La langue de bois Le 28 avril 1986, un peu après 21 heures, le journal télévisé soviétique consacre une vingtaine de secondes à l’explosion survenue 2 jours plus tôt dans un réacteur de Tchernobyl.
5 phrases : un accident s’est produit, un réacteur a été endommagé, des mesures sont prises pour en éliminer les conséquences, une aide est apportée aux victimes, une commission a été créée.
Pas un chiffre, pas un nom, pas un verbe dont on puisse retrouver l’auteur ; et ces 5 phrases ne sont lâchées qu’après que la Suède, à plus de 1 000 kilomètres, a vu s’affoler ses propres détecteurs de radioactivité.
C’est la langue de bois à l’état chimiquement pur : parler, pour ne rien dire qui puisse être démenti.
L’expression s’est répandue en français par l’Est : les Russes raillaient déjà, sous les tsars, la « langue de chêne » de leur bureaucratie, et les Polonais parlaient d’une parole figée pour désigner celle du Parti ; dans les années 1980, elle devient un cliché du journalisme français pour nommer le discours soviétique.
En 1987, l’historienne Françoise Thom en a disséqué la variante soviétique (La Langue de bois) : un discours qui ne décrit pas le réel, mais le range sous le dogme.
Ses marques se retrouvent partout : le nom à la place du verbe (« la mise en œuvre » plutôt que « nous ferons »), le passif qui efface l’agent (« des erreurs ont été commises »), le « il faut » sans sujet, le « nous » qui ne désigne personne.
L’historien Christian Delporte, qui en a retracé l’histoire française en 2009, la définit comme un ensemble de procédés qui, par les artifices déployés, « visent à dissimuler la pensée de celui qui y recourt pour mieux influencer et contrôler celle des autres ».
Orwell l’avait dit plus sèchement dès 1946 : le langage politique est fait pour donner au mensonge l’air de la vérité, au meurtre l’air respectable, et « une apparence de solidité à du vent ».
Réserve de bonne foi : il existe une langue de bois de la prudence, celle du diplomate qui ne peut pas tout dire, du ministre qui ne doit pas affoler les marchés, et le mot est devenu une injure si commode que chacun l’applique au discours de l’autre.
Mais la prudence se tait ; la langue de bois parle, et longuement, précisément pour occuper la place de la réponse. Sa fonction n’est pas de tromper sur un fait, c’est d’empêcher qu’on puisse jamais y confronter la parole : ce qui n’affirme rien ne se réfute pas, et ce qui ne se réfute pas ne se sanctionne pas.
Le #PIC attaque le problème par l’autre bout. Sa Constitution abroge le principe selon lequel « tout mandat impératif est nul » : le programme sur lequel un délégué a été élu « lui est juridiquement opposable », et tout délégué est révocable par référendum.
Le #PIC signale lui-même le point comme le plus délicat de ce titre : il faudra dire en loi organique ce qu’est un manquement au programme, pour distinguer la trahison du simple ajustement au réel.
La difficulté est réelle ; elle vaut mieux que le confort d’une parole que rien n’engage. Une parole qui engage ne peut plus se permettre d’être en bois. Au citoyen, un réflexe de grammairien : remettez un sujet devant chaque verbe.
Qui, exactement, a commis les erreurs ? Qui fera quoi, et quand ? Si la phrase ne survit pas à ces deux questions, elle n’avait rien à dire.
Pour aller plus loin
L’expression a une date d’entrée dans la conscience française, et 2 linguistes l’ont consignée avec précision. En décembre 1989, la revue Mots. Les langages du politique consacre un numéro entier aux « Langues de bois ? ».
Carmen Pineira et Maurice Tournier y ouvrent l’enquête par une scène : « Le mardi 30 octobre 1984 date avec certitude l’époque où les journalistes politiques en viennent à s’interroger sur une expression qu’ils croient nouvelle, langue de bois ».
Ils la croyaient nouvelle ; elle venait de loin, par le russe et le polonais, et le même numéro rappelle qu’on parlait déjà, pour la Chine, d’une « langue de plomb ».
Le détail compte : la presse française a découvert le mot au moment où elle l’appliquait au discours des autres, celui des régimes de l’Est, avant de le retourner contre ses propres gouvernants.
C’est pourtant un dissident qui en a donné l’analyse la plus profonde, et elle contredit l’idée reçue.
En 1978, dans Le Pouvoir des sans-pouvoir, Václav Havel décrit un marchand de légumes de Prague qui place dans sa vitrine, entre les oignons et les carottes, l’affiche « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ». Il n’y croit pas ; il n’y pense même pas.
Le marchand, écrit Havel, est « indifférent au contenu sémantique du slogan » (notre traduction), et l’affiche dit en réalité autre chose : « Je suis obéissant et j’ai donc le droit d’être laissé en paix » (notre traduction).
Voilà la langue de bois dans sa vérité : elle n’est pas faite pour être crue, elle est faite pour être répétée. Ce n’est pas un message, c’est un signe de soumission, et chacun le sait, celui qui l’émet comme celui qui le reçoit.
L’anthropologue Alexeï Yurchak a prolongé l’analyse en 2005 : dans l’URSS finissante, le discours d’autorité s’était tellement figé que plus personne ne l’écoutait pour son sens, et tout le monde continuait de le reproduire pour sa forme.
La meilleure objection vient des linguistes eux-mêmes, et elle vise ceux qui dénoncent. En 1986, dans Mots, Maurice Tournier discute un aphorisme de son collègue Patrick Sériot : « La langue n’est pas plus faite pour mentir que pour dire la vérité ».
Si la langue est un instrument neutre, la langue de bois n’existe pas ; il n’existe que des usages, et le reproche devient une arme que chacun lance au discours de l’adversaire.
Le « parler vrai » qu’on lui oppose, slogan des années 1980, serait alors une autre rhétorique, qui a ses propres ficelles.
L’objection porte, et le #PIC n’y échappe pas : un mouvement qui se flatte de parler cru peut se fabriquer son propre bois. Il faut pourtant trancher, et le critère n’est pas le style.
Une phrase se juge à ce qu’elle engage : un sujet, un verbe, une date, une conséquence qu’on pourra constater. La langue de bois ne se reconnaît pas à sa lourdeur mais à son immunité ; elle est construite pour qu’aucun fait ne puisse jamais la démentir.
Le philosophe Harry Frankfurt, dans On Bullshit (1986), en a donné la formule morale : le menteur respecte encore la vérité, puisqu’il la cache ; le baratineur s’en moque.
Le droit français offre un contraste qui éclaire le problème.
Le 16 décembre 1999, le Conseil constitutionnel consacre un « objectif de valeur constitutionnelle d’accessibilité et d’intelligibilité de la loi », au motif que l’égalité devant la loi et la garantie des droits « pourraient ne pas être effectives si les citoyens ne disposaient pas d’une connaissance suffisante des normes qui leur sont applicables ».
La loi doit donc être intelligible. Celui qui la fait, qui la défend et qui promet de la changer n’est tenu à rien de tel : aucune règle n’exige qu’un engagement politique soit formulé de manière à pouvoir être vérifié.
Le texte doit être clair ; la parole qui le précède peut rester dans le brouillard.
Le #PIC fait l’hypothèse que la langue de bois est un effet de structure plus qu’un vice de caractère : on parle pour ne rien dire quand rien de ce qu’on dit ne peut être retenu contre soi.
D’où 2 dispositifs de sa Constitution d’urgence. Le premier rend le programme opposable et le délégué révocable (Titre III, article 5), ce qui donne enfin une conséquence à la parole d’engagement.
Le second oblige, avant chaque votation, les Formulateurs à rédiger des notes exposant les arguments opposés (Titre II, article 7) : la langue de bois survit mal à la contradiction organisée, parce qu’on ne peut opposer d’argument à une phrase qui n’en contient pas.
Le devoir de véracité de la parole publique, que pose le Titre V, article premier, n’y peut rien, et c’est instructif : il ne vise que les faits précis et vérifiables, et exclut « les opinions, les jugements de valeur et les interprétations », comme les promesses.
La langue de bois, qui n’affirme rien, lui échappe par construction ; seule la contradiction peut l’atteindre. Rien ne garantit que cela suffise ; la parrhèsia ne se décrète pas.
Mais elle s’encourage, dès lors que celui qui parle sait qu’on lui demandera des comptes sur ce qu’il a dit.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
George Orwell, « Politics and the English Language », Horizon, 1946 (texte publié par The Orwell Foundation) : « Political language – and with variations this is true of all political parties, from Conservatives to Anarchists – is designed to make lies sound truthful and murder respectable, and to give an appearance of solidity to pure wind. » (Le langage politique, et cela vaut, avec des variantes, pour tous les partis, des conservateurs aux anarchistes, est conçu pour faire paraître le mensonge véridique et le meurtre respectable, et pour donner une apparence de solidité à du vent ; notre traduction). consulter la source
Václav Havel, « The Power of the Powerless », 1978, trad. anglaise de Paul Wilson (texte publié par le Hannah Arendt Center, Bard College) : « Obviously the greengrocer is indifferent to the semantic content of the slogan on exhibit » ; « I am obedient and therefore I have the right to be left in peace. » (Évidemment, le marchand de légumes est indifférent au contenu sémantique du slogan qu’il expose ; je suis obéissant et j’ai donc le droit d’être laissé en paix ; notre traduction). consulter la source
Maurice Tournier, « Critique de la critique : langue de bois et parler vrai », Mots, n° 13, 1986 : « La critique de P. Sériot sonne juste, mais elle pourrait reposer, à son corps défendant, sur un présupposé et même un posé final de grande importance et de grande fragilité. Je cite : « La langue n’est pas plus faite pour mentir que pour dire la vérité ». ». consulter la source
Carmen Pineira et Maurice Tournier, « De quel bois se chauffe-t-on ? Origines et contextes actuels de l’expression langue de bois », Mots, n° 21, décembre 1989, « Langues de bois ? », p. 5-19 : « Le mardi 30 octobre 1984 date avec certitude l’époque où les journalistes politiques en viennent à s’interroger sur une expression qu’ils croient nouvelle, langue de bois, et dont ils constatent l’intrusion grandissante dans leurs propres articles. ». consulter la source
Patrick Sériot, « Langue de bois, langue de l’autre et langue de soi. La quête du parler vrai en Europe socialiste dans les années 1980 », Mots, n° 21, décembre 1989, p. 50-66 : « On a ainsi récemment parlé de la « langue de plomb » du régime chinois, et dit que la « langue de bois » était morte en URSS (Le Monde, mai et juin 1989). ». consulter la source
Conseil constitutionnel, décision n° 99-421 DC du 16 décembre 1999, considérant 13 : « cette finalité répond au demeurant à l’objectif de valeur constitutionnelle d’accessibilité et d’intelligibilité de la loi ; qu’en effet l’égalité devant la loi énoncée par l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et « la garantie des droits » requise par son article 16 pourraient ne pas être effectives si les citoyens ne disposaient pas d’une connaissance suffisante des normes qui leur sont applicables ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre III, article 5 : « Le mandat des délégués élus est désormais impératif : le programme sur lequel un délégué a été élu lui est juridiquement opposable. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La révocabilité · La parrhèsia
La parade : Constitution, titre III, article 5
Du même tonneau, dans le Lexique : Les éléments de langage · L’euphémisation · La novlangue · Les mots-écrans · La pathocratie représentative
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, où l’on s’exerce à l’autodéfense intellectuelle
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