Lexique du Pouvoir · Le storytelling

Le storytelling Le 10 octobre 1990, devant un groupe de parlementaires américains, une adolescente de 15 ans, présentée sous son seul prénom, Nayirah, raconte en larmes ce qu’elle dit avoir vu dans un hôpital du Koweït envahi : des soldats irakiens sortant des bébés prématurés de leurs couveuses pour les laisser mourir sur le sol.

Le président George H. W. Bush reprend l’histoire au moins 10 fois dans les semaines qui suivent ; 7 sénateurs la citent dans leurs discours en faveur de la guerre, que le Sénat autorise le 12 janvier 1991 par 52 voix contre 47.

En janvier 1992, le journaliste John MacArthur révèle dans le New York Times que Nayirah est la fille de l’ambassadeur du Koweït à Washington.

Son témoignage avait été préparé avec la firme de relations publiques Hill & Knowlton, rémunérée jusqu’à 12 millions de dollars, selon les estimations, par une organisation montée par le gouvernement koweïtien.

L’enquête commandée ensuite par le Koweït lui-même conclura qu’elle n’avait vu qu’un seul bébé hors de sa couveuse, et un instant. Voilà le storytelling : non pas mentir sur un chiffre, mais remplacer le chiffre par une scène.

L’écrivain Christian Salmon en a fait l’anatomie en 2007 (Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits) : depuis les années 1990, aux États-Unis puis en Europe, l’art immémorial du récit a été investi par le marketing, le management et les états-majors de campagne ; les conseillers construisent la vie politique comme un récit, et le candidat ne défend plus un programme, il incarne un personnage.

L’efficacité du procédé ne doit rien au hasard. L’argument s’adresse au jugement, qui discute ; l’histoire s’adresse à l’identification, qui ne discute pas. On ne réfute pas un bébé.

Une réserve, que le #PIC s’applique d’abord à lui-même : l’humanité pense en récits depuis qu’elle parle, et le #PIC raconte lui aussi des histoires, à commencer par celle de Cincinnatus, qui rend le pouvoir et retourne à sa charrue.

Le récit n’est pas coupable ; il devient une arme quand il est là pour qu’on ne pose plus de question. La ligne de partage est simple : une bonne histoire illustre un argument qu’on peut vérifier ; une histoire fabriquée tient lieu d’argument et se dérobe à la vérification.

En 1990, la vérification est arrivée après la décision : les premiers démentis au printemps 1991, l’identité du témoin 15 mois après son récit, la guerre une fois faite.

C’est ce délai que la Constitution du #PIC veut abolir : elle supprime les subventions directes à la presse et les remplace par la garantie, pour chaque citoyen, d’un accès à « un comparatif contradictoire des opinions sur les grandes questions publiques ».

Au citoyen, un réflexe : quand on vous raconte une histoire pour vous faire approuver une décision, cherchez la phrase qu’on pourrait vérifier, puis demandez qui a trouvé le témoin, et qui l’a payé.

Pour aller plus loin

La querelle du récit est aussi vieille que la philosophie, et c’est Aristote qui a donné raison au conteur.

Dans la Poétique (vers 335 av. J.-C.), il distingue l’historien, qui « parle de ce qui est arrivé », du poète, qui parle « de ce qui aurait pu arriver », et conclut que « la poésie est quelque chose de plus philosophique et de plus élevé que l’histoire ».

Tout le problème du storytelling politique tient dans cette phrase : le récit vaut par sa vraisemblance, non par son exactitude. Ce qu’Aristote accordait au théâtre, les communicants l’ont repris pour le gouvernement.

Le 26 janvier 1982, dans son discours sur l’état de l’Union, Ronald Reagan salue dans la tribune un jeune employé fédéral qui, 2 semaines plus tôt, avait plongé dans le Potomac glacé pour sauver la passagère d’un avion écrasé : « nous n’avons pas besoin de nous tourner vers nos livres d’histoire pour trouver des héros » (notre traduction).

Christian Salmon a daté de cette présidence, en 2006, le moment où « les stories en vinrent à se substituer aux arguments raisonnés et aux statistiques dans les discours officiels ».

La France a eu son cas d’école en 2007. Le 16 mai, jour de son investiture, le nouveau président fait lire au bois de Boulogne la dernière lettre de Guy Môquet, fusillé comme otage à Châteaubriant le 22 octobre 1941, à 17 ans, et annonce qu’elle sera lue dans tous les lycées ; la lecture a lieu le 22 octobre 2007.

Le récit est limpide : un adolescent résistant meurt pour la France. L’histoire est plus rugueuse.

Des historiens rappellent alors, dans la presse, que les tracts diffusés par le jeune militant communiste en 1940 suivaient la ligne de son parti et n’appelaient pas à la résistance à l’occupant ; d’autres leur répondent, et la controverse, réelle, porte sur l’engagement de l’adolescent, non sur l’horreur de sa mort.

La mort de l’otage n’en est ni moins bouleversante ni moins scandaleuse. Mais le récit officiel avait fait d’une tragédie complexe un emblème sans aspérité.

C’est la marque du storytelling de gouvernement : il ne ment pas toujours ; il choisit la version qui ne se discute plus.

La meilleure objection vient des sciences sociales elles-mêmes.

En janvier 2017, dans son discours de président de l’American Economic Association, l’économiste Robert Shiller soutient que « le cerveau humain a toujours été très fortement accordé aux récits, factuels ou non » (notre traduction), et que des récits qui « deviennent viraux » expliquent des crises entières, jusqu’à la Grande Récession de 2007-2009.

Si l’on pense en histoires, dénoncer le storytelling reviendrait à dénoncer la pensée. L’objection a raison sur le fait et tort sur la conclusion.

Shiller n’en tire pas un éloge du récit, mais un programme d’étude, une « épidémiologie des récits » (notre traduction) : on ne mesure pas ainsi la force d’un argument, on mesure une contagion.

La psychologie des deux systèmes de pensée dit la même chose autrement : l’histoire s’adresse au système rapide, qui ne vérifie pas.

Le critère n’est donc pas d’abolir le récit, ce qui est impossible, mais de savoir s’il s’adosse à une proposition vérifiable ou s’il en tient lieu.

La notion a ses limites, et il faut les dire. Elle est d’abord commode : qualifier de storytelling le discours adverse dispense souvent de le réfuter, et l’étiquette devient à son tour un élément de langage.

Elle surestime ensuite le pouvoir des conteurs : l’électeur n’est pas une page blanche, et Salmon ouvre lui-même son enquête sur une défaite, celle d’un candidat démocrate de 2004 à qui il aurait manqué, selon les stratèges de son parti, « a good story ».

Enfin, le danger n’est pas l’histoire mais le calendrier : un récit qui circule seul, avant toute vérification, au moment précis où l’on décide, gagne par forfait.

Pour le #PIC, la conséquence est institutionnelle plutôt que morale : il ne s’agit pas d’interdire les histoires, mais de les empêcher de décider.

La Constitution d’urgence confie aux Formulateurs, 777 citoyens tirés au sort, le libellé de toute question soumise au peuple ; cette question « ne suggère aucune réponse et ne fait état d’aucune conséquence présumée du vote », et une note citoyenne exposant les arguments opposés et les effets juridiques du vote est adressée à chaque électeur 4 semaines au moins avant le scrutin (Constitution d’urgence, Titre II, article 7).

Le délai n’est pas un détail : c’est le temps qui a manqué en 1990 pour que la vérification rattrape le récit.

Le mouvement raconte lui aussi Cincinnatus, le dictateur qui rend le pouvoir et retourne à sa charrue, et cette histoire n’est recevable que parce que la Charte de Cincinnatus la convertit en règle (des pouvoirs de crise bornés et auto-extinctifs, dont aucune mesure ne passe dans la loi ordinaire sans l’accord du peuple, selon le Titre II, article 12) et que l’engagement notarié des Sept l’adosse à une promesse opposable : rendre le pouvoir si le peuple rejette la Constitution.

L’hypothèse du #PIC, qu’une procédure bien construite désarme le conte, reste à éprouver ; l’alternative, confier la décision à qui raconte le mieux, l’a déjà été.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Aristote, Poétique, vers 335 av. J.-C., trad. Charles-Émile Ruelle, chapitre IX : « Cette différence consiste en ce que l’un parle de ce qui est arrivé, et l’autre de ce qui aurait pu arriver. » ; « Aussi la poésie est quelque chose de plus philosophique et de plus élevé que l’histoire ; car la poésie parle plutôt de généralités, et l’histoire de détails particuliers. ». consulter la source

Ronald Reagan, Address Before a Joint Session of the Congress Reporting on the State of the Union, 26 janvier 1982, The American Presidency Project : « We don’t have to turn to our history books for heroes. They’re all around us. » (Nous n’avons pas besoin de nous tourner vers nos livres d’histoire pour trouver des héros. Ils sont tout autour de nous ; notre traduction). consulter la source

Christian Salmon, « Une machine à fabriquer des histoires », Le Monde diplomatique, novembre 2006, p. 18-19 (aperçu en accès libre) : « Une tendance apparue dans les années 1980, sous la présidence de Ronald Reagan, lorsque les stories en vinrent à se substituer aux arguments raisonnés et aux statistiques dans les discours officiels. ». consulter la source

Christian Salmon, Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, 2007 : le livre issu de l’article précédent, qui décrit l’investissement du récit par le marketing, le management et les états-majors de campagne, des États-Unis à la France.

Robert J. Shiller, « Narrative Economics », discours présidentiel à l’American Economic Association (7 janvier 2017), NBER Working Paper n° 23075, janvier 2017 : « The human brain has always been highly tuned towards narratives, whether factual or not, to justify ongoing actions, even such basic actions as spending and investing. » ; « Narratives “go viral” and spread far, even worldwide, with economic impact. » (Le cerveau humain a toujours été très fortement accordé aux récits, factuels ou non, pour justifier les actions en cours, même des actions aussi élémentaires que dépenser et investir. […] Les récits « deviennent viraux » et se propagent loin, jusqu’à l’échelle du monde, avec des effets économiques ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7, 1° « De la question » : « La question est rédigée en termes neutres, selon une forme fixe déterminée par la loi organique ; elle ne suggère aucune réponse et ne fait état d’aucune conséquence présumée du vote. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La Charte de Cincinnatus · Le jugement, faculté politique

La parade : Constitution, titre V, article 6

Du même tonneau, dans le Lexique : L’astroturfing · La propagande · La gestion des perceptions · La fabrique du consentement · La médiacratie

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, où l’on s’exerce à l’autodéfense intellectuelle

Le doute, bienvenu : une erreur, un contre-exemple, une source plus solide ? Dites-le en commentaire. Notre Protocole fait du doute un canal, non une faute.

Vous commentez et notez cette entrée ci-dessous. Vos objections et vos exemples nourriront les versions suivantes.

Cliquez ici pour nous faire connaître votre niveau d'approbation
[Total: 0 Évaluation moyenne: 0]

Nommer le procédé, c’est déjà s’en déprendre.

Rejoindre le #PIC

Commentaires sur cette entrée

0 commentaire

Envoyer un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *