Abécédaire · L’holacratie

L’holacratie En 1967, Arthur Koestler publie The Ghost in the Machine, traduit en français sous le titre Le Cheval dans la locomotive. Il y forge un mot qui fera du chemin : le holon. Un atome est un tout, et une partie de la molécule. La molécule est un tout, et une partie de la cellule. Ainsi de suite jusqu’à l’organisme, puis jusqu’à la société.

Chaque holon regarde dans 2 directions, comme le Janus des Romains : maître de ce qu’il contient, serviteur de ce qui le contient. Il est tiré par 2 forces. L’une le pousse à s’affirmer comme un tout ; l’autre, à s’intégrer comme une partie. La santé tient à leur équilibre.

Le passage de l’étage de l’homme à l’étage du collectif, selon Koestler, s’est mal fait. Appelons cela une erreur de transcendance : le besoin de se fondre dans plus grand que soi se fixe sur un chef ou un drapeau, et fabrique à la fois les fanatiques et les égos surdimensionnés qui les mènent, dans l’entreprise comme dans la cité. Corriger cette erreur, c’est le projet de l’holacratie ; c’est aussi l’objet d’une autre entrée, la transcendance collective.

40 ans plus tard, un patron américain du logiciel, Brian Robertson, tire de la « holarchie » de Koestler une manière de gouverner une organisation, qu’il baptise holacratie. Plus de chef qui distribue le travail. Des rôles écrits noir sur blanc, regroupés en cercles emboîtés. Des « tensions » que chacun peut porter en réunion pour faire évoluer ces rôles. Et, au-dessus de tous, fondateur compris, une constitution que les dirigeants adoptent comme « structure formelle d’autorité ».

L’expérience a connu ses déboires, que l’Abécédaire raconte à l’entrée La sollicitation d’avis : départs en nombre chez Zappos, abandon chez Medium, lourdeur des procédures. Elle a aussi prouvé qu’une organisation peut fonctionner sans pyramide de chefs, si la règle est écrite et la même pour tous.

Pour le #PIC, le mot de holon décrit exactement son architecture fractale. Chaque cercle (les 7, les 77, les 777, les 7 777) est un tout qui délibère, et une partie qui fait remonter. De l’holacratie, il garde 3 leçons : des rôles plutôt que des personnes, la tension comme carburant, la règle au-dessus du chef.

Il n’en fait pas pour autant un catéchisme. Aucune pratique, aucune théorie, aucune idéologie ne sera l’alpha et l’oméga du mouvement ; l’agilité consiste aussi à ne dépendre d’aucune méthode. L’holacratie est une source d’inspiration parmi d’autres, et une source majeure.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Sans chef, personne ne sera responsable », « Vous dénoncez la complexité et vous ajoutez des cercles : une usine à gaz », « Vous exigez la démocratie pour la France, pas pour votre mouvement ».

Pour aller plus loin

Le cheval dans la locomotive

Koestler écrit contre 2 orthodoxies de son temps. Le behaviorisme de Watson et de Skinner, qui réduit l’homme à une machine à réflexes conditionnés ; et une lecture étroite du darwinisme, qui fait tout reposer sur le hasard des mutations et le tri de l’environnement. Dans les deux cas, dit-il, on explique l’ensemble par ses pièces, comme si une montre se comprenait en pesant ses rouages.

Il leur oppose une idée simple et vertigineuse. Rien, dans la nature, n’est un tout absolu ni une partie absolue. La cellule est autonome par rapport à ses organites, dépendante par rapport à l’organe ; l’organe l’est par rapport à l’organisme, et ainsi de suite. Koestler appelle holon chacun de ces étages, et holarchie l’édifice qu’ils forment. Il précise sa pensée l’année suivante, au symposium d’Alpbach, où il présente les holons comme des systèmes ouverts qui se règlent eux-mêmes et portent à la fois les propriétés autonomes d’un tout et les propriétés dépendantes d’une partie.

L’intuition doit beaucoup à l’économiste Herbert Simon. En 1962, dans « The Architecture of Complexity », Simon raconte l’histoire de 2 horlogers, Hora et Tempus, qui fabriquent des montres de 1 000 pièces. Tempus les monte d’un seul tenant ; chaque fois que le téléphone sonne, l’ouvrage retombe en morceaux. Hora les monte par sous-ensembles de 10 pièces, stables, qu’une interruption n’abîme pas. Hora prospère, Tempus fait faillite. Les systèmes complexes durent quand ils sont faits d’étages stables. Koestler reprend la parabole, en rebaptisant les horlogers Bios et Mekhos.

Le social entre de plain-pied dans cette vision. Une famille, un village, un métier, une nation sont des holons : chacun a ses règles propres, ses maximes de conduite, ses valeurs, qui le contraignent et l’orientent à la fois. C’est exactement ce que la doctrine du #PIC appelle la subsidiarité ascendante, et ce que son Protocole met en œuvre dans le mouvement lui-même.

Le versant sombre du holon

Koestler ne s’arrête pas à l’éloge. Le holon est tiraillé entre une tendance à s’affirmer et une tendance à s’intégrer, et l’on pourrait croire que le danger vient de la première : l’égoïsme, l’agression. Koestler soutient l’inverse. L’histoire des massacres, dit-il en substance, est moins celle des intérêts privés que celle des dévouements : à un drapeau, à un chef, à une foi. Dans Janus, son livre de synthèse de 1978, il écrit que la gloire et la pathologie de la condition humaine viennent de la même source, notre capacité à nous dépasser, qui peut faire de nous des artistes, des saints ou des tueurs.

La leçon vaut avertissement pour tout mouvement qui parle d’élan collectif. Quand l’envie de faire partie d’un tout se fixe sur un homme, elle produit la ferveur des foules et le culte des chefs. Le #PIC ne récuse pas l’incarnation, mais il en connaît les limites, et il a bâti son organisation pour qu’aucune personne ne capte l’élan de tous.

Koestler a ses faiblesses, qu’il faut dire. Sa biologie a mal vieilli. Sa thèse d’un cerveau « mal câblé », où un néocortex trop vite grandi n’aurait jamais su tenir les émotions anciennes, Stephen Jay Gould l’a jugée fausse dès 1978, preuves paléontologiques à l’appui. La notion de holon, elle, a survécu à ces errements, et c’est elle qui a fait école jusque dans le management.

De Koestler à Robertson

Brian Robertson a fondé une petite société de logiciels de Pennsylvanie, Ternary Software. Il y expérimente des manières de travailler sans hiérarchie classique, puis les codifie : le système prend le nom d’holacratie en 2007. Robertson dit lui-même avoir tiré le mot de la holarchie de Koestler. Il publie une « Constitution » de l’holacratie, sous licence libre, et un livre en 2015.

Le mécanisme tient en quelques pièces. Les rôles remplacent les postes : chaque rôle a une raison d’être, des responsabilités et un domaine écrits, et une même personne peut en tenir plusieurs. Les rôles se rangent dans des cercles, emboîtés comme des holons. Chacun peut signaler une « tension », c’est-à-dire l’écart entre ce qui est et ce qui pourrait être ; elle est traitée en réunion de gouvernance, selon une procédure qui fait passer les objections au crible. Enfin, la constitution est adoptée par ceux qui détenaient jusque-là l’autorité : ils la reconnaissent comme la « structure formelle d’autorité » de l’organisation, et s’y soumettent comme les autres.

L’holacratie descend d’une méthode plus ancienne, la sociocratie, que l’Abécédaire présente à l’entrée consacrée à la sollicitation d’avis : le consentement, les cercles, le double lien entre un cercle et le cercle qui le contient. Robertson y ajoute un formalisme presque juridique. C’est sa force et sa faiblesse.

Ce que l’expérience enseigne

Zappos, marchand de chaussures en ligne devenu filiale d’Amazon, était en 2016 la plus grande entreprise à avoir adopté l’holacratie, que la Harvard Business Review décrivait alors comme une forme d’autogestion qui confère le pouvoir de décision à des équipes mouvantes, les « cercles », et à des rôles plutôt qu’à des individus. Les départs qui ont suivi, l’abandon de la méthode par Medium en 2016 et les limites relevées par la recherche sont exposés à l’entrée La sollicitation d’avis. Ils disent 2 choses.

La première : codifier chaque responsabilité peut étouffer ce qu’on voulait libérer, l’initiative et le sentiment d’une œuvre commune. Un système qui remplace la confiance par la procédure finit par fabriquer des juristes de réunion. La seconde : une entreprise reste la propriété de quelqu’un. Le pouvoir que l’holacratie distribue, un actionnaire peut le reprendre ; la constitution adoptée par le patron peut être abrogée par le patron.

Ce que la meilleure objection soutient, au fond, c’est que l’autogestion est une mode de dirigeants, qui renomme la hiérarchie sans la supprimer. L’objection porte contre l’entreprise. Elle porte moins contre une organisation citoyenne, où il n’y a ni actionnaire ni salaire, et où personne ne peut reprendre ce que le peuple a reçu.

Ce que le #PIC en retient

Le #PIC pensait en holons avant d’en connaître le mot : son architecture fractale fait de chaque cercle un tout qui délibère et une partie qui fait remonter les sujets, et ce sont les questions qui montent, non les hommes. Sa Forge, cœur d’exécution du mouvement, se définit dans le Protocole comme un atelier, et non comme une église. Et la règle écrite passe avant les personnes : c’est tout le sens du Protocole pour le mouvement, et de la Constitution d’urgence pour le pays.

Il retient aussi la mise en garde. L’holacratie a été conçue pour des entreprises ; elle ne dit rien de la souveraineté, et sa minutie procédurale peut décourager des bénévoles qui ont une vie à côté. Le #PIC en prend les outils qui servent, la tension, le rôle, le consentement argumenté, et laisse le reste. Il fera de même avec la sociocratie, l’entreprise libérée ou toute méthode qui se présentera.

C’est une affaire de principe. Un mouvement qui se donne une seule doctrine d’organisation se condamne à la défendre contre l’expérience. Le #PIC préfère rester un holon parmi d’autres : un tout qui apprend, une partie qui s’ouvre. Sur ce que devient un collectif qui se dépasse sans se perdre, voyez La transcendance collective ; sur la manière dont il pense ensemble, L’intelligence collective.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Wikipédia (en anglais), « The Ghost in the Machine » (Arthur Koestler, 1967 ; en français, Le Cheval dans la locomotive, Calmann-Lévy, 1968) : The notion of a holon emerges from the observation that everything in nature is both a whole and a part. (La notion de holon naît de l’observation que toute chose, dans la nature, est à la fois un tout et une partie ; trad. IA). consulter la source

Arthur Koestler, « Beyond Atomism and Holism: the Concept of the Holon », symposium d’Alpbach, 1968, annexe, dans Arthur Koestler et J. R. Smythies (dir.), Beyond Reductionism, Hutchinson, 1969, § 1.4 (texte reproduit en ligne) : Biological holons are self-regulating open systems which display both the autonomous properties of wholes and the dependent properties of parts. (Les holons biologiques sont des systèmes ouverts qui se règlent eux-mêmes et présentent à la fois les propriétés autonomes des touts et les propriétés dépendantes des parties ; trad. IA). consulter la source

Arthur Koestler, même texte, § 4.8 : In social behaviour, the canon of a social holon represents not only constraints imposed on its actions, but also embodies maxims of conduct, moral imperatives and systems of value. (Dans le comportement social, le canon d’un holon social ne représente pas seulement les contraintes imposées à ses actions : il incarne aussi des maximes de conduite, des impératifs moraux et des systèmes de valeurs ; trad. IA). consulter la source

Herbert A. Simon, « The Architecture of Complexity », Proceedings of the American Philosophical Society, vol. 106, n° 6, 1962, p. 470 : Hora prospered, while Tempus became poorer and poorer and finally lost his shop. (Hora prospéra, tandis que Tempus s’appauvrissait de plus en plus et finit par perdre son atelier ; trad. IA). consulter la source

Stephen Jay Gould, compte rendu de Janus: A Summing Up d’Arthur Koestler, The New York Review of Books, 20 avril 1978, citant Koestler : Both the glory and the pathology of the human condition derive from our powers of self-transcendence, which are equally capable of turning us into artists, saints or killers, but more likely into killers. (La gloire comme la pathologie de la condition humaine proviennent de notre capacité à nous dépasser, qui peut tout aussi bien faire de nous des artistes, des saints ou des tueurs, mais plus probablement des tueurs ; trad. IA). consulter la source

Wikipédia (en anglais), « Holacracy », section « Origins » : Ternary founder Brian Robertson distilled the company’s internal practices into an organizational system that became known as Holacracy in 2007. (Le fondateur de Ternary, Brian Robertson, a condensé les pratiques internes de l’entreprise en un système d’organisation qui a pris le nom d’holacratie en 2007 ; trad. IA). consulter la source

HolacracyOne, Holacracy Constitution, version 4.1, préambule (licence Creative Commons BY-SA 4.0) : The “Ratifiers” are adopting these rules as the formal authority structure for the “Organization” (Les « ratificateurs » adoptent ces règles comme structure formelle d’autorité de l’« organisation » ; trad. IA). consulter la source

Ethan Bernstein, John Bunch, Niko Canner et Michael Lee, « Beyond the Holacracy Hype », Harvard Business Review, juillet-août 2016 : a form of self-management that confers decision power on fluid teams, or “circles,” and roles rather than individuals (une forme d’autogestion qui confère le pouvoir de décision à des équipes mouvantes, les « cercles », et à des rôles plutôt qu’à des individus ; trad. IA). consulter la source

Version 1 du 12 octobre 2026 : première publication.

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