La transcendance collective En 1912, Émile Durkheim décrit les grandes cérémonies des peuples aborigènes d’Australie. Seul, chacun vaque à ses affaires. Rassemblés, ils changent : il se dégage de leur rapprochement, écrit-il, « une sorte d’électricité » qui les transporte. Le sociologue y voit la source du sacré, et il ajoute que les époques révolutionnaires connaissent la même effervescence, où « l’homme devient autre ».
Le #PIC appelle transcendance collective ce moment où un « nous » devient plus que la somme des « je ». Il n’y a là rien de mystique. Chacun l’a vécu au moins une fois : une équipe qui trouve ensemble la solution qu’aucun de ses membres n’aurait trouvée seul, une assemblée qui, à force de s’écouter, accouche d’une idée que personne n’avait apportée en entrant.
La science commence à le mesurer. En 2021, une synthèse de 22 études, portant sur 1 356 groupes, a confirmé qu’il existe une intelligence propre au groupe ; la manière dont ses membres coopèrent y pèse environ 2 fois plus que les talents de chacun. Le #PIC en a fait le pari de son nom, le pari de l’intelligence collective.
Mais le mot a une ombre, et il faut la regarder en face. Les foules aussi se dépassent. Arthur Koestler, l’inventeur du holon, prévenait que notre capacité à nous dépasser peut faire de nous des artistes, des saints ou des tueurs. Le XXe siècle a connu des « nous » exaltés qui ont fini en charniers.
Tout tient donc dans une distinction. Le « nous » fusionnel dissout l’individu : il lui faut un chef, un ennemi, une pureté. Le « nous » délibérant fait l’inverse. Il garde le jugement de chacun et le fait travailler contre celui des autres ; il n’a pas de chef, parce que la procédure passe avant les personnes ; il prend la contradiction pour de l’oxygène. Dans le premier, plus le tout grandit, plus la personne rapetisse. Dans le second, la personne grandit avec le tout.
C’est ce second « nous » que le #PIC organise : par le tirage au sort, par des groupes de 7 où personne ne connaît l’identité des autres, par une information contradictoire, par le vote du peuple. Son mantra le dit à sa manière : on ne travaille pas ensemble en dépit de nos différences, mais parce que nous sommes différents.
La transcendance collective reste une hypothèse, que chaque délibération met à l’épreuve. Elle a une condition, et une seule : être reliés, jamais fondus.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « C’est une secte, avec son gourou », « Votre méta-candidature, c’est la candidature d’un homme », « L’intelligence collective, c’est du socialisme ».
Pour aller plus loin
Un mot qui descend du ciel
Transcender, c’est passer au-delà. Pendant des siècles, la transcendance a désigné ce qui nous dépasse d’en haut : Dieu, le ciel, l’absolu. Le mot du #PIC la fait descendre. Ce qui nous dépasse n’est pas au-dessus de nous, il est entre nous : la formule est déjà celle de l’entrée L’esprit d’équipe, où l’Abécédaire rappelle que les philosophes, depuis Husserl, parlent d’une « transcendance dans l’immanence ».
Ce déplacement a une histoire. En 1882, dans Le Gai Savoir, Nietzsche fait crier à un insensé, sur la place publique : « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! » Il ne se réjouit pas. Il annonce un vide, et devine que ce vide ne restera pas vide. Le siècle suivant l’a rempli de transcendances de substitution, la race, la classe, le chef, qui ont rejoué en pire les fanatismes qu’elles prétendaient remplacer.
La transcendance collective se veut une autre réponse au même vide. Elle ne promet ni salut ni pureté. Elle propose une expérience ordinaire, à la portée de chacun : celle du groupe qui pense mieux que ses membres pris un à un, et qui en tire une raison de se lever le matin.
Durkheim et l’effervescence
Durkheim est le premier à avoir décrit le phénomène en savant. Dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse, il observe que le simple fait de se rassembler agit comme un excitant puissant : chaque sentiment exprimé retentit dans toutes les consciences, qui se répondent et s’amplifient. De là naît, selon lui, l’idée d’une force supérieure à chacun, que les hommes ont appelée divine, et qui n’est rien d’autre que la société elle-même.
Il ne réserve pas cette effervescence aux rites lointains. Il en fait la marque des « époques révolutionnaires ou créatrices », où les hommes « se recherchent, s’assemblent davantage », et où la suractivité collective a pour effet « une stimulation générale des forces individuelles ». Il cite lui-même la nuit du 4 août, où une assemblée fut portée « à un acte de sacrifice et d’abnégation auquel chacun de ses membres se refusait la veille ». Les mouvements sociaux connaissent ces moments, quand des gens ordinaires découvrent ensemble qu’ils ne sont pas seuls à penser ce qu’ils pensent.
Durkheim n’ignorait pas le revers. Sous l’effet de l’exaltation générale, écrit-il, « on voit le bourgeois le plus médiocre ou le plus inoffensif se transformer soit en héros soit en bourreau ». L’électricité ne dit pas où elle va : tout dépend des conduits qu’on lui donne.
Ce que mesure la science
En 2010, une équipe du MIT et de l’université Carnegie-Mellon, conduite par Anita Woolley, fait passer à des groupes une batterie d’épreuves variées. Elle découvre qu’un groupe a, comme un individu, une sorte d’intelligence générale, qui prédit ses performances d’une tâche à l’autre. Cette intelligence collective tient peu au quotient intellectuel des membres. Elle tient à leur sensibilité sociale, à leur capacité de percevoir les émotions des autres, et à la répartition équilibrée de la parole : un groupe où une seule personne domine est moins intelligent qu’un groupe où chacun parle à son tour.
Le résultat a été discuté, et l’Abécédaire en rend compte à l’entrée L’intelligence collective. Mais une méta-analyse publiée en 2021, qui rassemble 22 études, 5 349 personnes et 1 356 groupes, l’a nettement conforté. Elle montre que les processus de collaboration comptent environ 2 fois plus, pour prédire l’intelligence d’un groupe, que les compétences individuelles de ses membres.
La science dit donc 2 choses à la fois. Le « nous » plus grand que la somme des « je » existe. Et il ne tombe pas du ciel : il dépend de la manière dont on se parle. C’est la thèse même du #PIC.
La meilleure objection : la mystique dangereuse
L’objection est sérieuse, et elle vient de loin. En 1895, Gustave Le Bon écrit dans Psychologie des foules que l’homme, par le seul fait qu’il fait partie d’une foule organisée, « descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation ». Koestler, 70 ans plus tard, voit dans nos élans de dévouement la source de nos pires massacres. Simone Weil, enfin, que le #PIC revendique parmi ses inspiratrices, a des mots terribles pour l’idolâtrie du collectif : « Le social est irréductiblement le domaine du prince de ce monde. » Elle emprunte à Platon l’image du « gros animal » pour désigner la collectivité qui se fait adorer.
Le #PIC prend l’objection au mot, et il y répond par une distinction. Le « nous » fusionnel a besoin d’un chef, dont la voix couvre toutes les autres ; d’un ennemi, à qui l’on impute tous les maux ; d’une pureté, qui appelle tôt ou tard une épuration. Il ne délibère pas, il acclame. Le « nous » délibérant n’a aucun de ces 3 besoins. Son adversaire n’est pas une catégorie d’êtres humains, c’est un système. Il n’exige aucune pureté ; il exige la controverse. Et il ne dissout pas la personne : il lui rend la parole.
Simone Weil elle-même ne condamnait pas tout lien social. Elle savait que les milieux, les traditions, les attachements sont des ponts vers ce qui nous dépasse ; ce qu’elle repoussait, c’était la collectivité qui prend la place de la conscience. La transcendance collective telle que le #PIC l’entend respecte cette limite. Elle ne demande à personne d’abdiquer son jugement : elle lui demande de l’exercer avec d’autres.
Ce que le #PIC en fait
Une transcendance qui se décrète tourne à la messe. Le #PIC ne la décrète donc pas : il en organise les conditions. Le tirage au sort fait entrer dans la délibération ceux qu’aucun appareil n’a choisis. L’Agora citoyenne réunit ses membres en groupes de 7, formés par le sort, au sein desquels nul ne connaît l’identité des autres : personne ne peut y devenir le chef de personne. Les Formulateurs exposent, pour chaque question, les arguments opposés. Et le peuple tranche, ce qui ferme la porte à toute assemblée qui se prendrait pour lui.
Dans le mouvement lui-même, le même souci gouverne le Protocole. Son article sur la manière reconnaît que l’essentiel, la chaleur, la prévenance, les réflexes d’amitié, « ne se décrète pas ». Le #PIC dit de son équipe qu’elle travaille avec les tripes, avec la tête, et sans oublier le cœur : la transcendance collective est le nom de ce que produisent les trois quand ils s’accordent.
Reste la part de l’incarnation. Le pouvoir a besoin de visages, le #PIC le sait, et il ne le nie pas ; il veille seulement à ce qu’aucun visage ne capte l’élan de tous. L’Abécédaire y consacre une entrée, L’incarnation, et le Lexique du Pouvoir démonte le mécanisme inverse, le besoin d’incarnation, dont vivent les hommes providentiels.
La transcendance collective est une hypothèse, et le #PIC la présente comme telle. Elle se vérifie ou se dément à chaque réunion, à chaque vote, à chaque désaccord surmonté. Sur la forme d’organisation qui la rend possible, voyez L’holacratie ; sur sa condition première, la confiance de pouvoir parler sans crainte, La sécurité psychologique.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Émile Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Alcan, 1912, livre II, chapitre 7 (Wikisource) : « Une fois les individus assemblés il se dégage de leur rapprochement une sorte d’électricité qui les transporte vite à un degré extraordinaire d’exaltation. ». consulter la source
Émile Durkheim, même ouvrage, même chapitre : « Il en résulte une effervescence générale, caractéristique des époques révolutionnaires ou créatrices. Or, cette suractivité a pour effet une stimulation générale des forces individuelles. On vit plus et autrement qu’en temps normal. ». consulter la source
Émile Durkheim, même ouvrage, même chapitre : « Sous l’influence de l’exaltation générale, on voit le bourgeois le plus médiocre ou le plus inoffensif se transformer soit en héros soit en bourreau. ». consulter la source
Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, 1882, livre III, § 125, « L’insensé », trad. Henri Albert (Wikisource) : « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! ». consulter la source
Massachusetts Institute of Technology, communiqué sur l’étude d’Anita Woolley, Christopher Chabris et al. (Science, 2010), repris par ScienceDaily, 2 octobre 2010 : We found that there is a general effectiveness, a group collective intelligence, which predicts a group’s performance in many situations. (Nous avons découvert qu’il existe une efficacité générale, une intelligence collective du groupe, qui prédit ses performances dans de nombreuses situations ; trad. IA). consulter la source
Carnegie Mellon University, Tepper School of Business, « Collective Intelligence Can Be Predicted and Quantified, New Study Finds », 12 mai 2021 (sur Christoph Riedl, Young Ji Kim, Pranav Gupta, Thomas W. Malone et Anita Williams Woolley, PNAS, 2021) : group collaboration processes were about twice as important for predicting CI than individual skill (les processus de collaboration du groupe pesaient environ 2 fois plus que les compétences individuelles pour prédire l’intelligence collective ; trad. IA). consulter la source
Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Alcan, 1895, livre I, chapitre 1 (Wikisource) : « Aussi, par le fait seul qu’il fait partie d’une foule organisée, l’homme descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation. ». consulter la source
Stephen Jay Gould, compte rendu de Janus: A Summing Up d’Arthur Koestler, The New York Review of Books, 20 avril 1978, citant Koestler : Both the glory and the pathology of the human condition derive from our powers of self-transcendence, which are equally capable of turning us into artists, saints or killers, but more likely into killers. (La gloire comme la pathologie de la condition humaine proviennent de notre capacité à nous dépasser, qui peut tout aussi bien faire de nous des artistes, des saints ou des tueurs, mais plus probablement des tueurs ; trad. IA). consulter la source
Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce, Plon, 1947, chapitre « Le gros animal » (édition numérique BIBLISEM) : « Le social est irréductiblement le domaine du prince de ce monde. On n’a d’autre devoir à l’égard du social que de tenter de limiter le mal ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 8 : « Au cours de chaque cycle, ses membres délibèrent en groupes de sept, formés par tirage au sort, au sein desquels nul ne connaît l’identité des autres ». consulter la source
Version 1 du 12 octobre 2026 : première publication.
Le versant sombre, dans le Lexique du Pouvoir : L’atomisation et l’individualisme · Le besoin d’incarnation · La preuve sociale · Diviser sans infiltrer
La riposte, dans l’Autodéfense : « C’est une secte, avec son gourou » · « Votre méta-candidature, c’est la candidature d’un homme » · « L’intelligence collective, c’est du socialisme »
Ce que nous instituons : Constitution, titre II, art. 8 : l’Agora citoyenne · Constitution, titre II, art. 7 : les Formulateurs · Protocole, titre V, art. 7-1 : de la manière
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