, Titre II, article 7).

Des travaux de théorie du choix social, notamment ceux de John Dryzek et Christian List (2003), suggèrent en outre que la délibération réduit les cycles de Condorcet en structurant les préférences.

La France a fait de la formule son dogme officiel, puis s’est chargée de la vider. L’article 6 de la Déclaration de 1789 proclame que « la loi est l’expression de la volonté générale ».

En 1985, le Conseil constitutionnel précise que la loi votée « n’exprime la volonté générale que dans le respect de la Constitution » : 9 membres nommés décident désormais du moment où la volonté générale s’exprime.

Le 29 mai 2005, 15 449 508 électeurs, soit 54,67 % des suffrages exprimés, rejettent le traité établissant une Constitution pour l’Europe ; en février 2008, le Parlement réuni en Congrès révise la Constitution pour permettre la ratification parlementaire du traité de Lisbonne, qui en reprend l’essentiel.

C’est le cas d’école de ce que le Lexique du Pouvoir appelle le référendum confisqué : la volonté générale est invoquée par ceux qui gouvernent, et révoquée quand elle parle.

La Constitution d’urgence range « le suffrage universel, égal et secret, et le référendum d’initiative citoyenne, dont la décision s’impose à tous les pouvoirs » dans son noyau intangible : elle ne dit pas ce que veut le peuple, elle dit par où sa volonté doit passer, et elle soumet d’office au peuple tout traité qui transfère une compétence à une organisation supranationale (Titre I, article 7) : le chemin de 2008 serait fermé.

C’est l’hypothèse du #PIC, et elle a sa limite, qu’on aurait tort de taire : une procédure ne garantit pas la justesse de ce qui en sort.

Rousseau lui-même l’admettait au livre IV : « Quand donc l’avis contraire au mien l’emporte, cela ne prouve autre chose sinon que je m’étois trompé. » Le #PIC refuse cette abdication.

La minorité d’aujourd’hui garde le droit de convaincre demain, et le peuple celui de se corriger. La volonté générale n’est pas une révélation ; c’est un travail qui ne finit jamais.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, 1762, livre II, chapitre 3, « Si la volonté générale peut errer » : « Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous & la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu’à l’intérêt commun, l’autre regarde à l’intérêt privé, & n’est qu’une somme de volontés particulieres ». consulter la source

Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, 26 août 1789, article 6, Conseil constitutionnel : « La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. ». consulter la source

Benjamin Constant, « De la souveraineté du peuple », Principes de politique, 1815, chapitre 1, dans Œuvres politiques : « Rousseau a méconnu cette vérité, et son erreur a fait de son Contrat social, si souvent invoqué en faveur de la liberté, le plus terrible auxiliaire de tous les genres de despotisme. ». consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 85-197 DC du 23 août 1985, loi sur l’évolution de la Nouvelle-Calédonie : « la loi votée, qui n’exprime la volonté générale que dans le respect de la Constitution ». consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 2005-38 REF du 1er juin 2005, proclamation des résultats du référendum du 29 mai 2005 : « Suffrages exprimés : 28 257 778 OUI : 12 808 270 NON : 15 449 508 ». consulter la source

Charles Girard, « Jean-Jacques Rousseau et la démocratie délibérative », Lumières, n° 15, 2010 (version auteur, HAL) : « Cet article montre comment ces théories doivent être comprises comme autant de tentatives d’atteindre les fins politiques de Rousseau par des voies non rousseauistes. ». consulter la source

Théophile Pénigaud, Les Délibérations du peuple, Classiques Garnier, 2024 : une relecture du Contrat social replacé dans son contexte, qui soutient que la volonté générale recouvre une conception implicite du jugement politique et des délibérations d’assemblée, et donc peut-être une autre idée de la démocratie que celle qu’on prête à Rousseau. consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre XVIII, article 3 : « Ne peuvent faire l’objet d’aucune révision, ni par les pouvoirs constitués, ni par le référendum lui-même, ni être suspendus par l’état de crise : […] 2° le suffrage universel, égal et secret, et le référendum d’initiative citoyenne, dont la décision s’impose à tous les pouvoirs ». consulter la source

Version 3 — 27 septembre 2026 : la citation du noyau intangible suit désormais la liste unique de la Constitution d’urgence (Titre XVIII, article 3), qui comprend l’abolition de la peine de mort. Voir les versions précédentes

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