Abécédaire · L’agôn

L’agôn Vers 700 avant notre ère, Hésiode ouvre Les Travaux et les Jours par une correction : il n’existe pas une Éris, une Discorde, mais deux. L’une nourrit la guerre ; l’autre réveille le paresseux, car « le potier en veut au potier, le charpentier au charpentier ».

De cette seconde Éris, les Grecs ont fait l’agôn : la lutte réglée du stade, du concours tragique, du tribunal et de l’assemblée, où l’on veut vaincre sans vouloir détruire. Leur langue la distinguait de la stasis, la guerre civile qui déchire la cité.

En 1872, le jeune Nietzsche lit dans l’ostracisme la clef du système : la cité écartait celui qui dominait trop, non par envie, mais pour que la compétition des forces reprenne ; l’esprit grec, écrit-il, abhorre la domination d’un seul et réclame, comme rempart contre le génie, « un second génie ».

Le contraire de l’agôn n’est donc pas la paix : c’est le monopole. La démocratie agonistique fait de l’autre un adversaire ; l’agôn en rappelle la condition : des règles communes, et personne d’assez fort pour les réécrire seul.

Le #PIC en tire un pari à double étage. Dans le mouvement, son Protocole fait du dissensus une méthode : la controverse précède la décision, le vote la tranche.

Dans l’État, la Constitution confie l’exécutif au Conseil des Sept, sans hiérarchie entre ses membres, et met l’interdiction de concentrer le pouvoir en une seule main dans son noyau intangible. 7 joueurs, jamais un champion.

Pour aller plus loin

Le texte de 1872 que cite l’entrée, La Joute chez Homère, doit beaucoup à un collègue bâlois de Nietzsche, l’historien Jacob Burckhardt, dont les leçons sur la civilisation grecque faisaient de l’« agonal » le trait distinctif de l’homme grec.

Nietzsche y exhume une sentence que la tradition prête aux Éphésiens au moment de bannir Hermodore, et qu’Héraclite leur reprochait : « Parmi nous, nul ne sera le meilleur ; si quelqu’un l’est, qu’il le soit ailleurs et chez d’autres » (notre traduction).

La suite de la généalogie passe par 2 livres qui ont fait de l’agôn une catégorie de la culture entière : Homo ludens de Johan Huizinga (1938), pour qui la civilisation naît dans le jeu et la joute, et Les Jeux et les Hommes de Roger Caillois (1958), qui distingue 4 familles de jeux.

L’agôn y est la compétition où l’on crée artificiellement l’égalité des chances pour que seul le mérite départage ; l’alea, le jeu de hasard, où le mérite ne compte plus. Cette paire est précieuse pour qui pense la démocratie : l’une mesure les forces, l’autre les neutralise.

Athènes les a inventées ensemble, et la chronologie est d’une netteté troublante.

La Constitution d’Athènes attribuée à Aristote (chapitre 22) rapporte que l’ostracisme, loi de Clisthène, est employé pour la première fois 2 ans après Marathon, soit en 488-487 avant notre ère, contre Hipparque fils de Charmos, parent de Pisistrate ; dès l’année suivante, les 9 archontes sont pour la première fois tirés au sort parmi 500 candidats désignés par les dèmes.

Le même texte dit à qui l’ostracisme s’étendit bientôt : à « quiconque semblait plus puissant qu’il n’était opportun » (notre traduction).

Garde contre le vainqueur qui voudrait garder le stade, et tirage au sort qui retire la magistrature à la compétition : l’agôn et l’alea sont nés jumeaux, et ils se corrigent l’un l’autre.

La meilleure objection tient en 2 temps. D’abord, l’agôn grec était aristocratique : une joute entre hommes libres, riches et bien nés, dont les femmes, les esclaves et les métèques étaient exclus, et Nietzsche l’admirait précisément comme un concours de génies.

Ensuite, l’outil dégénère : vers 416 avant notre ère, raconte Plutarque dans sa Vie de Nicias, les partisans de Nicias et ceux d’Alcibiade, rivaux, s’entendent en secret pour faire ostraciser un tiers, Hyperbolos, et nul ne sera plus jamais ostracisé à Athènes.

La compétition qui devait empêcher le monopole a servi un cartel.

Le politiste Erwan Sommerer a adressé en 2018 un reproche voisin à la philosophe Chantal Mouffe, théoricienne de la démocratie agonistique : en empruntant à Carl Schmitt le couple ami-ennemi, elle oublierait le pluralisme réel au profit d’un affrontement entre 2 blocs.

La réponse tient dans la règle, non dans la passion : l’agôn n’est pas la guerre de tous contre tous ni la concurrence qui finit en monopole, c’est une lutte sous des règles communes, avec un gardien contre celui qui voudrait les réécrire seul.

La France en a une version timide. Depuis la révision de 2008, l’article 51-1 de la Constitution impose aux règlements des assemblées de reconnaître « des droits spécifiques aux groupes d’opposition » ; l’adversaire a un statut, mais il reste spectateur quand l’exécutif engage sa responsabilité sur un texte.

La Suisse offre l’autre limite. Son Conseil fédéral compte 7 membres égaux, sans chef de gouvernement, et fonctionne selon le principe de la collégialité ; de 1959 à 2003, la « formule magique » y a figé la répartition des sièges entre 4 partis.

L’agôn n’y a pas disparu : il a déménagé vers les votations populaires, où le peuple arbitre ce que le collège ne tranche pas. 7 égaux peuvent devenir 7 associés, et la collégialité, un consensus sans adversaire.

C’est ce risque que le #PIC doit regarder en face. Son Protocole tient le consensus pour « un affaissement » et le pluralisme pour « un travail ».

Sa Constitution d’urgence règle la joute au sein du Conseil des Sept : présidence annuelle tournante et purement honorifique, sans voix prépondérante ; décisions à la majorité simple, puis défendues publiquement par chacun, « quel qu’ait été son vote » (Constitution d’urgence, Titre II, article 4).

Elle place l’arbitrage final hors du collège, dans le peuple, comme les Suisses, et impose la contradiction jusque dans les médias par le pluralisme opposable.

Et elle retire au concours ce qui doit lui échapper : les Formulateurs et l’Agora ne se conquièrent pas, ils se tirent au sort, comme les archontes de 487.

La solidarité due à la décision collective n’y efface pas la joute : chaque délibération donne lieu à un procès-verbal où figure le vote de chacun des Sept, transmis sans délai aux Soixante-dix-sept et rendu public 3 ans après la décision (même article).

Le désaccord est consigné, et le peuple finit par le lire ; reste à savoir si 3 ans ne le lui livrent pas trop tard pour qu’il en juge au moment où cela compte.

L’hypothèse du #PIC est qu’une joute visible, même différée, vaut mieux qu’une unanimité de façade. Le tirage au sort et la joute ne sont pas 2 doctrines rivales, mais les deux mains d’un même geste.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 700 avant notre ère, trad. Anne Bignan, dans Les Petits Poèmes grecs, 1838 : « Cette rivalité est pour les mortels une source de biens. Ainsi le potier porte envie au potier, l’artisan à l’artisan, le mendiant au mendiant et le chanteur au chanteur. ». consulter la source

Aristote (attribué), Constitution d’Athènes, IVe siècle avant notre ère, chapitre 22, trad. anglaise Frederic G. Kenyon, Project Gutenberg : « the first person ostracized was one of his relatives, Hipparchus son of Charmus » ; « in the following year they began to remove others as well, including any one who seemed to be more powerful than was expedient » (la première personne ostracisée fut l’un de ses parents, Hipparque fils de Charmos ; l’année suivante, ils commencèrent à écarter aussi d’autres personnes, notamment quiconque semblait plus puissant qu’il n’était opportun ; notre traduction). consulter la source

Friedrich Nietzsche, « Homer’s Contest » (Homers Wettkampf, 1872), dans Early Greek Philosophy & Other Essays, trad. Maximilian A. Mügge, 1911 : « That is the kernel of the Hellenic contest-conception: it abominates autocracy, and fears its dangers; it desires as a preventive against the genius—a second genius. » (Tel est le noyau de la conception grecque de la joute : elle abhorre l’autocratie et en redoute les dangers ; elle réclame, comme rempart contre le génie, un second génie ; notre traduction). consulter la source

Constitution du 4 octobre 1958, article 51-1 (révision constitutionnelle du 23 juillet 2008), Conseil constitutionnel : « Le règlement de chaque assemblée détermine les droits des groupes parlementaires constitués en son sein. Il reconnaît des droits spécifiques aux groupes d’opposition de l’assemblée intéressée ainsi qu’aux groupes minoritaires. ». consulter la source

Urs Altermatt, « Conseil fédéral », Dictionnaire historique de la Suisse, trad. Pierre-G. Martin : « Le retrait simultané de quatre conseillers en 1959 permit un chambardement; il en sortit, sous la conduite du PDC, la formule magique qui fut modifiée en 2003 avec l’élection d’un deuxième conseiller UDC à la place d’un PDC. ». consulter la source

Erwan Sommerer, « L’oubli du pluralisme dans la démocratie agonistique. Schmitt lu par Mouffe : une offensive manquée contre le libéralisme post-politique », Transversalités, 2018 : une critique de la démocratie agonistique de Chantal Mouffe, qui reproche à sa lecture de Carl Schmitt de sacrifier le pluralisme à l’affrontement de 2 camps. consulter la source

#PIC, Protocole, Titre I, article 5, « Du dissensus comme méthode » : « Il ne recherche pas le consensus, qui est un affaissement, mais le pluralisme, qui est un travail. La controverse organisée — la disputatio — précède toute décision ; le vote la tranche ; la loyauté d’exécution la referme. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant sombre, dans le Lexique du Pouvoir : L’hubris · La chambre d’écho

La riposte, dans l’Autodéfense : « En refusant le cordon sanitaire, vous légitimez les extrêmes »

Ce que nous instituons : Protocole, titre I, art. 5 : le dissensus comme méthode · Constitution, titre II, art. 1 : le Conseil des Sept

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