L’incarnation Le 31 janvier 1964, le général de Gaulle résume devant la presse l’esprit de la Vᵉ République : « l’autorité indivisible de l’État est confiée tout entière au Président par le peuple qui l’a élu ».
171 ans plus tôt, la Révolution avait fait tomber la tête d’un roi en qui le royaume se donnait un corps. Le philosophe Claude Lefort a fait de cette rupture la marque de la démocratie moderne : un régime où le lieu du pouvoir reste vide, et que nul ne peut occuper au nom du peuple tout entier.
L’élection du président au suffrage universel, adoptée par référendum en 1962, a rempli ce vide d’un visage. On ne vote plus d’abord pour des idées, mais pour une personne ; et puisque tout repose sur elle, tout se joue sur elle.
D’où les deux faces d’une même médaille : l’attente de l’homme providentiel, et la traque de la phrase ancienne, de la fréquentation douteuse, de la faute vraie ou supposée. Le culte et le procès obéissent au même ressort : quand un homme doit porter tout un peuple, sa biographie devient le programme.
Juger un candidat sur ce qu’il a dit reste légitime. Ce qui ne l’est pas, c’est que ce jugement remplace la décision elle-même.
Le #PIC ne demande à personne de fermer les yeux ; il retire à la personne ce qu’elle n’aurait jamais dû porter seule. La Constitution d’urgence fait primer le vote sur les idées sur le choix des personnes, et pose que « le prestige attaché à une personnalité ne saurait fonder à lui seul une délégation de pouvoir ».
L’exécutif y revient à un collège, le Conseil des Sept, et tout délégué devient révocable sur ses engagements.
Même la méta-candidature, qui n’inscrit un seul nom sur le bulletin que parce que la loi l’exige, incarne une procédure, non un destin : son titulaire s’engage, avant le scrutin, à renoncer à l’exercice personnel et prolongé du pouvoir.
Une démocratie adulte ne mise pas tout sur la vertu de ses gouvernants : elle les rend révocables, et garde pour elle les décisions.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « La France a besoin d’un chef, pas d’un collège de sept », « Votre méta-candidature, c’est la candidature d’un homme », « Encore un parti, encore un sauveur », « Votre système est fait pour des saints, pas pour des hommes », « Chez vous, on croise des infréquentables », « Le référendum, c’est le plébiscite », « Sept visages, c’est sept cibles pour les scandales ».
Pour aller plus loin
L’idée que le pouvoir a besoin d’un corps est plus ancienne que la démocratie, et elle lui survit. Les juristes anglais du XVIᵉ siècle distinguaient dans le roi 2 corps : un corps naturel, mortel et faillible, et un corps politique qui ne meurt jamais ; Ernst Kantorowicz en a retracé la généalogie en 1957, dans Les Deux Corps du roi. Hobbes, en 1651, a laïcisé ce mystère. Une multitude, écrit-il au chapitre XVI du Léviathan, ne devient une seule personne que lorsqu’un seul homme la représente, car c’est l’unité du représentant, non celle des représentés, qui fait la personne une. Tout est dit : le peuple n’existe comme sujet que dans le corps de celui qui le porte. Rousseau lui oppose en 1762 le refus le plus net : la souveraineté ne peut pas plus être représentée qu’aliénée, parce que la volonté générale ne se délègue pas. Entre ces deux pôles se joue toute la question de l’incarnation.
La Révolution a rompu ce charme. En faisant tomber la tête de Louis XVI, le 21 janvier 1793, elle n’a pas seulement supprimé un homme : elle a privé le pouvoir de son corps. Claude Lefort a tiré de cette rupture sa définition de la démocratie moderne, le seul régime qui aménage une représentation du pouvoir attestant qu’il est un lieu vide. Nul ne peut l’occuper au nom du peuple tout entier ; on n’en est jamais que l’exécutant, et pour un temps. Le totalitarisme, dans ses analyses, en est l’exact contraire : le fantasme d’un peuple enfin rassemblé en un seul corps. Les démocraties réelles, elles, cherchent leur équilibre entre ce lieu vide et le besoin, bien humain, de visages.
La Vᵉ République a fait pencher cet équilibre du côté du visage, sans cesser pour autant d’être une démocratie. Depuis le référendum du 28 octobre 1962, le président est élu au suffrage universel direct, et le général de Gaulle en tire la doctrine le 31 janvier 1964 : l’autorité indivisible de l’État est confiée tout entière au président par le peuple qui l’a élu, et il n’en existe aucune autre qui ne soit conférée et maintenue par lui. La même année, François Mitterrand dénonce ce pouvoir personnel dans Le Coup d’État permanent ; il habitera pourtant la fonction 14 ans sans en changer le principe. L’ironie n’est pas personnelle, elle est structurelle : une institution bâtie pour être incarnée finit par façonner ceux qui l’occupent, fussent-ils ses procureurs.
Bernard Manin a décrit ce que devient alors l’élection. À la démocratie des partis, où l’on votait pour une étiquette et un programme, succède ce qu’il nomme la démocratie du public : l’électeur choisit une personne plus qu’une ligne, et les candidats rivalisent d’images plus que de projets. Pierre Bourdieu avait démonté le ressort dès 1984 : c’est à peu près autant le porte-parole qui fait le groupe que le groupe qui fait le porte-parole, et le groupe n’existerait pas pleinement s’il n’était pas là pour l’incarner. La conséquence est implacable. Si la personne est tout, il suffit de l’abattre pour tout abattre : la phrase ancienne, la fréquentation, la faute vraie ou supposée deviennent des munitions, et le débat sur les questions elles-mêmes, budgets, lois, traités, recule d’autant. Simone Weil avait nommé la mécanique dans une note écrite pendant la guerre : un parti est « une machine à fabriquer de la passion collective », et la passion collective se porte sur des visages. On adore, on brûle ; c’est le même feu.
La meilleure objection mérite d’être prise au sérieux. L’incarnation, disent ses défenseurs, n’est pas une maladie de la démocratie mais la condition de la responsabilité : Alexander Hamilton soutenait dès 1788 qu’un exécutif pluriel dissimule les fautes et dilue les responsabilités, et un peuple en crise a besoin d’une voix qu’il reconnaisse. Quant au passé d’un candidat, il renseigne sur ce qu’il fera ; l’électeur a le droit de le connaître. Tout cela est juste, et rien de cela n’est contesté ici. Mais la responsabilité s’organise mieux qu’elle ne s’incarne. Dans la Constitution d’urgence, le vote de chacun des Sept est consigné au procès-verbal, transmis aux Soixante-dix-sept et rendu public 3 ans après la décision ; tout délégué est lié par le programme sur lequel il a été élu, et révocable par référendum. On juge des actes et des engagements, non des âmes. Kant l’écrivait en 1795 : le problème de l’institution de l’État est soluble même pour un peuple de démons, pourvu qu’ils aient de l’entendement. Le régime de l’incarnation fait le pari inverse : il réclame un saint à l’Élysée, et organise tous les 5 ans le procès en sainteté.
Reste l’objection qu’on adresse au #PIC lui-même : vous dénoncez l’incarnation, et vous présentez un nom. C’est exact, et c’est voulu. La Vᵉ République n’ouvre qu’une porte, un nom sur un bulletin ; la méta-candidature la franchit avec, en main, la clé qui la referme. La Constitution d’urgence prévoit que le président élu renonce à l’exercice personnel et prolongé du pouvoir présidentiel, qu’il n’exerce ses pouvoirs, jusqu’au référendum, qu’après avoir délibéré avec les 6 personnes présentées à ses côtés pendant la campagne, et qu’il démissionne si le peuple rejette la Constitution. On objectera le précédent de 1969 : le général de Gaulle avait lié son sort au référendum du 27 avril, et il quitta ses fonctions le lendemain de sa défaite. La différence est de nature. En 1969, une question servait de vote de confiance à un homme ; ici, l’homme n’est que le porteur d’une procédure, le peuple se prononce sur un texte écrit en public, et la règle du départ est fixée devant notaire avant le scrutin.
L’incarnation ne disparaîtra pas pour autant des imaginations, et ce serait une naïveté de le croire. Les Sept auront des visages ; on fouillera leur passé, et c’est légitime, car la liberté d’informer comprend celle de rappeler ce qu’ont dit les personnes publiques. La collégialité ne supprime pas l’exposition, elle en change l’enjeu. Quand le peuple tranche lui-même les grandes questions par référendum, la biographie d’un responsable retrouve sa juste taille : une information parmi d’autres, non plus un verdict sur le destin du pays. L’autre écueil est symétrique : dépersonnaliser le pouvoir peut produire des comités anonymes et irresponsables, où l’expertise se substitue au jugement. C’est pourquoi le #PIC tient à la traçabilité des votes plutôt qu’à l’effacement des personnes. Enfin, une habitude ne se décrète pas : en Suisse, où 7 conseillers fédéraux gouvernent ensemble, rares sont les Européens capables de nommer le président de l’année, et c’est près de 2 siècles de pratique qui ont produit cette heureuse indifférence.
Pour le #PIC, la conséquence est double. Vers l’extérieur, il déplace le vote : d’abord sur les idées, ensuite sur les personnes, comme le veut l’article 5 du Titre I de la Constitution d’urgence. Vers l’intérieur, il s’interdit le culte qu’il dénonce. Simone Weil observait que « l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance » ; un mouvement dont le critère de réussite est sa propre disparition ne peut pas se bâtir sur un homme. Qu’on le juge donc à ses verrous, non à ses visages. Le #PIC ne demande pas qu’on croie en quelqu’un ; il travaille à ce qu’on n’ait plus besoin de croire en personne.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Thomas Hobbes, Leviathan, Londres, Andrew Crooke, 1651, chapitre XVI, Project Gutenberg : « A Multitude of men, are made One Person, when they are by one man, or one Person, Represented; so that it be done with the consent of every one of that Multitude in particular. For it is the Unity of the Representer, not the Unity of the Represented, that maketh the Person One. » (Une multitude d’hommes devient une seule personne lorsque ces hommes sont représentés par un seul homme, ou une seule personne, à condition que cela se fasse avec le consentement de chacun des membres de cette multitude en particulier. Car c’est l’unité de celui qui représente, non l’unité des représentés, qui fait que la personne est une ; trad. IA). consulter la source
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Amsterdam, Marc-Michel Rey, 1762, livre III, chapitre XV, Wikisource (graphie de l’édition originale) : « La Souveraineté ne peut être réprésentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, & la volonté ne se réprésente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. ». consulter la source
Immanuel Kant, Zum ewigen Frieden. Ein philosophischer Entwurf (Vers la paix perpétuelle), Königsberg, Friedrich Nicolovius, 1795, premier supplément, Project Gutenberg : « und so der Mensch, wenn gleich nicht ein moralisch-guter Mensch, dennoch ein guter Bürger zu seyn gezwungen wird. Das Problem der Staatserrichtung ist, so hart wie es auch klingt, selbst für ein Volk von Teufeln (wenn sie nur Verstand haben), auflösbar » (et ainsi l’homme, s’il n’est pas un homme moralement bon, est du moins contraint d’être un bon citoyen. Le problème de l’institution de l’État, si dur que cela paraisse, est soluble même pour un peuple de démons, pourvu seulement qu’ils aient de l’entendement ; trad. IA). consulter la source
Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques, La Table ronde, n° 26, 1950, p. 9-28, Wikisource : « Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective. » ; « La première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite. » ; « La passion collective est une impulsion de crime et de mensonge infiniment plus puissante qu’aucune passion individuelle. ». consulter la source
Charles de Gaulle, conférence de presse du 31 janvier 1964, palais de l’Élysée, texte reproduit par la Digithèque MJP (université de Perpignan) : « Mais, s’il doit être évidemment entendu que l’autorité indivisible de l’Etat est confiée tout entière au Président par le peuple qui l’a élu, qu’il n’en existe aucune autre, ni ministérielle, ni civile, ni militaire, ni judiciaire, qui ne soit conférée et maintenue par lui […] ». consulter la source
Pierre Bourdieu, « La délégation et le fétichisme politique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 52-53, juin 1984, p. 49-55, Persée : « il est à peu près aussi vrai de dire que c’est le porte-parole qui fait le groupe » ; « le porte-parole peut apparaître et s’apparaître comme causa sui, puisqu’il est la cause de ce qui produit son pouvoir, puisque le groupe qui le fait comme investi de pouvoirs n’existerait pas —ou en tout cas, n’existerait pas pleinement, en tant que groupe représenté—, s’il n’était pas là pour l’incarner ». consulter la source
Claude Lefort, Essais sur le politique (XIXᵉ-XXᵉ siècles), Paris, Seuil, coll. « Esprit », 1986, p. 265, cité par Pierre Boyer, compte rendu, Politique, n° 11, hiver 1987, Érudit : « Elle est le seul régime dans lequel soit aménagée une représentation du pouvoir qui atteste qu’il est un lieu vide. ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre I, article 5 : « La loi organise les modalités selon lesquelles les citoyens se prononcent sur les projets eux-mêmes, afin de prévenir la personnalisation du pouvoir et les rivalités qu’elle engendre. Le prestige attaché à une personnalité ne saurait fonder à lui seul une délégation de pouvoir. ». consulter la source
Version 1 du 30 septembre 2026 — première publication. Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.
Le versant sombre, dans le Lexique du Pouvoir : Le besoin d’incarnation · Le storytelling · La médiacratie
La riposte, dans l’Autodéfense : « La France a besoin d’un chef, pas d’un collège de sept » · « Votre méta-candidature, c’est la candidature d’un homme » · « Votre système est fait pour des saints, pas pour des hommes »
Ce que nous instituons : Constitution, titre I, art. 5 : la primauté du vote sur l’élection · Constitution, titre II, art. 4 : le principe collégial et la solidarité · Constitution, titre XVIII, art. 4 : le référendum unificateur et l’ouverture de l’Année Zéro
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Cet article nous a été inspiré par une réflexion de « ChienSurpris » sur X :
https://x.com/chiensurpris/status/2105200802277064973?s=46&t=Ex21URaNLUC5OQSoLsGfQA
On va bien finir par se remettre à parler des idées – et beaucoup moins des « incarnations » qui incarnent surtout un « Single Point of Failure » (exemple : l’affaire Bardella) – sans compter qu’en parlant de tout ce qui touche aux individus, on ne parle plus du reste.