Le plan Le 17 novembre 2018, des Gilets jaunes tentent à plusieurs reprises d’approcher l’Élysée. Le samedi suivant, 3 000 membres des forces mobiles en bouclent les abords. Rarement une colère citoyenne était allée si vite si loin : l’attention du pays, l’inquiétude du pouvoir, le soutien d’une grande majorité de Français.
Ce qui leur a manqué n’était ni le courage ni l’intelligence collective, dont les ronds-points ont donné 1 000 preuves. C’était un plan, et la matrice qui le rend exécutable. Faute d’un texte prêt à prendre la place de l’ancien, la percée ne débouchait sur rien qu’on pût installer ; le pouvoir a répondu par des mesures d’urgence, puis par un grand débat, et la brèche s’est refermée.
Un plan est le troisième étage d’une construction : d’abord une vision, bâtie à plusieurs ; puis une stratégie, qui calcule le chemin avec les ressources dont on dispose ; puis le plan, qui ordonne les étapes ; enfin l’exécution. Mais un plan ne vaut qu’à l’intérieur d’un système, comme un programme ne tourne que sur le système d’exploitation qui l’accepte.
D’où la place de la Constitution d’urgence. Elle n’est pas le plan du #PIC ; elle en est la pièce maîtresse, parce qu’elle en publie le code source, comme ces logiciels libres qui progressent sous les yeux de tous. Et si le peuple l’adopte, elle devient la matrice qui permet de défier le système existant et d’en rendre enfin possible le débogage.
Le reste est écrit dans notre stratégie : une élection, un référendum, une Année Zéro dont le calendrier est fixé d’avance. Le #PIC refuse le programme pour cette raison même. Un programme demande au système la permission de tourner ; un plan prépare, sous les yeux de tous, celui que le peuple pourra choisir à sa place.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Vous êtes des Gilets jaunes recyclés », « Vous n’avez pas de programme : c’est un chèque en blanc », « Vous vous servez de l’élection pour abattre les institutions », « Votre Constitution, écrite en petit comité, à prendre ou à laisser », « Le système s’effondrera de lui-même : construisons local, pas l’Élysée ».
Pour aller plus loin
Les militaires ont été les premiers à se méfier des plans, et ce sont eux qui les prennent le plus au sérieux. Clausewitz pose la règle : on ne commence pas une guerre sans s’être dit ce qu’on veut obtenir par elle et en elle. Moltke l’Ancien, chef de l’état-major prussien, la tempère en 1871 : « Kein Operationsplan reicht mit einiger Sicherheit über das erste Zusammentreffen mit der feindlichen Hauptmacht hinaus » (aucun plan d’opérations ne va, avec quelque certitude, au-delà de la première rencontre avec le gros des forces ennemies ; trad. IA). La stratégie, ajoute-t-il, est « ein System der Aushülfen » (un système d’expédients ; trad. IA). Le 14 novembre 1957, Eisenhower, qui avait commandé le débarquement de Normandie, cite devant la réserve exécutive de défense nationale un adage entendu jadis dans l’armée : « Plans are worthless, but planning is everything » (les plans ne valent rien, mais planifier est tout ; trad. IA). Le plan comme document périt au premier choc ; le plan comme discipline demeure, parce qu’il garde ceux qui l’ont préparé, dit-il, imprégnés du problème qu’ils auront un jour à résoudre.
La France a fait du plan une institution. Le 3 janvier 1946, le Gouvernement provisoire crée le Commissariat général du Plan et le confie à Jean Monnet, qui résume l’enjeu par une alternative restée célèbre : « modernisation ou décadence ». La même année, les Français votent 2 fois sur un projet de Constitution, et le général de Gaulle, qui vient de quitter le pouvoir, expose à Bayeux, le 16 juin, un projet constitutionnel complet. Il attendra 12 ans. En 1958, une crise née d’un putsch à Alger lui rouvre la porte, et c’est l’architecture exposée à Bayeux que les Français adoptent par référendum le 28 septembre, avec 79,2 % de oui. On peut contester ce régime, et le #PIC veut en changer par le vote ; on ne peut pas nier la leçon de méthode, dont nous retenons la procédure et jamais les circonstances. Le système que nous voulons changer n’est pas tombé du ciel : il a eu un plan, ce plan était public, et son code source était écrit 12 ans avant d’être exécuté.
C’est pourquoi un plan ne se pense jamais hors de son système : il en hérite les règles, les filtres et les angles morts. Ceux qui planifient à l’intérieur sans penser la refonte deviennent, souvent à leur insu, les gardiens d’un ordre qu’ils croyaient contester. Le plan véritable travaille au changement de système. C’est plus long, beaucoup plus long, et plus exigeant : il faut penser l’ensemble avant d’en toucher une partie, et accepter que cette complexité rebute. Le #PIC n’a pas le choix. On ne débogue pas un système dont on se contente d’être l’utilisateur.
La meilleure objection vient de Karl Popper. Dans La Société ouverte et ses ennemis (1945), il oppose à l’ingénierie sociale utopique, qui dessine la société idéale puis plie les hommes au dessin, une ingénierie fragmentaire, qui corrige les maux un à un et apprend de ses erreurs ; la première, soutient-il, mène à l’autoritarisme, parce qu’un grand plan ne supporte pas la contradiction. L’objection porte contre quiconque promet une société clé en main. Elle manque le plan du #PIC, pour 3 raisons. Il ne planifie pas la société, mais la procédure : il n’a pas de programme. Sa matrice institue elle-même la correction par essais et erreurs, avec un droit au tâtonnement qui soumet périodiquement au peuple le réexamen des institutions. Et il prévoit sa propre défaite : si le peuple rejette la Constitution d’urgence, le président élu démissionne. Un plan qui écrit d’avance les conditions de son échec est l’inverse d’un plan totalitaire.
Revenons aux ronds-points. Une percée n’est pas une victoire : c’est une porte entrouverte, et elle se referme sur ceux qui n’ont rien à installer derrière. Le pouvoir l’a compris dès décembre 2018 ; il a répondu par des mesures d’urgence votées avant Noël, puis par un grand débat national dont il gardait la maîtrise, ce que notre Lexique du Pouvoir appelle la concertation-alibi. Les revendications demandaient au système de changer ; elles ne lui opposaient pas un autre système, écrit, complet, prêt à être soumis au vote. Cette leçon, le #PIC ne la donne pas aux Gilets jaunes : il la tient d’eux. Il en a tiré une méthode : écrire le texte avant de frapper à la porte, et passer par la seule porte que le système ne peut pas fermer, l’élection.
Reste à dire pourquoi la matrice doit être ouverte. En 1997, l’informaticien Eric Raymond décrit la méthode qui a fait la robustesse du noyau Linux : publier tôt, publier souvent, laisser des milliers d’utilisateurs traquer les défauts. Sa leçon tient en 3 mots : « Debugging is parallelizable » (le débogage se parallélise ; trad. IA). Chacun peut chercher une erreur sans attendre la permission des autres ; il suffit d’un coordinateur qui intègre les corrections. C’est le principe de la Constitution d’urgence : publiée article par article, commentée, amendée sur la foi des lecteurs, avec l’historique de chaque version consultable. Un code fermé se corrige en secret ; un code ouvert se corrige à plusieurs, avant d’être exécuté. La Constitution applique d’ailleurs la règle à l’État : les logiciels du vote y sont libres, sans dérogation possible. On objectera qu’un plan publié est un plan que l’adversaire lit. C’est voulu : l’involution ne repose pas sur la surprise mais sur la légitimité. Un plan qui a besoin du secret est une intrigue ; le nôtre a besoin de témoins.
Ce qui distingue un plan d’un programme tient donc en une question : qui décide de la suite ? Un programme énumère ce qu’un élu fera du pouvoir à l’intérieur des règles existantes, et rien ne l’oblige à le tenir. Le plan du #PIC énumère les étapes par lesquelles la décision revient au peuple, puis s’arrête là où elle commence : selon notre stratégie, « ce sont les réponses qui feront le programme ». Jusqu’au calendrier, tout est écrit : si le peuple l’adopte, la Constitution d’urgence fixe mois par mois l’installation des institutions de l’Année Zéro (Titre XVIII, article 10). Eisenhower avait raison : le document ne survivra peut-être pas au premier contact. Mais ceux qui l’auront préparé ensemble sauront, ce jour-là, quoi faire. C’est l’hypothèse du #PIC, et c’est tout ce qu’un plan honnête peut promettre.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Carl von Clausewitz, Vom Kriege (1832), extraits réunis par Arthur Schurig sous le titre Grundgedanken über Krieg und Kriegführung, Insel-Verlag, Leipzig, 1915, chapitre « Kriegsplan », Project Gutenberg (livre numérique n° 36693) : « Der Kriegsplan faßt den ganzen kriegerischen Akt zusammen. […] Man fängt keinen Krieg an, oder man sollte vernünftigerweise keinen anfangen, ohne sich zu sagen, was man mit und was man in ihm erreichen will. » (Le plan de guerre embrasse l’acte de guerre tout entier. […] On ne commence pas une guerre, ou l’on ne devrait raisonnablement pas en commencer, sans se dire ce que l’on veut atteindre par elle et ce que l’on veut atteindre en elle ; trad. IA). consulter la source
Helmuth von Moltke, « Über Strategie » (1871), dans Moltkes Militärische Werke, II, 2e partie, Die Thätigkeit als Chef des Generalstabes der Armee im Frieden, Berlin, E. S. Mittler und Sohn, 1900, Internet Archive (numérisation Google, bibliothèque de l’université du Michigan) : « Kein Operationsplan reicht mit einiger Sicherheit über das erste Zusammentreffen mit der feindlichen Hauptmacht hinaus. » ; « Die Strategie ist ein System der Aushülfen. » (Aucun plan d’opérations ne va, avec quelque certitude, au-delà de la première rencontre avec le gros des forces ennemies. La stratégie est un système d’expédients ; trad. IA). consulter la source
Dwight D. Eisenhower, Remarks at the National Defense Executive Reserve Conference, Washington, 14 novembre 1957, The American Presidency Project (université de Californie à Santa Barbara) : « I tell this story to illustrate the truth of the statement I heard long ago in the Army: Plans are worthless, but planning is everything. » (Je raconte cette histoire pour illustrer la vérité d’une maxime entendue il y a longtemps dans l’armée : les plans ne valent rien, mais planifier est tout ; trad. IA). consulter la source
Présidence de la République, notice biographique de Charles de Gaulle, chronologie, entrées du 16 juin 1946 et du 28 septembre 1958, elysee.fr : « Son discours de Bayeux expose un véritable projet constitutionnel avec un exécutif fort, germe de ce que sera la Constitution de la Ve République. » ; « La nouvelle constitution est adoptée par référendum, avec 79,2% de « oui ». ». consulter la source
Patrick Brauns, « Modernisation, l’« occupation » d’un mot-clé par le Parti socialiste », Mots. Les langages du politique, n° 22, mars 1990, pp. 32-42, p. 35, Persée : « Dans le langage politique, l’histoire de moderne et de modernisation commence après la seconde guerre mondiale, avec l’alternative « modernisation ou décadence » de J. Monnet (1946) comme énoncé le plus connu de l’époque. ». consulter la source
Eric S. Raymond, The Cathedral and the Bazaar, essai de 1997, version 3.0 (2000), section « Release Early, Release Often », catb.org : « Linus’s Law can be rephrased as « Debugging is parallelizable ». Although debugging requires debuggers to communicate with some coordinating developer, it doesn’t require significant coordination between debuggers. » (La loi de Linus peut se reformuler ainsi : « le débogage se parallélise ». Le débogage exige que ceux qui le pratiquent communiquent avec un développeur coordinateur, mais il ne demande guère de coordination entre eux ; trad. IA). consulter la source
Agence France-Presse, « Incidents à Paris : « acte 2 » sous tension pour les « gilets jaunes » », dépêche du 24 novembre 2018 reprise par macommune.info : « Un dispositif de 3.000 forces mobiles a été mobilisé pour boucler les abords de l’Élysée, la partie basse des Champs-Elysées, la Concorde, l’Assemblée nationale ainsi que Matignon. […] Samedi dernier, des « gilets jaunes » avaient à plusieurs reprises tenté d’approcher l’Élysée. ». consulter la source
Version 1 du 1er octobre 2026 — première publication. Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.
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