La vertu civique Selon Montesquieu, chaque régime tient par un ressort : le despotisme par la crainte, la monarchie par l’honneur, la démocratie par la vertu, cet amour de la patrie et de l’égalité qui fait préférer le bien commun à son intérêt privé.
La tradition républicaine en fait la gardienne de la liberté : pour Aristote, être citoyen, c’est gouverner et être gouverné tour à tour ; pour Machiavel, une république ne dure que si le peuple garde sa virtù.
Un peuple qui déserte la chose publique prépare sa propre servitude. Mais nul régime durable ne peut reposer sur la seule bonté des hommes : « Si les hommes étaient des anges, aucun gouvernement ne serait nécessaire », écrivait Madison.
Le #PIC tient les deux bouts. Il cultive la vertu, qui se forme par l’exercice : dans les jurys comme dans les assemblées tirées au sort, des citoyens ordinaires investis d’une responsabilité réelle s’informent et se soucient du bien commun.
Et il bâtit comme si elle devait manquer : révocabilité, transparence, contrôles et collégialité tiennent même face aux médiocres. Espérer la vertu, se protéger de son absence.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Votre système est fait pour des saints, pas pour des hommes », « Les Français sont des veaux ».
Pour aller plus loin
Montesquieu n’écrit pas en moraliste, mais en mécanicien.
Le chapitre 3 du livre III de De l’esprit des lois (1748) s’ouvre sur une phrase qu’on cite rarement jusqu’au bout : « Il ne faut pas beaucoup de probité, pour qu’un gouvernement monarchique, ou un gouvernement despotique, se maintiennent ou se soutiennent », car la force des lois ou « le bras du prince toujours levé » y suppléent ; « Mais, dans un état populaire, il faut un ressort de plus, qui est la VERTU. »
La démocratie est le régime le plus exigeant parce qu’elle n’a pas de maître pour tenir les citoyens à leur place. Et Montesquieu décrit aussitôt la panne : « Lorsque cette vertu cesse, l’ambition entre dans les cœurs qui peuvent la recevoir, & l’avarice entre dans tous. »
Il reprenait une leçon de Machiavel, qui intitule le chapitre 17 du premier livre des Discours sur la première décade de Tite-Live (1531) : « Un peuple corrompu qui recouvre sa liberté ne peut que très-difficilement se maintenir libre. »
L’historien John Pocock a reconstitué en 1975, dans The Machiavellian Moment, ce fil qui va de Florence aux révolutionnaires américains : la liberté comme bien fragile, que seule la participation empêche de pourrir.
L’objection est venue des meilleurs esprits du siècle, et elle est redoutable.
En 1741, David Hume rapporte une maxime des écrivains politiques : dans la conception de tout système de gouvernement, « chacun doit être supposé fripon » (notre traduction), sans autre fin que son intérêt privé ; la bonne constitution est celle qui fait servir cet intérêt au bien public.
Kant pousse la logique à son terme en 1795, dans le Projet de paix perpétuelle : le problème de la constitution d’un État « peut être résolu, même, si étrange que cela semble, pour un peuple de démons (pourvu qu’ils soient doués d’intelligence) ».
L’histoire de France a donné à cette objection son argument le plus sombre.
Le 5 février 1794, Robespierre reprend Montesquieu mot pour mot, puis le prolonge : « Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois la vertu et la terreur. »
Qui fait de la vertu un critère d’accès au pouvoir s’institue juge des âmes, et le tribunal des âmes finit toujours en tribunal tout court.
Faut-il pour autant se résigner au peuple de démons ? Non, et c’est là que Tocqueville tranche la querelle.
Une constitution qui n’attend rien des citoyens produit des citoyens qui n’attendent rien d’elle ; les démons de Kant finissent en sujets. La vertu n’est pas une condition préalable qu’on vérifierait à l’entrée : c’est un produit de l’usage.
Du jury américain, Tocqueville écrit en 1835 qu’il faut le considérer « comme une école gratuite et toujours ouverte, où chaque juré vient s’instruire de ses droits ». L’expérience française récente l’a confirmé.
De l’automne 2019 à juin 2020, 150 citoyens tirés au sort ont travaillé sur le climat et remis 149 propositions, après que le chef de l’État eut promis, le 25 avril 2019, que ce qui en sortirait serait soumis « sans filtre » au Parlement, au référendum ou au règlement.
Des citoyens ordinaires ont montré la vertu qu’on leur refusait ; le filtre est venu d’ailleurs. La leçon est symétrique : la vertu manquait moins en bas qu’en haut.
La notion a pourtant ses limites, et le #PIC doit les regarder en face.
La vertu antique supposait une cité petite, homogène, et des citoyens libérés du travail par les esclaves ; le philosophe Thierry Ménissier parle, pour nos sociétés, de républiques « d’après la vertu civique ».
Exiger l’héroïsme de 69 millions de personnes serait une fable.
Surtout, rien n’est plus dangereux qu’un mouvement qui se croirait vertueux par nature : c’est pourquoi le Protocole proscrit le purisme idéologique et fait du doute un canal, non une faute. Le #PIC renverse donc la maxime de Montesquieu.
Le surcroît de probité, il ne l’exige pas du peuple, mais de ceux qui détiennent le pouvoir : exigence « de probité et d’exemplarité renforcée » pour tout titulaire d’une fonction publique (Constitution d’urgence, Titre XVII, article 3), 3 ans de carence avant de servir les intérêts qu’on a eu à connaître, révocabilité, engagement notarié des Sept sur leurs biens personnels.
Aux citoyens, il ne demande que ce que Tocqueville demandait au jury : venir.
D’où l’hypothèse, qui reste à éprouver : la vertu civique serait un muscle plutôt qu’une nature, et elle s’atrophie dans un régime qui ne consulte le peuple qu’une fois tous les 5 ans.
La Constitution d’urgence organise l’exercice : tirage au sort des Formulateurs et de l’Agora, jurys populaires, et un peuple appelé à se prononcer « au moins quatre fois par an » (Constitution d’urgence, Titre II, article 9).
On ne devient pas citoyen en écoutant des sermons sur la citoyenneté, pas plus qu’on n’apprend à nager en lisant un manuel.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Nicolas Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, 1531, livre I, chapitre 17, trad. Jean Vincent Périès, 1855 : « Un peuple corrompu qui recouvre sa liberté ne peut que très-difficilement se maintenir libre. ». consulter la source
Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, livre III, chapitre 3, « Du principe de la démocratie » : « Il ne faut pas beaucoup de probité, pour qu’un gouvernement monarchique, ou un gouvernement despotique, se maintiennent ou se soutiennent. La force des loix dans l’un, le bras du prince toujours levé dans l’autre, reglent ou contiennent tout. Mais, dans un état populaire, il faut un ressort de plus, qui est la VERTU. ». consulter la source
David Hume, « Of the Independency of Parliament », Essays, Moral and Political, 1741 : « Political writers have established it as a maxim, that, in contriving any system of government, and fixing the several checks and controls of the constitution, every man ought to be supposed a knave, and to have no other end, in all his actions, than private interest. » (Les écrivains politiques ont établi en maxime que, dans la conception de tout système de gouvernement et la fixation des freins et contrôles de la constitution, chacun doit être supposé fripon, et n’avoir d’autre fin, dans toutes ses actions, que son intérêt privé ; notre traduction). consulter la source
Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle, 1795, premier supplément, trad. Jules Barni, Auguste Durand, 1853 : « Le problème de la constitution d’un État peut être résolu, même, si étrange que cela semble, pour un peuple de démons (pourvu qu’ils soient doués d’intelligence) ». consulter la source
Maximilien Robespierre, « Sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention nationale », discours du 17 pluviôse an II (5 février 1794) : « Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois la vertu et la terreur : la vertu, sans laquelle la terreur est funeste ; la terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. ». consulter la source
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, t. I, 1835, deuxième partie, chapitre 8 (éd. de 1848) : « Le jury sert incroyablement à former le jugement et à augmenter les lumières naturelles du peuple. C’est là, à mon avis, son plus grand avantage. On doit le considérer comme une école gratuite et toujours ouverte, où chaque juré vient s’instruire de ses droits ». consulter la source
Thierry Ménissier, « Quelle philosophie de la corruption dans les républiques d’après la vertu civique ? », Tumultes, 2015 (version auteur, HAL) : « Paradoxalement, la théorie politique républicaine, parce qu’elle n’enferme pas l’individu dans l’individualisme, semble bien placée pour renouveler la réflexion, à condition toutefois de se situer dans un contexte démocratique d’« après la vertu civique ». ». consulter la source
Jean-Michel Fourniau, « La construction du rôle politique de la Convention citoyenne pour le climat », 2025 (HAL) : « Ce qui sortira de cette convention, je m’y engage, sera soumis sans filtre soit au vote du parlement soit à référendum soit à application réglementaire directe. » (propos du président de la République, 25 avril 2019, cité par l’auteur, membre du comité de gouvernance de la Convention). consulter la source
Version 1 du 24 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
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