Lexique du Pouvoir · Les mots-écrans

Les mots-écrans Qui peut être contre une réforme ? Personne, et c’est tout l’intérêt du mot. Le mot-écran ne désigne pas une mesure : il la juge d’avance, et place celui qui objecte dans le mauvais rôle avant qu’il ait ouvert la bouche.

La réforme fut longtemps le nom des conquêtes ; dans la bouche des gouvernants, elle nomme désormais aussi bien le recul, si bien que refuser une réforme revient, par la seule grammaire, à refuser le progrès.

Le 24 août 2017, devant la communauté française de Bucarest, le président de la République en livre la version clinique : « La France n’est pas un pays réformable » ; les Français, ajoute-t-il, détestent les réformes, et il faut leur expliquer où l’on va.

Tout est là. La mesure n’est pas en cause ; le peuple l’est. Et le remède est tout trouvé, sous un autre mot-écran : la « pédagogie ».

Le mot porte une thèse qu’il n’énonce jamais : si vous n’êtes pas d’accord, c’est que vous n’avez pas compris. Le désaccord devient un déficit d’explication, l’adversaire un élève en retard, le débat une leçon particulière.

La « modernisation » procède de même : ce qui s’y oppose est archaïque par définition, sans qu’on ait à dire en quoi. L’éditeur Éric Hazan en a dressé l’inventaire en 2006 dans LQR.

La propagande du quotidien, titre forgé sur celui de Klemperer : Lingua Quintae Respublicae, la langue de la Cinquième République. Il y relève, entre autres, le glissement de la « question » au « problème » : une question sociale appelle des réponses, et donc un débat ; un problème attend sa solution, et donc ses techniciens.

Il en tire une opposition à retenir : la langue nazie voulait galvaniser et fanatiser, celle de la Cinquième République travaille à produire l’apathie.

Réserve loyale : certaines réformes sont nécessaires, certains refus sont paresseux, et le #PIC propose lui-même une refonte complète des institutions, qu’il ne se prive pas de parer de mots flatteurs.

Le mot n’est pas coupable ; c’est son emploi comme verdict qui l’est. L’entrée « La captation des mots » montre comment on confisque un nom commun pour trier les citoyens ; le mot-écran fait moins et davantage : il ne confisque rien, il dispense d’argumenter.

Contre lui, un seul remède : rendre l’objection possible, et même décisive. La Constitution du #PIC y pourvoit par le référendum d’initiative citoyenne, qui comprend un référendum abrogatoire « par lequel il annule une norme en vigueur », sans condition de seuil de signatures, puisque l’initiative en revient aux 7 777 citoyens tirés au sort de l’Agora citoyenne.

La réforme que le peuple n’aurait « pas comprise » peut alors lui être soumise, et c’est lui qui juge si c’est l’explication qui manquait, ou la réforme qui ne valait rien. Au citoyen, un réflexe : remplacez le mot-écran par la mesure elle-même.

« Réforme des retraites » devient « l’âge légal de départ repoussé de deux ans » ; « modernisation du service public » devient « fermeture de tel guichet ». Voyez ensuite si la phrase tient encore debout.

Pour aller plus loin

Le diagnostic le plus précis a été posé en 1946, par un homme qui sortait de la guerre et de la propagande de guerre.

Dans « La politique et la langue anglaise », George Orwell constate que le langage politique « doit consister en grande partie en euphémismes, en pétitions de principe et en pur flou nébuleux » (notre traduction) : on bombarde des villages sans défense, on mitraille le bétail, on incendie les huttes, « et cela s’appelle pacification » (notre traduction).

Il en donne la raison fonctionnelle : « cette phraséologie est nécessaire si l’on veut nommer les choses sans en évoquer l’image » (notre traduction).

Tout le mot-écran est là : nommer sans montrer. Et Orwell en désigne la source, qui n’est pas la bêtise : « le grand ennemi de la clarté du langage, c’est l’insincérité » (notre traduction), c’est-à-dire l’écart entre les buts réels et les buts déclarés.

La sociologie française a ensuite montré que cet écran n’est pas l’œuvre de quelques menteurs, mais le produit d’une position sociale.

En 1976, dans « La production de l’idéologie dominante », publié par les Actes de la recherche en sciences sociales, Pierre Bourdieu et Luc Boltanski dressent l’inventaire des lieux communs de la classe dirigeante des années Giscard, un parler qui fait passer des choix pour des constats et la politique pour une gestion du nécessaire.

30 ans plus tard, la présentation que l’éditeur Raisons d’agir donne de LQR d’Éric Hazan en résume les effets par 3 substitutions : « il n’y a plus de pauvres mais des gens de condition modeste, plus d’exploités mais des exclus, plus de classes mais des couches sociales ».

Le mot-écran ne ment pas toujours ; il déplace. Le pauvre a un revenu à relever, l’exclu une place à retrouver : le premier appelle une redistribution, le second une insertion.

La meilleure objection mérite d’être exposée sans fard : toute parole politique emploie des mots valorisants, et la notion de mot-écran risque de ne servir qu’à disqualifier le vocabulaire de l’adversaire.

Les « conquêtes sociales » ou les « services publics » ne sont pas des termes neutres non plus, et le #PIC lui-même parle de « rendre le pouvoir ».

L’objection est juste sur un point : la valence d’un mot ne suffit pas à en faire un écran. Elle tombe sur l’essentiel, parce que le critère n’est pas moral mais fonctionnel.

Un mot fait écran quand il remplace la description de la mesure et rend l’objection informulable. Et ce remplacement est une technique, écrite et enseignée.

En mars 2003, The Guardian révèle une note du consultant républicain Frank Luntz : abandonner « réchauffement climatique » pour « changement climatique », dire « conservationniste » plutôt qu’« environnementaliste », et faire de « l’absence de certitude scientifique » un thème central du débat (notre traduction).

Le choix du mot précède l’argument, et le remplace.

La France en a fourni une illustration d’autant plus instructive qu’elle vient d’une loi, et d’une majorité de gauche.

La loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 rebaptise le « plan social », procédure encadrant les licenciements collectifs, en « plan de sauvegarde de l’emploi ». L’intention se défendait : renforcer les obligations de reclassement.

Mais le nom décrit l’espoir, non l’acte ; un salarié y est licencié au titre d’un plan qui porte le nom de son contraire, et l’usage courant, qui continue de dire « plan social », a jugé l’écran à sa façon.

La limite de la notion est ici visible : un mot-écran n’est pas toujours un mensonge délibéré, il est souvent un vœu pieux devenu étiquette, et c’est ce qui le rend si difficile à dénoncer sans passer pour un grincheux. Il rejoint alors l’euphémisation et les éléments de langage, dont il est la matière première.

Le #PIC en tire une règle, qu’il propose comme hypothèse de travail : c’est au moment de la décision que le mot-écran fait le plus de dégâts, c’est donc là qu’il faut l’interdire.

Sa Constitution confie aux Formulateurs, 777 citoyens tirés au sort, le libellé de toute question soumise au peuple, qui « est rédigée en termes neutres », « ne suggère aucune réponse et ne fait état d’aucune conséquence présumée du vote » (Constitution d’urgence, Titre II, article 7).

Une « réforme » n’y pourra pas être soumise sous ce nom : il faudra dire ce qu’elle change. Reste à savoir si des citoyens tirés au sort résisteront mieux que des ministres à la séduction des mots ; le texte parie que oui, parce qu’ils n’ont rien à vendre.

Il connaît d’ailleurs un second lieu où le mot-écran fait des ravages, celui où l’on vend : « vert », « durable » ou « responsable » n’y sont licites que prouvés, et la preuve incombe à qui les emploie (Titre VI, article 9).

Le #PIC s’expose d’ailleurs au même test : sa promesse de prendre le pouvoir pour le rendre n’est pas un mot-écran tant qu’elle se traduit en actes vérifiables, un référendum engagé sans délai, dès l’entrée en fonctions du président élu, sur la Constitution d’urgence et, par une question distincte, sur la sortie des traités européens, et le pouvoir rendu en cas de rejet de la Constitution.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

George Orwell, « Politics and the English Language », Horizon, 1946 (Orwell Foundation) : « Thus political language has to consist largely of euphemism, question-begging and sheer cloudy vagueness. » ; « Such phraseology is needed if one wants to name things without calling up mental pictures of them. » ; « The great enemy of clear language is insincerity. » (Ainsi le langage politique doit-il consister en grande partie en euphémismes, en pétitions de principe et en pur flou nébuleux. Cette phraséologie est nécessaire si l’on veut nommer les choses sans en évoquer l’image. Le grand ennemi de la clarté du langage, c’est l’insincérité ; notre traduction). consulter la source

Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, « La production de l’idéologie dominante », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 2, n° 2-3, 1976, p. 3-73 (Persée) : l’analyse fondatrice du discours de la classe dirigeante française des années 1970, de ses lieux communs et de sa manière de présenter des choix politiques comme des nécessités, en accès libre. consulter la source

Oliver Burkeman, « Memo exposes Bush’s new green strategy », The Guardian, 4 mars 2003 (note de Frank Luntz) : « The phrase “global warming” should be abandoned in favour of “climate change”, Mr Luntz says, and the party should describe its policies as “conservationist” instead of “environmentalist” » ; « Therefore, you need to continue to make the lack of scientific certainty a primary issue in the debate. » (Il faut abandonner l’expression « réchauffement climatique » au profit de « changement climatique », dit M. Luntz, et le parti doit qualifier sa politique de « conservationniste » plutôt que d’« environnementaliste » ; vous devez donc continuer à faire de l’absence de certitude scientifique un thème central du débat ; notre traduction). consulter la source

Éric Hazan, LQR. La propagande du quotidien, Raisons d’agir, 2006, présentation de l’éditeur : « Désormais, il n’y a plus de pauvres mais des gens de condition modeste, plus d’exploités mais des exclus, plus de classes mais des couches sociales. C’est ainsi que la LQR substitue aux mots de l’émancipation et de la subversion ceux de la conformité et de la soumission. ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7 : « La question est rédigée en termes neutres, selon une forme fixe déterminée par la loi organique ; elle ne suggère aucune réponse et ne fait état d’aucune conséquence présumée du vote. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La démocratie délibérative · La questiologie

La riposte, dans l’Autodéfense : « Instruisons d’abord le peuple, la démocratie viendra ensuite » · « Budget, nucléaire, géopolitique : c’est trop complexe pour le peuple »

La parade : Constitution, titre I, article 6

Du même tonneau, dans le Lexique : La captation des mots · La novlangue · La langue de bois · L’expertocratie · Le technocratisme

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, où l’on s’exerce à l’autodéfense intellectuelle

Le doute, bienvenu : une erreur, un contre-exemple, une source plus solide ? Dites-le en commentaire. Notre Protocole fait du doute un canal, non une faute.

Vous commentez et notez cette entrée ci-dessous. Vos objections et vos exemples nourriront les versions suivantes.

Cliquez ici pour nous faire connaître votre niveau d'approbation
[Total: 0 Évaluation moyenne: 0]

Nommer le procédé, c’est déjà s’en déprendre.

Rejoindre le #PIC

Commentaires sur cette entrée

0 commentaire

Envoyer un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *