Abécédaire · La guérilla démocratique

La guérilla démocratique L’art légaliste et non violent de la petite force contre la grande : ses sources, ses outils, ses limites, ses garde-fous.

Un mot espagnol pour une asymétrie très ancienne

Guerrilla, diminutif espagnol de guerra, désigne la « petite guerre » que des bandes sans uniforme menèrent contre les armées napoléoniennes à partir de 1808. Le #PIC n’en garde qu’une idée, qui n’a rien de militaire : l’asymétrie.

D’un côté, un système qui détient les sièges, les budgets, les médias et le monopole de l’écriture des lois. De l’autre, des citoyens qui ont pour eux le nombre, leur temps, leur intelligence et le droit.

Définissons sans ambiguïté. La guérilla démocratique est l’ensemble des tactiques légales et non violentes par lesquelles une petite force citoyenne oblige une grande force institutionnelle à rendre des comptes, à respecter ses propres règles et, à terme, à rendre la décision au peuple. Légales : la désobéissance civile, qui enfreint publiquement une loi jugée injuste et en accepte la sanction, est une tradition respectable, mais le #PIC ne la pratique pas. Non violentes : sans exception ni clin d’œil. Tactiques : aucune de ces actions ne fait à elle seule une stratégie.

La stratégie porte un autre nom, le processus involutionnaire : transformer le système de l’intérieur, avec ses propres outils, jusqu’à l’élection.

Elle écarte 2 facilités : l’attentisme, qui espère la réforme d’en haut, et l’agitation rituelle, que le pouvoir a appris à attendre comme on attend la pluie. Entre les deux, il y a place pour un artisanat.

Certeau, ou l’art d’agir dans le lieu de l’autre

« J’appelle tactique l’action calculée que détermine l’absence d’un propre. […] La tactique n’a pour lieu que celui de l’autre. »

Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, t. 1, Arts de faire, 1980 ; rééd. Gallimard, 1990, p. 60

Le cadre le plus solide pour dire « guérilla » sans parler de guerre vient d’un historien jésuite. Michel de Certeau oppose 2 manières d’agir.

La stratégie suppose un « lieu propre » : une entreprise, une armée, une institution, qui peut se retirer chez elle, compter ses forces et planifier.

La tactique n’a pas de chez-soi ; elle doit « jouer avec le terrain qui lui est imposé tel que l’organise la loi d’une force étrangère », et se meut « à l’intérieur du champ de vision de l’ennemi », formule que Certeau emprunte à un théoricien militaire prussien : même chez lui, le vocabulaire de la guerre s’invite.

Au sens de Certeau, le #PIC est un acteur purement tactique. Il n’agit que dans le lieu de l’autre : l’élection, le code des collectivités, la plateforme de pétitions de l’Assemblée, le prétoire, le conseil municipal. (Qu’une entrée du chapitre « Le #PIC en propre » s’adosse à un auteur qui définit la tactique par l’absence de propre, voilà une ironie que nous revendiquons.)

Et c’est parce qu’il agit sur le terrain de l’autre qu’il en respecte les règles à la lettre. Le locataire qui connaît son bail mieux que son propriétaire n’a nul besoin de forcer la serrure : il lui suffit de lire les clauses à voix haute.

Le politiste James C. Scott a montré que les dominés ont toujours pratiqué des « arts de la résistance » discrets, dont une habitude redoutable : prendre au mot le discours officiel des puissants. La guérilla démocratique en est la version publique, à visage découvert.

Le risque du mot, dit franchement

En 2018, 3 chercheurs en sciences cognitives, Stephen Flusberg, Teenie Matlock et Paul Thibodeau, ont dressé le bilan des métaphores guerrières dans le discours public. Elles s’imposent parce qu’elles sont simples (2 camps, un ennemi, une victoire) et transmettent une urgence qui fait agir.

Mais elles durcissent les oppositions, amplifient la peur et s’usent vite ; la « guerre contre le cancer » a fini par culpabiliser des malades de ne pas s’être « assez battus ».

Les auteurs refusent toute règle générale, mais leur travail suggère qu’une telle métaphore sert mieux à sonner l’alarme qu’à soutenir un effort durable. Or l’effort du #PIC se compte en années.

Le second risque est politique : le philosophe Geoffroy de Lagasnerie range la « guérilla juridique » dans un même répertoire que l’infiltration et l’action directe. Un contradicteur de mauvaise foi fera l’amalgame : vous dites guérilla, il entendra cagoules.

Pourquoi garder le mot ? Parce que ses concurrents sont usés. « Mobilisation », « participation », « concertation » : le pouvoir a domestiqué ce vocabulaire et en a fait des procédures dont il garde la clé.

« Guérilla » dit ce qu’ils taisent, une asymétrie assumée, et promet ce que la force ne tiendra jamais, l’intelligence contre le nombre de sièges. Nous le gardons sous 4 conditions, que chacun peut nous opposer.

Le mot ne s’emploie jamais seul, et s’accompagne de sa définition chaque fois que l’auditoire l’ignore.

Le vocabulaire militaire s’arrête à lui : ni armes, ni troupes, ni destruction ; une ancienne page de notre site cédait à cette pente, et les mots en cause ont été retirés à dessein.

L’adversaire est un système et des décisions, jamais des personnes : le maire qui refuse aujourd’hui est un électeur, et peut-être un allié, demain.

Enfin, devant un public qui ne connaît pas le #PIC, on peut dire « tactique citoyenne », car un mot qui fait écran à la chose ne sert plus à rien.

La boîte à outils

Alinsky et ses treize règles

Saul Alinsky (1909-1972) a organisé à partir de la fin des années 1930 les quartiers ouvriers de Chicago, derrière les abattoirs. Rules for Radicals (1971) énonce 13 règles de tactique, que nous traduisons ainsi.

  1. Le pouvoir n’est pas seulement ce que vous avez, mais ce que l’adversaire croit que vous avez.
  2. Ne sortez jamais du champ d’expérience des vôtres.
  3. Chaque fois que possible, sortez du champ d’expérience de l’adversaire.
  4. Obligez l’adversaire à respecter son propre règlement.
  5. Le ridicule est l’arme la plus puissante.
  6. Une bonne tactique est une tactique qui plaît aux vôtres.
  7. Une tactique qui traîne devient un boulet.
  8. Maintenez la pression.
  9. La menace effraie d’ordinaire davantage que la chose elle-même.
  10. Montez des opérations qui maintiennent sur l’adversaire une pression constante.
  11. Un négatif poussé assez loin finit par se retourner en son contraire.
  12. Le prix d’une attaque réussie, c’est une alternative constructive.
  13. Choisissez la cible, figez-la, personnalisez-la, polarisez-la.

Plusieurs valent de l’or pour une petite force. La quatrième est presque une définition de l’involution.

La deuxième interdit de parler de pouvoir constituant à qui ne peut plus aller travailler à cause d’une zone à faibles émissions : on part de son problème, et le RIC viendra comme la réponse à une question qu’il se sera posée lui-même.

La douzième rappelle qu’une critique sans proposition ne pèse rien ; le #PIC a la sienne, une Constitution d’urgence de 129 articles.

D’autres appellent une lecture restrictive. La première peut glisser vers le bluff : nous ne la retenons qu’au sens où la réputation de sérieux fait la force.

Environ 3 000 personnes prennent aujourd’hui le #PIC au sérieux ; nous le disons sans ajouter de zéro. Quant à la neuvième, nous n’en gardons qu’une chose : annoncer publiquement, date à l’appui, qu’on va exercer un droit.

Reste la treizième, où le #PIC se sépare d’Alinsky. Choisir la cible et la figer, oui : une décision, un texte, une responsabilité qu’on refuse de laisser se diluer dans le « ce n’est pas moi, c’est l’État, c’est Bruxelles ». La personnaliser et la polariser, non.

L’intelligence collective suppose qu’on puisse encore se parler après le désaccord, que l’adversaire du jour garde une part de raison, et qu’un mouvement rassemble la gauche, la droite et le reste sur la forme de la décision.

Polariser, ce serait reproduire la mécanique électorale que nous contestons, celle qui réduit toute question à un duel de personnes. Nous personnalisons donc la décision, jamais la personne. La tension demeure ; nous préférons l’avouer.

Popovic : le rire, le dilemme, les petites victoires

Srdja Popovic a cofondé en 1998 Otpor (« Résistance »), le mouvement étudiant serbe qui a contribué à la chute de Slobodan Milošević en 2000, puis le centre CANVAS. Son livre de 2015, traduit chez Payot, vise d’abord les dictatures ; ses méthodes, elles, voyagent.

La première est le rire, le « laughtivism » (militantisme par le rire) : la peur tient les pouvoirs debout, le ridicule la dissout. La deuxième est l’action-dilemme (« dilemma action »), conçue pour que l’autorité perde quoi qu’elle fasse.

À Świdnik, en Pologne, sous la loi martiale, en 1982, des habitants se promenaient à l’heure du journal télévisé officiel, leur poste dans une brouette. Tolérer, c’est laisser passer le message ; réprimer, c’est arrêter des brouettes.

Popovic et Sophia McClennen ont étudié quarante-quatre actions de ce type, de 1930 à 2019 : elles attirent l’attention, recrutent et font reculer la peur.

La troisième est la petite victoire. En juin 2011, en Israël, un consommateur, Itzik Alrov, lance sur Facebook le boycott du fromage blanc dit « cottage », dont le prix avait flambé.

Plus de 100 000 personnes suivent, et le géant laitier Tnuva ramène le pot à 5,90 shekels. La leçon, que Popovic donne en exemple : une cause concrète, partagée et gagnable, dont la victoire donne le goût de la suivante.

Le contentieux stratégique

Il consiste à porter devant un juge une affaire choisie pour la règle qu’elle peut faire respecter : la règle quatre d’Alinsky, transposée au prétoire.

Aux Pays-Bas, la fondation Urgenda et 886 citoyens ont assigné l’État ; le 20 décembre 2019, la Cour suprême lui a imposé de réduire ses émissions d’au moins 25 % fin 2020 par rapport à 1990, au nom de la Convention européenne des droits de l’homme, et le gouvernement a notamment avancé la fermeture de la centrale à charbon d’Hemweg.

En France, L’Affaire du siècle, adossée à une pétition de plus de 2 millions de signatures, a obtenu du tribunal administratif de Paris la reconnaissance d’un préjudice écologique (3 février 2021), puis l’ordre de réparer environ 15 millions de tonnes d’équivalent CO₂ émises en trop (14 octobre 2021).

Les limites instruisent autant que les succès : un euro symbolique au titre du préjudice moral ; des demandes d’injonction et d’astreinte rejetées le 22 décembre 2023 ; un recours annoncé en février 2024 devant le Conseil d’État.

À l’échelle locale, le contentieux prend des formes plus modestes : le recours pour excès de pouvoir contre une délibération municipale, dans les deux mois de sa publication, ou la saisine de la Commission d’accès aux documents administratifs quand une mairie refuse de communiquer une pièce.

Les questions écrites des parlementaires

Un citoyen ne peut pas interroger un ministre ; un député ou un sénateur le peut. Publiée au Journal officiel, la question écrite appelle une réponse ministérielle, publiée elle aussi, dans un délai réglementaire de 2 mois.

Même tardive ou creuse, la réponse reste un document officiel, daté, citable, qui engage l’administration par écrit.

Chaque député étant limité à 52 questions par session, il faut lui apporter celle qu’il aurait aimé poser : une seule, factuelle, vérifiable, proposée à des élus de plusieurs groupes, puisque le #PIC est transpartisan.

Au-delà d’un certain volume de démarches, une association peut devoir se déclarer comme représentant d’intérêts auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique : mieux vaut le savoir avant.

Les pétitions, entre preuve et symbole

L’initiative citoyenne européenne Right2Water a été la première à aboutir : 1 857 605 signatures en 2013 pour que l’eau soit reconnue comme un droit humain et un bien public.

La Commission a répondu a minima, ce que le Parlement européen lui a reproché, mais la refonte de la directive sur l’eau potable, adoptée le 16 décembre 2020, porte sa marque.

En France, la pétition déposée le 10 juillet 2025 par une étudiante contre la loi Duplomb a dépassé 2 millions de signatures, première à franchir le seuil de 500 000 signatures qui ouvre la possibilité d’un débat en séance.

Le 7 août 2025, le Conseil constitutionnel a censuré la réintroduction dérogatoire de néonicotinoïdes ; rien n’établit que la pétition ait pesé sur cette décision, et nous ne le prétendrons pas.

Ce qu’elle a produit de certain est plus modeste : un débat le 11 février 2026, sans vote, 9 jours après le dépôt au Sénat d’une nouvelle proposition de loi sur les insecticides.

Une pétition gagne une manche ; elle ne tranche rien. C’est pourquoi le #PIC réclame le référendum d’initiative citoyenne en toutes matières, qui, lui, tranche.

La dramaturgie du dépôt

La politique est aussi un théâtre ; mieux vaut en écrire la pièce que la subir. Charles Tilly observait que les mouvements sociaux doivent montrer à leur public 4 qualités : la dignité, l’unité, le nombre et l’engagement.

Le dépôt public d’une demande (pétition, demande de consultation) en est la mise en scène la plus sobre : remise en mairie à une date annoncée, en nombre, devant la presse locale, contre récépissé, compte rendu publié le soir même et, si l’enjeu le justifie, constat d’un commissaire de justice.

L’acte est visible, daté, documenté. Il ne bloque aucune porte, n’occupe aucun bureau, ne menace personne ; la seule pression exercée est celle de la preuve.

Si le maire refuse, rien ne sert de crier au despote : son refus est une décision qu’on documente et qu’on soumet au jugement de ses électeurs, en lui laissant la possibilité de changer d’avis. Le mouvement a besoin des maires, et l’on ne gagne pas un élu en l’humiliant.

L’hygiène sémantique

Le pouvoir gagne souvent le débat avant qu’il commence, en choisissant les mots. Le linguiste George Lakoff l’a résumé d’un titre, Don’t Think of an Elephant! (Ne pensez pas à un éléphant !) : répondre dans le cadre de l’adversaire, c’est le renforcer.

Qui proteste « nous ne sommes pas des extrémistes » vient d’installer le mot dans la tête de son auditoire.

L’hygiène sémantique consiste à refuser ce vocabulaire et à imposer le sien : se méfier de la « pédagogie », invoquée quand un peuple rejette une décision, comme s’il n’avait pas compris ; du « populisme », lancé pour disqualifier toute opposition, alors que le mot désigne d’abord, et nous l’assumons en ce sens, le parti pris du peuple.

Le Lexique du Pouvoir recense ces mots et leurs doubles fonds. Cette hygiène commence chez soi : cette ancienne page parlait de RIC « sauvages », image qui se voulait flatteuse mais tendait à l’adversaire le mot « sauvagerie » sur un plateau. On dit désormais RIC spontanés.

Même discipline face à l’accusation la plus prévisible : « c’est illégal ». La réponse n’oppose pas la légitimité à la légalité, ce qui concéderait l’essentiel : elle cite le droit.

L’article 3 de la Constitution : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. »

L’article 6 de la Déclaration de 1789, qui reconnaît à tous les citoyens le droit de concourir « personnellement, ou par leurs représentants » à la formation de la loi, et son article 15 : « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. »

Organiser un débat, une pétition ou un vote symbolique relève des libertés d’expression et d’association.

Encore faut-il être irréprochable : aucune imitation d’un document officiel, que l’article 433-13 du Code pénal réprime, et jamais le mot « sondage » pour un vote ouvert à tous. Notre légalisme n’a rien d’une frilosité : il fournit notre meilleur argument.

Essaimer, et oser sans attendre la permission

Le pissenlit ne se défend pas, il se dissémine. Un succès local reste une anecdote ; 100 succès documentés deviennent un argument.

La stratégie du pissenlit consiste à publier le « code source » de chaque action : la méthode, les modèles de courrier, les tracts, le calendrier et, surtout, le récit honnête de ce qui a raté.

Les voisins copient, adaptent, redistribuent. Ces actions locales valent démonstration : des citoyens savent s’informer, délibérer, s’organiser et voter, ce qui ruine l’argument rebattu de l’incompétence du peuple.

C’est le sens de l’essaimage décrit dans le Manifeste et dans Notre stratégie : préparer, commune après commune, le terrain de la présidentielle de 2027.

Encore faut-il oser. Le #PIC emprunte à la sociocratie son critère : une proposition peut être adoptée si elle est « good enough for now, safe enough to try » (assez bonne pour maintenant, assez sûre pour être essayée).

Il y joint la sollicitation d’avis : celui qui fait décide, après avoir consulté les personnes concernées et les personnes compétentes, y compris la Forge, le noyau opérationnel du mouvement.

Un groupe local n’attend donc aucune autorisation venue d’en haut. Il vérifie 3 choses : l’action est légale, elle est non violente, et son échec éventuel serait réparable et instructif.

Le numérique et l’intelligence artificielle, multiplicateurs sans illusion

Un téléphone, un tableur et un modèle de langage donnent à 5 personnes des capacités qu’aucun comité local n’avait il y a 20 ans : lire en une soirée un projet de loi de 300 pages, comparer des délibérations, rédiger un courrier juridiquement propre.

La Constitution d’urgence, commentable en ligne article par article, a déjà connu 235 révisions, dont celles nées de la relecture citoyenne.

Sans illusion, pourtant. La sociologue Zeynep Tufekci a montré que les réseaux rassemblent très vite des foules qui n’ont pas eu le temps d’apprendre à décider ensemble, à négocier, à durer : la facilité de la mobilisation masque la fragilité de l’organisation.

Les plateformes sont d’ailleurs, au sens de Certeau, le lieu de l’autre, et leurs algorithmes ne nous doivent rien. Quant à l’intelligence artificielle, elle se trompe avec aplomb.

D’où 3 règles : tout texte produit avec son aide est vérifié, sourcé et signé par un humain qui en répond ; aucun faux compte, aucune foule simulée, aucun contenu truqué ; les données des sympathisants, dont les opinions politiques sont des données sensibles, se traitent selon le règlement général sur la protection des données.

Objections

« Guérilla, c’est la violence. »

Dans sa version la plus forte, l’objection dit que les mots préparent les actes : un mouvement qui se dit en guérilla habitue les esprits à la brutalité et offre à ses adversaires l’amalgame dont ils rêvent.

Le risque est réel, d’où les bornes posées plus haut. Mais notre non-violence procède d’une thèse sur le pouvoir, qu’Hannah Arendt a formulée mieux que personne.

Violence can destroy power; it is utterly incapable of creating it. (La violence peut détruire le pouvoir ; elle est parfaitement incapable de le créer.)

Hannah Arendt, On Violence, 1970

Les données vont dans le même sens. Sur 323 campagnes étudiées entre 1900 et 2006, Erica Chenoweth et Maria Stephan trouvent environ 53 % de succès pour les campagnes non violentes, contre 26 % pour les violentes, et Chenoweth a montré en 2020 que la tolérance envers un « flanc violent » réduit l’efficacité des mouvements.

Gene Sharp parlait de « jiu-jitsu politique » : la répression d’un mouvement non violent se retourne contre celui qui l’exerce. Un seul geste violent ruinerait cet avantage.

« Alinsky, c’est de la manipulation. »

Un manuel qui enseigne à figer, personnaliser et polariser une cible, à paraître plus fort qu’on ne l’est et à jouer de la menace est un traité de manipulation, d’ailleurs diffusé par FreedomWorks, organisation proche du Tea Party, et repris par des rhétoriciens peu recommandables.

Alinsky ne se cachait de rien. Il consacre un chapitre au rapport des fins et des moyens et substitue à la question abstraite des donneurs de leçons une question plus honnête : « Est-ce que cette fin justifie ce moyen ? », celui-ci, ici, maintenant. Ses règles sont des outils sans morale propre ; il faut leur en fournir une.

La nôtre est écrite plus haut : aucun bluff, aucune menace, aucune personnalisation, une alternative toujours sur la table. Sur la règle 13, l’objection porte, et nous lui donnons raison en n’en gardant que la moitié.

« Popovic, un agent de l’étranger. »

Otpor a bénéficié de financements d’organismes américains ; des courriels de la société de renseignement privée Stratfor, piratés puis publiés par WikiLeaks, ont révélé des échanges avec Popovic ; plusieurs gouvernements accusent CANVAS d’exporter des révolutions. Se réclamer de lui, ce serait importer une ingérence.

Nous citons Popovic pour ses méthodes, non comme une caution. Ni la brouette de Świdnik ni le boycott du fromage blanc n’ont de passeport, et la plupart de ces techniques figuraient déjà chez Gene Sharp, qui les avait tirées de l’histoire de peuples très divers.

Les fréquentations d’un auteur ne changent pas la valeur d’une méthode ; CANVAS soutient d’ailleurs que les révolutions non violentes ne s’exportent ni ne s’importent. Le #PIC prend ce qui marche, cite ses sources et ne concède à personne un droit de regard sur sa ligne.

« Le contentieux, c’est le gouvernement des juges. »

Un mouvement qui réclame la souveraineté du peuple ne peut, sans se contredire, confier à des juges non élus le soin de trancher des politiques publiques. Les résultats sont d’ailleurs maigres : un euro symbolique, des injonctions refusées, des années de procédure.

Dans ces affaires, pourtant, le juge ne choisit pas une politique : il constate que l’État ne tient pas les engagements qu’il a lui-même pris, par traité ou par la loi, et lui ordonne de les tenir.

Urgenda a produit des effets tangibles. Mais l’objection a raison sur un point : le contentieux reste une tactique, jamais une stratégie. Le #PIC veut que le peuple décide, par référendum, et que le juge garantisse les règles du jeu.

Demain matin, concrètement

  1. Formez un noyau de 3 à 5 personnes : quelqu’un qui repère le bon sujet, quelqu’un qui relie, quelqu’un qui outille, quelqu’un qui parle en public sans trembler.
  2. Choisissez une cause locale, concrète, partagée et gagnable : une fermeture de classe, un tarif, un projet imposé sans consultation.
  3. Lisez le règlement de l’autre : règlement intérieur du conseil municipal, code général des collectivités territoriales, procès-verbaux et budgets, dont toute personne peut demander communication (article L. 2121-26). Assistez aux séances du conseil, qui sont publiques, et publiez vos notes.
  4. Rédigez une question écrite impeccable et proposez-la à des parlementaires de plusieurs groupes.
  5. Préparez un dépôt public : date annoncée, présence en nombre, presse locale, récépissé, compte rendu le soir même.
  6. Imaginez une action-dilemme drôle, légale et sans danger pour quiconque.
  7. Relisez chaque tract à la lumière du Lexique du Pouvoir : aucun mot de l’adversaire, aucun mot de guerre, aucune imitation d’un document officiel.
  8. Documentez tout, publiez votre « code source » pour le groupe voisin, et rejoignez le #PIC.

Pour aller plus loin

  • Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, t. 1, Arts de faire, UGE, coll. « 10/18 », 1980 ; Gallimard, coll. « Folio essais », 1990.
  • Saul Alinsky, Rules for Radicals, Random House, 1971 ; trad. fr. Être radical. Manuel pragmatique pour radicaux réalistes, Aden, 2012.
  • Srdja Popovic et Matthew Miller, Blueprint for Revolution, Spiegel & Grau, 2015 ; trad. fr. Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes, Payot, 2015.
  • Srdja Popovic et Sophia A. McClennen, Pranksters vs. Autocrats, Cornell University Press, 2020.
  • Gene Sharp, De la dictature à la démocratie, trad. Dora Atger, L’Harmattan, 2009.
  • Erica Chenoweth et Maria J. Stephan, Why Civil Resistance Works, Columbia University Press, 2011.
  • Hannah Arendt, On Violence, Harcourt, Brace & World, 1970 ; trad. fr. dans Du mensonge à la violence, Calmann-Lévy, 1972.
  • James C. Scott, Domination and the Arts of Resistance, Yale University Press, 1990 ; trad. fr. La Domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Éditions Amsterdam.
  • Zeynep Tufekci, Twitter and Tear Gas, Yale University Press, 2017 ; trad. fr. Twitter et les gaz lacrymogènes, C&F éditions, 2019.
  • Stephen J. Flusberg, Teenie Matlock et Paul H. Thibodeau, « War metaphors in public discourse », Metaphor and Symbol, vol. 33, n° 1, 2018.

Voir aussi : Les RIC spontanés · Le processus involutionnaire · Le Lexique du Pouvoir · Notre stratégie

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Sans parti, sans argent, sans médias, c’est perdu d’avance », « Vous êtes des Gilets jaunes recyclés », « Voter, c’est cautionner : le boycott des urnes délégitime le système », « Sans violence, vous n’obtiendrez rien : le pouvoir ne cède qu’à la force ».

Pour aller plus loin

La petite guerre a une sœur civile, plus ancienne qu’on ne le croit : l’association.

Tocqueville l’avait vue à l’œuvre en Amérique et en tirait, dans le second volume de De la démocratie en Amérique (1840), une loi politique : « Dans les pays démocratiques, la science de l’association est la science mère ; le progrès de toutes les autres dépend des progrès de celle-là. »

Là où aucun individu n’est assez fort pour peser seul, la faiblesse ne se corrige que par l’art de s’unir ; c’est très exactement l’asymétrie que l’entrée décrit.

La France a mis 60 ans à en tirer un droit : la loi du 1er juillet 1901 a fait de l’association déclarée l’arme ordinaire des petits, et la plupart des contre-pouvoirs citoyens qui ont gagné quelque chose en sont sortis.

Le cas français le plus instructif n’a rien d’une émeute. Le 28 octobre 1971, le ministre de la Défense annonce que le camp militaire du Larzac passera de 3 000 à 17 000 hectares.

Le 28 mars 1972, 103 familles de paysans du plateau s’engagent à ne jamais vendre leurs terres à l’armée.

Suivent 10 années d’une lutte qui combine le jeûne, la marche, le rassemblement, et une trouvaille juridique : des groupements fonciers agricoles achètent des parcelles au cœur du périmètre et en dispersent la propriété entre de nombreux porteurs de parts, de sorte que chaque expropriation devient une procédure à multiplier.

Le droit de propriété, pilier de l’ordre que l’État défendait, se retournait contre son projet.

2 agriculteurs du Causse le résumaient en 1984 dans la revue Autogestions : « après dix ans de lutte des paysans et de divers mouvements de soutien, l’arrivée de la gauche au pouvoir en mai 81 a entraîné l’annulation du projet d’extension du camp militaire ».

La phrase dit aussi la limite. La tactique avait tenu le terrain ; seule une élection l’a convertie en décision.

La meilleure objection est la plus ancienne. Dans Resistance to Civil Government (1849), Thoreau demande : « Must the citizen ever for a moment, or in the least degree, resign his conscience to the legislator? » (le citoyen doit-il jamais, fût-ce un instant ou au moindre degré, abandonner sa conscience au législateur ? ; notre traduction).

Un légalisme de principe, dit l’objection, remet la victoire à ceux qui écrivent la règle. La France en a fourni la démonstration.

Saisi de la proposition de loi sur les aéroports de Paris, le Conseil constitutionnel fixe le 9 mai 2019 à 4 717 396 le nombre de soutiens requis ; au terme des 9 mois de recueil, 1 093 030 électeurs avaient signé, et le premier référendum d’initiative partagée est mort dans les formes. Il faut concéder le fait et refuser la conclusion.

Le #PIC ne tient pas la légalité pour une vertu ; il la tient pour un terrain qu’il n’a pas choisi et qu’il entend connaître mieux que ceux qui l’occupent.

Sa réponse à Thoreau est stratégique, non morale : la désobéissance civile compte sur un pouvoir que la sanction infligée à un juste fait rougir ; la guérilla démocratique cherche la seule porte dont les verrouilleurs n’ont pas la clé, le bulletin de vote.

C’est l’objet du processus involutionnaire : quand les voies d’initiative sont murées, il reste l’élection, et l’engagement notarié de s’en servir pour rendre la décision au peuple.

Reste une limite que les partisans de la non-violence ont eux-mêmes documentée.

Erica Chenoweth, dont les chiffres servent partout d’argument, a publié en juillet 2020 dans le Journal of Democracy un constat moins flatteur : « Since 2010, less than 34 percent of nonviolent revolutions and a mere 8 percent of violent ones have succeeded » (depuis 2010, moins de 34 % des révolutions non violentes, et à peine 8 % des violentes, ont réussi ; notre traduction).

Les gouvernements ont appris, mais la cause principale tient, selon elle, aux mouvements eux-mêmes : trop de défilés, une organisation trop numérique, pas assez de structures capables de négocier, de fixer des buts communs et de durer.

La leçon vaut pour nous. Une tactique qui multiplie les coups d’éclat sans les capitaliser alimente la chronique, non le rapport de force ; 100 dépôts de pétition ne valent que s’ils préparent une seule chose, une majorité.

Ce que la notion change dans la Constitution d’urgence se lit en creux.

Le pouvoir a sa propre petite guerre judiciaire, la procédure-bâillon, qui épuise l’adversaire faible par le coût du procès ; le Titre XIII, article 6, permet au juge de mettre « les frais de défense de la partie attaquée à la charge de la partie demanderesse, y compris par avance ».

Le texte ne désarme pas les citoyens : il désarme la riposte des puissants contre leurs outils.

Et il vise à rendre la guérilla superflue, puisqu’un peuple doté du référendum d’initiative citoyenne n’a plus besoin de ruser avec les règles, il les écrit. C’est la seule victoire qui vaille pour une tactique : devenir inutile.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, t. II, 1840, deuxième partie, chapitre V, « De l’usage que les Américains font de l’association dans la vie civile », éd. Pagnerre, 1848 : « Dans les pays démocratiques, la science de l’association est la science mère ; le progrès de toutes les autres dépend des progrès de celle-là. ». consulter la source

Henry David Thoreau, Resistance to Civil Government, 1849, republié sous le titre On the Duty of Civil Disobedience, Project Gutenberg : « Must the citizen ever for a moment, or in the least degree, resign his conscience to the legislator? Why has every man a conscience, then? » (le citoyen doit-il jamais, fût-ce un instant ou au moindre degré, abandonner sa conscience au législateur ? Pourquoi chaque homme a-t-il alors une conscience ? ; notre traduction). consulter la source

Marie-Jo et François Mathey, « Le Larzac à l’heure de l’aménagement », Autogestions, n° 16, 1984, p. 79-84 : « Sur le Larzac, après dix ans de lutte des paysans et de divers mouvements de soutien, l’arrivée de la gauche au pouvoir en mai 81 a entraîné l’annulation du projet d’extension du camp militaire. ». consulter la source

Global Nonviolent Action Database (Swarthmore College), « Larzac peasants campaign to block expansion of military camp (The Battle of Larzac), 1971-1981 » : « On October 28, 1971, Michel Debre, the defense minister of France, announced plans to extend Camp Larzac from 3,000 to 17,000 hectares » ; « 103 families affected by the expansion signed a pledge […]. They also pledged never to sell their land to the army » (le 28 octobre 1971, Michel Debré, ministre de la Défense, annonce le projet de porter le camp du Larzac de 3 000 à 17 000 hectares ; cent trois familles touchées par l’extension signent un engagement […] et promettent de ne jamais vendre leurs terres à l’armée ; notre traduction). consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 2019-1-8 RIP du 26 mars 2020, déclaration relative au nombre de soutiens obtenus par la proposition de loi visant à affirmer le caractère de service public national de l’exploitation des aérodromes de Paris : « Le nombre de soutiens d’électeurs inscrits sur les listes électorales à recueillir était de 4 717 396. » ; « la proposition de loi a recueilli le soutien de 1 093 030 électeurs inscrits sur les listes électorales ». consulter la source

Erica Chenoweth, « The Future of Nonviolent Resistance », Journal of Democracy, vol. 31, n° 3, juillet 2020, p. 69-84 : « Since 2010, less than 34 percent of nonviolent revolutions and a mere 8 percent of violent ones have succeeded. » ; « The main culprit for this has been changes in the structure and capabilities of these movements themselves. » (depuis 2010, moins de 34 % des révolutions non violentes, et à peine 8 % des violentes, ont réussi ; la principale responsable en est la transformation de la structure et des capacités de ces mouvements eux-mêmes ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre XIII, article 6 : « Nul ne peut détourner l’action en justice pour réduire au silence, par l’intimidation ou l’épuisement financier, une personne plus faible que lui. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées. Le 5 octobre 2026 : chiffres de la Constitution d’urgence mis à jour, et désormais tenus à jour automatiquement.

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