La sécession silencieuse En 494 avant notre ère, selon Tite-Live, la plèbe de Rome quitte la ville et campe sur le mont Sacré : sans elle, plus d’armée ni de récoltes ; elle ne revient qu’après avoir arraché ses tribuns.
La sécession d’aujourd’hui ne quitte aucune ville et n’arrache rien. Le 12 juin 2022, plus de la moitié des inscrits boude le premier tour des législatives : record pour ce scrutin sous la Cinquième République.
En janvier 2026, la dix-septième vague du baromètre de la confiance politique du CEVIPOF mesure la confiance dans les partis à 15 % ; ce qu’inspire la politique ? Méfiance et lassitude, 45 % chacune.
Appelons ce retrait, par hypothèse, une sécession silencieuse : elle a sa grammaire. Albert Hirschman l’a écrite en 1970 dans Exit, Voice, and Loyalty : face à une organisation qui se dégrade, on part ou on proteste.
Exemple : les chemins de fer nigérians, désertés pour la route par les clients les plus exigeants ; délivrée de ceux qui auraient réclamé, la compagnie ne se corrige pas, elle se repose.
Hirschman parle de monopole paresseux, et le mot vaut pour nos institutions : l’abstention ne les punit pas, elle les soulage de leurs meilleurs contradicteurs.
Aucun seuil de participation n’invalide une élection au second tour ; l’élu d’une minorité d’inscrits gouverne avec des pouvoirs entiers, et le silence est lu comme un consentement.
La plèbe romaine partait pour revenir avec un droit ; la nôtre part pour ne plus rien demander.
L’enjeu, pour le #PIC, est de convertir la sortie en prise de parole : le référendum d’initiative citoyenne rebranche le thermostat, la puissance tribunicienne rend à la sécession son débouché. Un retrait sans adresse est une abdication ; avec une adresse, c’est une grève.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Les gens ont autre chose à faire que de la politique », « Voter, c’est cautionner : le boycott des urnes délégitime le système », « Vous nourrissez la défiance qui fait le lit des extrêmes », « Moi, citoyen ordinaire, je ne peux rien y changer », « Le système s’effondrera de lui-même : construisons local, pas l’Élysée ».
Pour aller plus loin
Le retrait du citoyen a été pensé bien avant d’être mesuré.
En 1762, Rousseau en fait le vice de la représentation elle-même : « Le peuple Anglois pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien » (Du contrat social, III, 15).
En 1819, devant l’Athénée royal, Benjamin Constant déplace le diagnostic du côté des mœurs : « Le danger de la liberté moderne, c’est qu’absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique. »
La phrase suivante est la plus actuelle : « Les dépositaires de l’autorité ne manquent pas de nous y exhorter. »
Le retrait n’est donc pas seulement une fatigue du citoyen ; il est aussi une commodité pour le gouvernant, qui n’a jamais protesté contre le silence de ses administrés.
Hirschman, en 1970, en a donné la mécanique : la défection, rappelle la présentation de son livre, « sape souvent la prise de parole sans pouvoir enrayer le déclin » (notre traduction).
La meilleure objection vient des données, et elle est forte. L’Insee a suivi les mêmes électeurs sur 20 ans : en 2022, 37 % des inscrits ont voté à tous les tours de la présidentielle et des législatives, 47 % à certains seulement, et 16 % à aucun.
La majorité des abstentionnistes n’a donc pas fait sécession ; elle vote par intermittence. Et l’abstention n’est pas un choix également réparti : 29 % des inscrits sans diplôme ont voté à tous les tours, contre 44 % des diplômés du supérieur.
Parler de « sécession », ce serait prêter une intention politique à ce qui relève d’abord d’une inégalité sociale, comme l’ont soutenu Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen (La Démocratie de l’abstention, 2007). Il faut accorder le fait et contester la conclusion.
L’intermittence confirme la sélection plutôt qu’elle ne la dément : on revient quand l’enjeu paraît réel, on déserte le reste. Et si le silence est socialement situé, c’est pire, non mieux : ceux qui se retirent sont ceux que les institutions entendaient déjà le moins.
L’hypothèse de la sécession silencieuse doit donc être tenue pour ce qu’elle est, une lecture, que les chiffres rendent plausible sans l’établir.
Un autre chiffre complique le tableau, et c’est une bonne nouvelle.
Dans la dix-septième vague du baromètre du CEVIPOF (janvier 2026), 76 % des personnes interrogées se disent d’accord avec l’idée que « c’est utile de voter car c’est par les élections que l’on peut faire évoluer les choses », et 72 % avec celle-ci : « la démocratie fonctionnerait mieux en France si les citoyens étaient associés de manière directe (pétitions, tirage au sort) à toutes les grandes décisions politiques ».
Le même public qui déserte les urnes continue de croire au vote, et en réclame davantage. Ce n’est pas le suffrage qu’on quitte ; c’est l’offre qu’on lui présente. Hirschman l’aurait dit ainsi : la prise de parole n’a pas disparu, elle cherche un canal.
L’Italie montre qu’on peut aussi faire parler le silence dans l’autre sens. L’article 75 de sa Constitution n’approuve une proposition soumise à référendum abrogatoire que « si la majorité des ayants droit a participé au vote » (notre traduction).
L’abstention y devient une arme, et il est arrivé que des responsables invitent ouvertement à rester chez soi pour faire échouer une consultation ; en juin 2025 encore, plusieurs référendums abrogatoires sont tombés faute de quorum.
En France, le silence est compté comme un consentement, puisque aucun seuil n’invalide une élection ; en Italie, il est compté comme un refus. Dans les deux cas, on lui fait dire ce qu’il ne dit pas.
Voilà la limite de la notion, et elle vaut pour nous : l’abstention n’a pas de sens unique, et toute interprétation, y compris celle du #PIC, est une projection qu’il faut présenter comme telle.
La conséquence pour le #PIC tient moins à un slogan qu’à une architecture.
Si l’on se retire faute de prise, il faut rendre la prise : la Constitution d’urgence ouvre le référendum d’initiative citoyenne sans « aucun seuil de signatures », puisque 7 777 citoyens tirés au sort en tiennent l’initiative, pose la primauté du vote sur l’élection, c’est-à-dire le vote sur les projets avant le choix des personnes, et rend chaque délégué révocable.
Le pari est que le citoyen qui boude le choix d’un représentant ne boudera pas une question qui le concerne ; c’est une hypothèse, que seule la pratique tranchera.
Reste à ne pas refaire l’erreur italienne : un seuil de participation transforme les absents en votants malgré eux.
À ceux qui tirent de l’abstention la preuve que le peuple ne veut pas décider, l’Autodéfense répond ; Constant avait déjà répondu à leurs devanciers : « Non, Messieurs, ne laissons pas faire. »
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, 1762, livre III, chapitre 15, « Des députés ou représentans » : « Le peuple Anglois pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. ». consulter la source
Benjamin Constant, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, discours prononcé à l’Athénée royal de Paris, 1819 : « Le danger de la liberté moderne, c’est qu’absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique. Les dépositaires de l’autorité ne manquent pas de nous y exhorter. ». consulter la source
Albert O. Hirschman, Exit, Voice, and Loyalty: Responses to Decline in Firms, Organizations, and States, Harvard University Press, 1970 (présentation de l’éditeur) : « As exit often undercuts voice while being unable to counteract decline, loyalty is seen in the function of retarding exit and of permitting voice to play its proper role » (Comme la défection sape souvent la prise de parole sans pouvoir enrayer le déclin, la loyauté a pour fonction de retarder la défection et de permettre à la prise de parole de jouer son rôle ; notre traduction). consulter la source
Constitution de la République italienne, 1947, article 75 (texte sur Wikisource) : « La proposta soggetta a referendum è approvata se ha partecipato alla votazione la maggioranza degli aventi diritto, e se è raggiunta la maggioranza dei voti validamente espressi. » (La proposition soumise à référendum est approuvée si la majorité des ayants droit a participé au vote et si la majorité des suffrages valablement exprimés est atteinte ; notre traduction). consulter la source
Élisabeth Algava et Kilian Bloch, « Vingt ans de participation électorale : en 2022, les écarts selon l’âge et le diplôme continuent de se creuser », Insee Première n° 1929, 17 novembre 2022 : « Depuis 2017, le vote intermittent dépasse désormais le vote systématique (respectivement 47 % et 37 % des inscrits en 2022). Ne voter à aucun des tours des élections nationales devient plus fréquent au fil des scrutins, à l’exception des élections de 2007. L’abstention systématique concerne 16 % des électeurs en 2022, contre 9 % en 2007 (12 % en 2002). ». consulter la source
CEVIPOF (Sciences Po), Baromètre de la confiance politique, vague 17, janvier 2026, question 56, p. 96 : « C’est utile de voter car c’est par les élections que l’on peut faire évoluer les choses » : 76 % d’accord ; « La démocratie fonctionnerait mieux en France si les citoyens étaient associés de manière directe (pétitions, tirage au sort) à toutes les grandes décisions politiques » : 72 % d’accord. consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre I, article 6 : « Le référendum d’initiative citoyenne constitue le mode normal d’expression de la volonté générale. » ; « L’accès au référendum n’est subordonné à aucun seuil de signatures. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.
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La parade : Constitution, titre I, art. 6 : le référendum d’initiative citoyenne en toutes matières
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