La concorde citoyenne En 121 avant notre ère, le consul Opimius écrase les partisans de Caius Gracchus ; Plutarque parle de 3 000 corps jetés dans le Tibre. Puis il bâtit un temple à la Concorde.
Une nuit, une main anonyme grave dessous : « une œuvre de folle discorde fait un temple de la Concorde ».
Tout le faux usage du mot est là : la concorde des vainqueurs est une paix de cimetière. Le latin concordia, les cœurs ensemble, ne demande pourtant pas l’unanimité des esprits.
En 403 avant notre ère, Athènes restaure la démocratie après les Trente et fait jurer aux citoyens de ne pas rappeler les malheurs ; Nicole Loraux a montré ce que cette réconciliation devait à l’oubli commandé, et ce qu’elle refoulait.
Entre le massacre qui se dit concorde et l’amnistie qui se dit mémoire, le #PIC avance une hypothèse : la vérité d’abord, la réconciliation ensuite.
Sa Constitution clôt le titre consacré à la justice d’exception par un article sur la Concorde citoyenne : cette justice ne cherche pas la vengeance, et, la vérité établie, les responsabilités reconnues, la Nation privilégie la réconciliation, la réparation et la mémoire partagée.
Son Protocole tient le consensus pour un affaissement et le dissensus pour une méthode. La concorde n’est pas l’absence de conflit ; elle est ce qui permet au conflit de rester entre adversaires. Une cité où l’on ne se dispute plus n’est pas réconciliée : elle est muette.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Les Français ne se parlent plus : délibérer ensemble est impossible », « Le CNR, c’est la gauche : vous êtes la gauche déguisée », « Les Français sont trop divisés pour écrire une Constitution ensemble », « Vous vous drapez dans la Résistance : c’est de la récupération », « Droite, gauche, souverainistes, écologistes : votre attelage explosera ».
Pour aller plus loin
Les Grecs disaient homonoia, l’accord des esprits, et Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque, en faisait une amitié proprement politique : non pas penser la même chose sur tout, mais vouloir ensemble ce qui touche à la cité.
Rome en fit une déesse, et presque toujours une déesse de vainqueurs. Le premier à rompre avec cette piété est Machiavel.
Dans ses Discours sur la première décade de Tite-Live, publiés en 1531, il écrit que « ceux qui blâment les dissensions continuelles des grands et du peuple » lui paraissent « désapprouver les causes mêmes qui conservèrent la liberté de Rome » : les tumultes de la plèbe ont produit le tribunat, et le tribunat la liberté.
La concorde cesse d’être l’absence de conflit ; elle devient la capacité d’une cité à transformer ses querelles en lois. C’est la thèse que le Protocole du #PIC reprend lorsqu’il tient le consensus pour « un affaissement » et fait du dissensus une méthode.
La France a longtemps préféré une autre recette : l’oubli par ordonnance.
L’édit de Nantes, en avril 1598, s’ouvre sur un article qui veut que la mémoire des guerres de Religion demeure « éteinte et assoupie, comme de chose non advenue », et interdit aux sujets de « renouveler la mémoire » des violences passées, pour « vivre paisiblement ensemble comme frères, amis et concitoyens ».
Le magistrat Louis Joinet, qui rédigera en 1997 pour les Nations unies les principes contre l’impunité, a retracé en 1989 la généalogie de ce geste depuis l’Athènes de 403 : il s’agissait « d’effacer le souvenir du conflit, d’assoupir la colère, d’éviter que renaisse la guerre civile ».
La République l’a répété : amnistie des communards par la loi du 11 juillet 1880, amnisties successives des crimes commis pendant la guerre d’Algérie à partir de 1962.
L’oubli a ses succès, puisque la paix de Nantes a tenu près de 90 ans ; il a sa facture, puisque ce qui n’a pas été dit n’a pas non plus été réparé.
L’objection la plus forte contre la formule du #PIC, « la vérité d’abord, la réconciliation ensuite », est espagnole, et elle mérite d’être entendue.
En octobre 1977, le premier Parlement élu depuis la guerre civile amnistie « tous les actes d’intention politique » antérieurs au 15 décembre 1976 : c’était une revendication de l’opposition antifranquiste elle-même, et le prix d’une transition sans nouveau bain de sang.
Exiger la vérité en 1977, disent les défenseurs de ce pacte, c’était risquer la guerre ; la loi de 2007 sur la mémoire historique salue encore « l’esprit de réconciliation et de concorde » de la Transition.
Mais les disparus n’ont pas été oubliés pour autant : dès 2000, un quart de siècle après la mort de Franco, les familles ouvraient les fosses, et la loi de mémoire démocratique du 19 octobre 2022 impose désormais d’interpréter l’amnistie de 1977 conformément au droit international, qui tient les crimes contre l’humanité pour « imprescriptibles et non amnistiables ».
La leçon tranche le débat : l’objection a raison sur le calendrier, tort sur la durée. Une amnistie peut acheter la paix du moment ; elle n’achète pas la concorde des générations suivantes.
L’Afrique du Sud a tenté une voie intermédiaire que la Constitution d’urgence prolonge.
La loi de 1995 sur la promotion de l’unité nationale et de la réconciliation n’accorde l’amnistie qu’aux auteurs d’actes politiques qui font « une divulgation complète de tous les faits pertinents » (notre traduction) : la vérité n’y est pas l’alternative au pardon, elle en est la condition.
Le dispositif a ses critiques, que la page consacrée à la justice transitionnelle expose ; il a établi un principe, l’échange de l’aveu contre la clémence.
La limite du concept, pour le #PIC, tient à sa place dans le texte.
La Concorde citoyenne clôt un titre consacré à la haute trahison et à une justice d’exception, dont la rétroactivité est désormais bornée aux crimes que le droit international tenait déjà pour absolus ; elle n’en est la garantie que si la « vérité établie » l’est par une procédure contradictoire, et non par la majorité du moment.
Opimius, lui aussi, avait établi sa vérité avant de bâtir son temple.
Nous tenons donc l’article pour une hypothèse exigeante plutôt que pour une promesse : une concorde qui dépendrait de la bonne foi des vainqueurs ne vaudrait pas mieux que celles qu’elle prétend corriger. Sa seule preuve sera la manière dont seront traités, le jour venu, ceux qui auront eu tort.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Nicolas Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, 1531, livre I, chapitre 4, trad. Jean Vincent Périès, Œuvres politiques de Machiavel, Charpentier : « Je dis que ceux qui blâment les dissensions continuelles des grands et du peuple me paraissent désapprouver les causes mêmes qui conservèrent la liberté de Rome, et qu’ils prêtent plus d’attention aux cris et aux rumeurs que ces dissensions faisaient naître, qu’aux effets salutaires qu’elles produisaient. ». consulter la source
Henri IV, édit de Nantes, avril 1598, articles 1 et 2 : « Premièrement, Que la mémoire de toutes choses passées d’une part et d’autre […] demeurera éteinte et assoupie, comme de chose non advenuë » ; « Mais se contenir et vivre paisiblement ensemble comme frères, amis et concitoyens ». consulter la source
Espagne, Ley 46/1977, de 15 de octubre, de Amnistía, article premier, Boletín Oficial del Estado : « Quedan amnistiados: a) Todos los actos de intencionalidad política, cualquiera que fuese su resultado, tipificados como delitos y faltas realizados con anterioridad al día quince de diciembre de mil novecientos setenta y seis. » (sont amnistiés : a) tous les actes d’intention politique, quel qu’en ait été le résultat, qualifiés de délits et de contraventions, commis avant le quinze décembre mil neuf cent soixante-seize ; notre traduction). consulter la source
Louis Joinet, « L’amnistie. Le droit à la mémoire entre pardon et oubli », Communications, n° 49, « La mémoire et l’oubli », 1989, p. 213-224 : « L’enjeu politique de ces décrets était clair, il s’agissait d’effacer le souvenir du conflit, d’assoupir la colère, d’éviter que renaisse la guerre civile. ». consulter la source
Afrique du Sud, Promotion of National Unity and Reconciliation Act 34 of 1995, article 3, 1, b : « facilitating the granting of amnesty to persons who make full disclosure of all the relevant facts relating to acts associated with a political objective » (faciliter l’octroi de l’amnistie aux personnes qui font une divulgation complète de tous les faits pertinents relatifs à des actes liés à un objectif politique ; notre traduction). consulter la source
Espagne, Ley 52/2007, de 26 de diciembre, dite « de memoria histórica », exposé des motifs, Boletín Oficial del Estado : « El espíritu de reconciliación y concordia, y de respeto al pluralismo y a la defensa pacífica de todas las ideas, que guió la Transición, nos permitió dotarnos de una Constitución, la de 1978 » (l’esprit de réconciliation et de concorde, de respect du pluralisme et de défense pacifique de toutes les idées qui guida la Transition nous a permis de nous doter d’une Constitution, celle de 1978 ; notre traduction). consulter la source
Espagne, Ley 20/2022, de 19 de octubre, de Memoria Democrática, article 2, Boletín Oficial del Estado : « Todas las leyes del Estado español, incluida la Ley 46/1977, de 15 de octubre, de Amnistía, se interpretarán y aplicarán de conformidad con el Derecho internacional convencional y consuetudinario y, en particular, con el Derecho Internacional Humanitario, según el cual los crímenes de guerra, de lesa humanidad, genocidio y tortura tienen la consideración de imprescriptibles y no amnistiables. » (toutes les lois de l’État espagnol, y compris la loi 46/1977 du 15 octobre d’amnistie, seront interprétées et appliquées conformément au droit international conventionnel et coutumier et, en particulier, au droit international humanitaire, selon lequel les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, le génocide et la torture sont imprescriptibles et non amnistiables ; notre traduction). consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre XIII, article 5 : « La justice rendue selon le présent titre a pour fin non la vengeance, mais le rétablissement de la Concorde citoyenne par la reconnaissance publique de la vérité. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant sombre, dans le Lexique du Pouvoir : L’atomisation et l’individualisme · Le bouc émissaire
La riposte, dans l’Autodéfense : « Votre justice d’exception, c’est le Comité de salut public » · « Les Français ne se parlent plus : délibérer ensemble est impossible » · « Les Français sont trop divisés pour écrire une Constitution ensemble »
Ce que nous instituons : Constitution, titre XIII, art. 5 : la Concorde citoyenne
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