Abécédaire · La stratégie

La stratégie En 1962, le général Beaufre ouvre sa grande étude sur la stratégie par une pique : comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, beaucoup font de la stratégie sans le savoir. Plus de 60 ans plus tard, la situation s’est inversée. Tout le monde dit « stratégie », et l’on cherche qui en fait.

Le mot désigne pourtant un métier précis : atteindre un objectif avec les ressources dont on dispose, en modélisant le chemin qui y mène, ce qui donne un plan. Beaufre assignait au stratège ce but : atteindre les objectifs fixés par la politique « en utilisant au mieux les moyens dont on dispose ». Un but, des moyens comptés, un chemin calculé ; tout le reste est littérature.

Il faut la distinguer de la tactique. Clausewitz traçait la frontière : la tactique est l’usage des forces dans le combat, la stratégie l’usage des combats pour le but de la guerre. Pour un mouvement citoyen, une pétition, une rencontre avec un maire, un débat télévisé sont des tactiques ; la stratégie est ce qui les ordonne vers un but unique. Sans elle, elles s’annulent.

La France a eu une grande école stratégique, et un Plan. En 2006, elle a remplacé le Plan par un centre d’analyse ; ses partis vivent au rythme des sondages et des campagnes ; son État a confié une part croissante de sa réflexion à des cabinets de conseil. Ce qu’on a appelé l’« État stratège » survit surtout dans les discours.

Au #PIC, la stratégie porte un nom, le processus involutionnaire, et tient en une phrase : gagner la seule élection qui donne accès au sommet, pour rendre la décision au peuple par référendum. Elle est publiée dans notre stratégie, avec ses ressources, ses étapes et ses risques. La tactique gagne des samedis ; la stratégie change les règles.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Sans parti, sans argent, sans médias, c’est perdu d’avance », « Gouverner, c’est un métier : vous êtes des naïfs », « Un inconnu ne gagne pas une présidentielle », « Vous allez diviser le vote et faire élire le pire », « J’attends de voir si ça marche avant de m’engager ».

Pour aller plus loin

Le mot vient du grec stratêgos, le chef d’armée, et il a longtemps désigné l’art du seul commandant en chef. Clausewitz, dont De la guerre paraît en 1832, lui donne sa définition moderne : la tactique est « la théorie de l’usage des forces armées dans le combat », la stratégie « la théorie de l’usage des combats pour le but de la guerre » ; c’est elle, ajoute-t-il, qui forme le plan de guerre (trad. IA, original dans les références). Moltke la veut plus modeste, en 1871 : un système d’expédients, l’art de faire évoluer l’idée directrice au gré de circonstances qui changent sans cesse. Liddell Hart, le théoricien de la stratégie indirecte, la ramène en 1941 à l’essentiel : « the art of distributing military means to fulfil the ends of policy » (l’art de répartir les moyens militaires pour remplir les fins de la politique ; trad. IA). Beaufre, en 1962, la porte au plus abstrait : « l’art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit ».

L’entreprise a repris le mot, souvent pour l’user. En 2011, Richard Rumelt, professeur à UCLA, a tenté de le remettre d’aplomb : une bonne stratégie, explique-t-il, a un noyau en 3 éléments, un diagnostic qui dit la nature du défi, une politique directrice pour l’affronter, des actions cohérentes pour la mettre en œuvre ; et la mauvaise stratégie commet une faute typique, « mistaking goals for strategy » (prendre des objectifs pour une stratégie ; trad. IA). Appliquée à une dynamique citoyenne, la grille est impitoyable. Le diagnostic du #PIC : la décision a été confisquée, et les voies habituelles de la colère sont des impasses. La politique directrice : entrer par la seule porte que le système ne peut pas fermer, l’élection, pour lui retirer ce qu’il a confisqué. Les actions cohérentes : essaimer, relier, converger, réunir les parrainages, puis soumettre la Constitution d’urgence au référendum. À chaque étage, une contrainte commande tout, les ressources. Un mouvement sans argent ni télévision ne peut pas se permettre une action inutile : l’efficience n’est pas pour lui une vertu, c’est une condition de survie.

Reste une difficulté que l’Abécédaire a déjà nommée. Pour Michel de Certeau, la stratégie suppose un lieu propre, d’où l’on compte ses forces, et la tactique est l’art de ceux qui n’en ont pas ; en ce sens, la guérilla démocratique du #PIC est purement tactique. Comment un mouvement sans sièges, sans budget public et sans médias aurait-il une stratégie ? En se donnant un propre qui n’est pas un territoire mais un texte. La Constitution d’urgence, publiée et amendée en public, et le calendrier électoral, fixé par la loi, sont les deux points fixes d’où le #PIC peut compter ses forces et planifier. Un mouvement qui n’a pas de lieu peut avoir une adresse.

La France a su faire cela mieux que beaucoup. Elle a eu, avec l’amiral Castex et ses Théories stratégiques (1929-1935), puis avec les généraux Gallois, Beaufre et Poirier, qui ont pensé la dissuasion nucléaire, une véritable école stratégique. Elle a eu un Plan, créé le 3 janvier 1946 et confié à Jean Monnet, que de Gaulle, au début des années 1960, présentait comme une « ardente obligation ». En 1962, un cadre du Commissariat s’en amusait : depuis que les Anglais avaient découvert la rue de Martignac, où siégeait le Plan, elle était devenue « un lieu de pèlerinage pour étrangers ».

Puis la politique a désappris. Dès 1995, un rapport du Sénat s’inquiétait de « l’influence néfaste des changements de majorité pour la planification » : le onzième Plan, préparé à l’approche des législatives de 1993, n’avait été ni présenté au Parlement par la majorité sortante, ni retenu par la nouvelle. En mars 2006, un décret remplace le Commissariat général du Plan par un Centre d’analyse stratégique ; en 2013 vient France Stratégie ; en 2020, un Haut-commissariat au Plan renaît à côté ; en 2025, les deux fusionnent. 4 enseignes en 20 ans pour une même fonction, désormais chargée, selon ses propres termes, d’éclairer les choix collectifs : l’ardente obligation est devenue un éclairage. En 2022, une commission d’enquête du Sénat établissait que les dépenses de conseil de l’État avaient dépassé le milliard d’euros en 2021 et plus que doublé pendant le quinquennat ; l’exception était le ministère des Armées, doté dès 2015 d’une doctrine en la matière. Notre hypothèse est là : la culture stratégique a survécu où la guerre l’exige ; c’est la politique qui l’a perdue.

Les partis ont suivi la même pente. Leur horizon est la prochaine élection, leur instrument le sondage, leur langue le récit : ce que notre Manifeste appelle, après Platon, la théâtrocratie. Ils publient des objectifs, souvent légitimes, réindustrialiser, assurer la sécurité, protéger le climat, et les baptisent stratégies : c’est exactement la faute que décrit Rumelt. La meilleure objection est ailleurs, et elle est sérieuse. Henry Mintzberg a montré, avec James Waters, que les stratégies réelles sont rarement délibérées de bout en bout : elles émergent de l’action, et les plans trop rigides tuent l’apprentissage. Les mouvements horizontaux en ont tiré une méfiance de principe envers le stratège, soupçonné de devenir un chef. Il faut l’accorder pour moitié : une stratégie qui n’apprend pas en marchant meurt au premier contact, et Moltke ne disait pas autre chose. Mais refuser d’avoir une stratégie ne l’abolit pas ; cela la laisse à l’adversaire. Dans la dialectique des volontés, qui n’a pas de stratégie subit celle de l’autre. Le #PIC tranche donc ainsi : délibéré sur le but, émergent sur les moyens. Le but ne bouge pas ; les tactiques s’inventent, se testent et s’abandonnent, comme la stratégie de la mayonnaise ou les RIC spontanés.

La conséquence est double. D’abord, la stratégie est un métier, et il s’apprend : c’est la raison d’être de la Forge (équipe stratégique) et des règles écrites qui encadrent ses décisions. Ensuite, une stratégie citoyenne doit être publique, parce que sa force n’est pas la surprise mais l’adhésion : celle du #PIC est en ligne, et chacun peut en contester les hypothèses. Beaufre voyait dans la décision stratégique l’acceptation, par l’adversaire, des conditions qu’on veut lui imposer. En démocratie, l’adversaire n’est pas un peuple ennemi : c’est un système. La seule condition que le #PIC veut lui imposer, par le vote, est de rendre la décision à ceux qui la lui avaient confiée.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Carl von Clausewitz, On War (Vom Kriege, 1832), trad. J. J. Graham, 1873, livre II, chap. 1, et livre III, chap. 1, Project Gutenberg (livre numérique n° 1946) : « According to our classification, therefore, tactics is the theory of the use of military forces in combat. Strategy is the theory of the use of combats for the object of the War. » ; « Strategy is the employment of the battle to gain the end of the War; it must therefore give an aim to the whole military action, which must be in accordance with the object of the War; in other words, Strategy forms the plan of the War […] » (Selon notre classification, la tactique est donc la théorie de l’usage des forces armées dans le combat, la stratégie la théorie de l’usage des combats pour le but de la guerre. La stratégie est l’emploi de la bataille pour atteindre le but de la guerre ; elle doit donc donner à l’ensemble de l’action militaire une fin conforme à l’objet de la guerre ; en d’autres termes, c’est la stratégie qui forme le plan de guerre ; trad. IA). consulter la source

B. H. Liddell Hart, The Strategy of Indirect Approach, Londres, Faber and Faber, 1941, chapitre de théorie de la stratégie, Internet Archive (Digital Library of India) : « We can now arrive at a shorter definition of strategy as ’the art of distributing military means to fulfil the ends of policy’. » (Nous pouvons maintenant donner de la stratégie une définition plus courte : « l’art de répartir les moyens militaires pour remplir les fins de la politique » ; trad. IA). consulter la source

Général André Beaufre, « Vue d’ensemble de la stratégie », Politique étrangère, n° 5, 1962, pp. 417-446 (premier chapitre, publié en avant-première, d’Introduction à la stratégie, 1963), p. 417 et p. 420, Persée : « Comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nombreux sont ceux qui font de la stratégie plus ou moins inconsciemment. » ; « C’est donc l’art de la dialectique des forces ou encore plus exactement l’art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit. » ; « On peut admettre que le but de la stratégie est d’atteindre les objectifs fixés par la politique en utilisant au mieux les moyens dont on dispose. ». consulter la source

Elton C. Parker III, « Strategy: These ARE the ends you’re looking for », War on the Rocks, 21 juillet 2014, résumant Richard Rumelt, Good Strategy/Bad Strategy, 2011 : « No less an authority than Richard Rumelt said that the kernel of strategy contains three main elements: 1) a diagnosis that defines or explains the nature of the challenge; 2) a guiding policy for dealing with the challenge; and 3) coherent actions designed to carry out the guiding policy. Rumelt also wisely cautions about the error of « mistaking goals for strategy ». » (Une autorité aussi considérable que Richard Rumelt a établi que le noyau d’une stratégie comprend trois éléments principaux : 1) un diagnostic qui définit ou explique la nature du défi ; 2) une politique directrice pour y faire face ; 3) des actions cohérentes conçues pour mettre en œuvre cette politique. Rumelt met aussi sagement en garde contre l’erreur qui consiste à « prendre des objectifs pour une stratégie » ; trad. IA). consulter la source

Jean Ripert (Commissariat général du Plan), « Le plan agricole dans l’ensemble de la planification », Économie rurale, n° 54, 1962, pp. 3-6, p. 3, Persée : « Depuis que les Anglais ont découvert la rue de Martignac, celle-ci est devenue un lieu de pèlerinage pour étrangers et depuis que le Général de Gaulle a parlé de « l’ardente obligation », même les Français ont commencé à entendre parler du Plan. ». consulter la source

Sénat, rapport général n° 77 (1995-1996) sur le projet de loi de finances pour 1996, tome III, annexe n° 36, « Services du Premier ministre : IV. Plan », rapporteur spécial Michel Moreigne, senat.fr : « Ce rapide déclin de la procédure adoptée dix ans plus tôt conduit à s’interroger sur l’influence néfaste des changements de majorité pour la planification » ; « enfin, le XIe Plan, dont l’élaboration souffrait de la proximité des législatives de 1993, n’a ni été présenté au Parlement par la majorité précédente, ni retenu par la nouvelle. ». consulter la source

Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, « À propos du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan », page publiée le 22 mai 2025, mise à jour le 9 septembre 2026, strategie.gouv.fr : « Il éclaire les choix collectifs sur les enjeux démographiques, économiques, sociaux, environnementaux, sanitaires, technologiques et culturels, dans un cadre national et européen. » ; « Créé par le décret du 23 mai 2025, le Haut-commissariat a pris la suite du Commissariat général du Plan (1946-2006), du Centre d’analyse stratégique (2006-2013), de France Stratégie (2013-2025) et du Haut-commissariat au Plan (2020-2025). ». consulter la source

Sénat, commission d’enquête sur l’influence croissante des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques, Un phénomène tentaculaire, rapport n° 578 (2021-2022), tome I, 16 mars 2022, sommaire, senat.fr : « Les dépenses de conseil de l’État dépassent le milliard d’euros en 2021 et ont plus que doublé pendant le quinquennat » ; « L’exception : l’élaboration dès 2015 d’une doctrine de recours aux cabinets de conseil par le ministère des Armées ». consulter la source

Version 1 du 1er octobre 2026 — première publication. Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.

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Pour agir : notre stratégie · la Forge (équipe stratégique)

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