Lexique du Pouvoir · La gestion des perceptions

La gestion des perceptions L’expression n’est pas née dans un pamphlet, mais dans un dictionnaire : celui du Pentagone.

Dans son édition du 12 avril 2001, le dictionnaire officiel des termes militaires américains définit la perception management comme l’art de transmettre ou de retenir des informations choisies, à destination de publics étrangers, pour agir sur leurs émotions, leurs motivations et leur « raisonnement objectif », et jusque sur les estimations de leurs dirigeants, afin d’obtenir d’eux des comportements favorables.

La recette suit : la gestion des perceptions combine la « projection de vérité », la sécurité des opérations, la dissimulation et la déception — la tromperie, en langue d’état-major — et les opérations psychologiques.

Le vrai et le faux dans le même mortier ; seul compte l’effet. Un mot fait toute la différence : étrangers. Le citoyen de la puissance qui gère n’est pas une cible. En principe.

Le 30 septembre 1987, la Cour des comptes américaine, le GAO, établit qu’un bureau de « diplomatie publique » du département d’État, voué à la politique de Ronald Reagan en Amérique centrale, s’est livré à une propagande clandestine interdite : des tribunes parues sous la seule signature d’auteurs indépendants avaient été préparées à la demande de fonctionnaires, sur fonds publics.

En février 2002, la presse révèle que le Pentagone a créé un Bureau de l’influence stratégique, qui envisagerait de placer dans les médias étrangers des nouvelles fausses au besoin ; le Pentagone dément, et Donald Rumsfeld ferme le bureau.

9 mois plus tard, il raconte ce qu’il avait dit alors : « très bien, je vous donne le cadavre. Voilà le nom. Vous pouvez avoir le nom, mais je vais continuer à faire tout ce qui doit être fait, et c’est ce que j’ai fait ».

Le 20 avril 2008, le New York Times révèle que le ministère a recruté plus de 75 officiers retraités, commentateurs attitrés des chaînes américaines pendant la guerre d’Irak, que ses documents internes appelaient des « multiplicateurs de force » de son message ; beaucoup étaient liés à des industriels de la défense, et l’un d’eux, rapporte le journal, parlera d’opérations psychologiques dopées aux stéroïdes.

L’enquête obtient le prix Pulitzer en 2009. Les puissances étrangères savent aussi gérer nos perceptions.

Le 10 octobre 1990, devant un groupe informel de parlementaires américains, une adolescente présentée sous le seul prénom de Nayirah raconte en larmes des soldats irakiens arrachant des nouveau-nés à leurs couveuses dans un hôpital koweïtien.

On apprendra en janvier 1992 qu’elle était la fille de l’ambassadeur du Koweït à Washington ; l’agence Hill & Knowlton, rémunérée par une association de façade financée par le gouvernement koweïtien, avait organisé et préparé ces témoignages ; le président Bush avait repris l’histoire ; les enquêtes d’après-guerre ne l’ont pas confirmée.

Et la France ? Son armée de Terre l’écrit sans fard : l’influence est « la capacité à agir sur les perceptions pour modifier les attitudes et les comportements dans un sens favorable aux intérêts de l’influenceur », et son Centre interarmées des actions sur l’environnement, à Lyon, mène la « bataille des perceptions » pour « gagner la guerre avant la guerre ».

Soyons justes : la ruse est aussi vieille que la guerre, et personne ne reprochera à l’opération Fortitude d’avoir fait croire aux Allemands, en 1944, que le débarquement viendrait par le Pas-de-Calais. Tromper l’ennemi n’est pas un crime ; c’est parfois un devoir.

Le soupçon naît ailleurs : quand l’outil conçu pour l’ennemi trouve le chemin du salon, et quand le mot s’efface pour que la chose demeure — l’expression ne figure plus dans le dictionnaire du Pentagone de novembre 2021, et personne n’a annoncé la fin de la pratique.

Le #PIC ne demande pas aux armées de désarmer ; il désarme le monopole de l’écran. Sa Constitution oblige tout média qui profite d’un soutien public, d’une fréquence hertzienne ou d’un régime dérogatoire à faire place, à parité de visibilité, à une contradiction argumentée sur toute prise de position politique engageante : le général de plateau ne parle plus seul.

Au citoyen, un réflexe : devant l’expert en uniforme, demandez qui l’invite, qui le rémunère, et qui l’a reçu en briefing la veille.

Pour aller plus loin

La doctrine est ancienne, seul le vocabulaire est neuf. « Tout l’art de la guerre repose sur la duperie » (notre traduction) : la formule du premier chapitre de L’Art de la guerre, attribué à Sun Tzu, traduit en anglais par Lionel Giles en 1910, est le premier article de toute gestion des perceptions.

Le théoricien moderne est pourtant un civil. En 1922, dans Public Opinion, Walter Lippmann observe que nous n’agissons pas sur le monde mais sur les « images dans nos têtes », un « pseudo-environnement » qui s’interpose entre l’homme et les faits.

Il en tire, au chapitre de la censure, une loi que tout état-major a retenue : « sans une forme de censure, la propagande au sens strict du mot est impossible. Pour mener une propagande, il faut une barrière entre le public et l’événement » (notre traduction).

La gestion des perceptions n’est que l’administration méthodique de cette barrière : décider ce qui passe, ce qui reste derrière, et dans quel ordre.

L’objection la plus sérieuse n’est pas celle des militaires, c’est celle des démocrates.

Tout gouvernement gère des perceptions : un discours, une conférence de presse, un budget de communication, la diplomatie culturelle que Joseph Nye a nommée soft power en 1990. Et une démocratie attaquée doit se défendre.

C’est la ligne française : le 9 novembre 2022, la Revue nationale stratégique « érige » l’influence « en fonction stratégique » et constate que les opérations russes et chinoises dans « le champ de l’influence et des perceptions » cherchent « à fragiliser nos propres systèmes politiques et notre cohésion nationale ».

Rien de cela n’est faux. Mais l’objection prouve trop : si toute communication est gestion des perceptions, le mot ne distingue plus rien, et la dissimulation se range tranquillement à côté de l’affiche électorale.

La distinction utile tient en 2 critères, que le Pentagone avait lui-même posés dans sa définition : le public visé est-il étranger, et la méthode admet-elle la tromperie ?

Défendre sa cohésion par la vérité est légitime ; ranger la déception parmi ses outils ordinaires, puis retourner ces outils vers sa propre population, ne l’est pas.

Le cas britannique montre comment la frontière cède sans qu’on la franchisse officiellement.

Au printemps et à l’été 2002, le gouvernement de Tony Blair prépare l’opinion à la guerre d’Irak ; le 24 septembre, il publie un dossier sur les armes de destruction massive irakiennes.

Le 6 juillet 2016, la commission d’enquête présidée par Sir John Chilcot rend son verdict : les renseignements et les évaluations ont servi à préparer les déclarations du gouvernement « d’une manière qui exprimait une certitude sans reconnaître les limites du renseignement » (notre traduction), et les experts du renseignement militaire avaient eux-mêmes contesté cette certitude.

Personne n’a eu besoin de mentir sur un fait précis : il a suffi de retirer les conditionnels. C’est la forme la plus raffinée de la gestion des perceptions, celle qui travaille non sur le contenu, mais sur le degré de confiance.

La notion a ses limites, et elles sont dangereuses pour qui la manie. Poussée à bout, elle devient une théorie du tout : si chaque image est gérée, aucune n’est vraie, et le citoyen se réfugie dans un cynisme qui le rend aussi manipulable que la crédulité.

Hannah Arendt, dans « Du mensonge en politique » (1971), consacré aux documents du Pentagone sur la guerre du Vietnam, avait noté un autre effet : les fabricants d’images finissent par croire à leurs propres images, et perdent eux-mêmes le contact avec le réel qu’ils prétendaient gouverner.

La gestion des perceptions n’est donc pas un pouvoir absolu ; c’est un pouvoir qui s’aveugle. Encore faut-il qu’un tiers ait le droit de le dire, et les moyens de le prouver, avant la guerre plutôt que 14 ans après.

La Constitution d’urgence du #PIC ne demande pas aux armées de renoncer à la ruse face à l’ennemi.

Elle constitutionnalise la frontière que la doctrine laissait à la discrétion des états-majors : son Titre V, article premier range parmi les atteintes à l’intégrité psychique « toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre », et il ajoute que la communication d’une autorité « engage personnellement celui qui l’a ordonnée ou validée ».

Appliquée au dossier de septembre 2002, la clause aurait donné un nom à chaque signataire.

Le même article impose désormais aux autorités un devoir de véracité, mais étroit : il ne vise que le fait « précis et vérifiable » dont la fausseté est manifeste, et exclut les questions que l’état des connaissances ne permet pas de trancher.

Un dossier qui retire les conditionnels sans affirmer de fait faux pourrait y échapper ; c’est l’hypothèse la plus inconfortable pour le texte, et c’est là que la contradiction obligatoire prend le relais.

Quant aux opérations conduites à l’étranger dont les contenus reviennent jusqu’aux écrans nationaux, le Titre XII, article 3 ne distingue plus : l’interdiction faite aux autorités de diffuser des contenus synthétiques trompeurs, ou d’en masquer l’origine publique, protège un public qui « s’entend de toute personne, où qu’elle se trouve ».

L’analyse se prolonge avec les opérations psychologiques. L’hypothèse du #PIC est modeste et vérifiable : une barrière entre le public et l’événement tient moins longtemps quand la loi oblige quelqu’un, à chaque fois, à la montrer du doigt.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Sun Tzu, The Art of War, trad. Lionel Giles, Luzac and Co., 1910, chapitre I, § 18 : « All warfare is based on deception. » (tout l’art de la guerre repose sur la duperie ; notre traduction). consulter la source

Walter Lippmann, Public Opinion, Harcourt, Brace and Company, 1922, partie II, chapitre II, « Censorship and Privacy » : « Without some form of censorship, propaganda in the strict sense of the word is impossible. In order to conduct a propaganda there must be some barrier between the public and the event. » (sans une forme de censure, la propagande au sens strict du mot est impossible ; pour mener une propagande, il faut une barrière entre le public et l’événement ; notre traduction). consulter la source

Hannah Arendt, « Du mensonge en politique. Réflexions sur les documents du Pentagone », 1971, repris dans Du mensonge à la violence, Calmann-Lévy, 1972. L’essai qui montre, à partir des documents secrets sur la guerre du Vietnam, comment les spécialistes de l’image finissent par s’intoxiquer eux-mêmes ; la lecture indispensable sur le prix que paie un pouvoir qui gère ses perceptions au lieu de les confronter au réel.

The Iraq Inquiry (commission Chilcot), The Report of the Iraq Inquiry, Executive Summary, 6 juillet 2016, § 330 : « Intelligence and assessments were used to prepare material to be used to support Government statements in a way which conveyed certainty without acknowledging the limitations of the intelligence. » (les renseignements et les évaluations ont servi à préparer des éléments destinés à appuyer les déclarations du gouvernement, d’une manière qui exprimait une certitude sans reconnaître les limites du renseignement ; notre traduction). consulter la source

Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, Revue nationale stratégique 2022, présentée le 9 novembre 2022, § 11 et § 25 : « L’influence est érigée en fonction stratégique. » ; « Cette situation se manifeste dans le champ de l’influence et des perceptions. Les opérations russes et chinoises dans ce domaine cherchent à fragiliser nos propres systèmes politiques et notre cohésion nationale ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article premier : « Constituent des atteintes à l’intégrité psychique, notamment : les procédés subliminaux et infraliminaires ; les techniques d’hypnose collective et de manipulation des foules ; l’exploitation délibérée des biais cognitifs à des fins de contrainte ou de captation ; et toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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