Abécédaire · Cassandre

Cassandre Argos, devant le palais des Atrides. Une captive troyenne annonce aux vieillards de la cité que leur roi va être assassiné derrière cette porte. Les vieillards ne doutent pas de son don : ils lui demandent de « mieux parler ».

C’est Cassandre, dans l’Agamemnon d’Eschyle, joué à Athènes en 458 avant notre ère. Apollon lui avait donné l’art de prédire ; elle a trompé le dieu, qui l’a punie sans reprendre son présent. Elle dira vrai, et personne ne la croira.

Le mythe ne dit pas que la vérité est rare. Il dit qu’elle devient inaudible quand celui qui la porte a été disqualifié d’avance.

Nos Cassandre ont aujourd’hui un nom juridique : les lanceurs d’alerte. En juin 2010, la pneumologue Irène Frachon publie un livre contre le Mediator ; quelques jours plus tard, à la demande du laboratoire, un tribunal en fait retirer le sous-titre, « Combien de morts ? ». En 2023, la cour d’appel de Paris jugera que les propriétés anorexigènes du médicament avaient été « sciemment dissimulées ».

Apollon a changé de méthode : il ne maudit plus, il étiquette. Quand le mot « complotiste » remplace l’examen des pièces, il fait d’un lanceur d’alerte une Cassandre, et d’une erreur réparable une surdité collective.

Il faut écouter les Cassandre : aucun bon plan ne s’exécute contre l’information qu’elles apportent. Mais cela ne suffit pas, car l’alerte n’est pas un plan. Chez Eschyle, quand le cri du roi retentit enfin, les vieillards, convaincus trop tard, délibèrent, et décident d’attendre.

Le #PIC soutient la fonction d’alerte, non quiconque s’en proclame titulaire. Sa Constitution d’urgence rend le secret des affaires inopposable à celui qui révèle de bonne foi un risque grave ; son Protocole interdit de sanctionner un signalement fait de bonne foi, même infondé.

Cassandre n’a pas besoin d’être crue sur parole. Elle a besoin qu’on vérifie, puis qu’on agisse.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Vous êtes des complotistes », « Vous méprisez les experts : la science ne se vote pas », « Vous nourrissez la défiance qui fait le lit des extrêmes », « Votre délit de mensonge politique, c’est la police de la pensée », « Vous exigez la démocratie pour la France, pas pour votre mouvement ».

Pour aller plus loin

La scène est au centre de l’Agamemnon, première pièce de l’Orestie. Captive ramenée de Troie, Cassandre raconte au chœur l’origine de sa malédiction : Apollon lui avait fait don de la prophétie, contre la promesse qu’elle se donnerait à lui. « Je promis, mais je trompai Loxias », dit-elle dans la traduction de Leconte de Lisle (1872) ; depuis, « personne ne me croit plus ». Le dieu ne lui a pas retiré la vérité, il lui a retiré le crédit. Les vieillards le sentent, qui lui trouvent l’air d’« une divinatrice véridique ». Mais quand elle annonce le meurtre à venir, ils ne discutent pas ce qu’elle dit : ils la prient de « mieux parler ». Le chœur ne conteste pas les faits ; il conteste le ton.

La suite intéresse davantage un mouvement politique. Derrière la porte, le roi crie. Le chœur, alarmé, délibère : l’un propose d’appeler les citoyens, l’autre de se ruer dans le palais l’épée à la main ; « nous perdons le temps », proteste l’un d’eux. Puis la prudence l’emporte : il vaut mieux, conclut-on, « délibérer qu’agir », et « attendre que nous sachions sûrement » ce qui est arrivé. Les vieillards d’Argos n’ont pas manqué d’information, puisque Cassandre leur avait tout dit ; ils ont manqué d’un plan arrêté avant le cri. La leçon ne vise pas la délibération, méthode même de la démocratie, mais celle qui commence trop tard et sert d’alibi à l’inaction.

Le mot moderne a une généalogie française. En 1994, une recherche du CNRS à laquelle participent les sociologues Francis Chateauraynaud et Didier Torny prend pour thème « Les prophètes de malheur », bientôt rebaptisé « Les lanceurs d’alerte » ; le livre qui en sort en 1999 porte un titre que Cassandre aurait pu signer, Les Sombres Précurseurs. Torny la définit simplement : l’éleveur qui trouve que sa vache « bouge bizarrement » n’alerte personne tant qu’il le pense « dans son coin » ; l’alerte commence quand quelqu’un la reçoit. Le droit a suivi. La loi du 9 décembre 2016, dite Sapin II, a défini le lanceur d’alerte ; la loi du 21 mars 2022, qui transpose la directive européenne du 23 octobre 2019, a réécrit la définition : c’est désormais « une personne physique qui signale ou divulgue, sans contrepartie financière directe et de bonne foi », des informations sur un crime, un délit, une menace ou un préjudice pour l’intérêt général. La directive en donne la raison d’une phrase : ces personnes sont « souvent les premières informées des menaces ou des atteintes à l’intérêt public ». La parrhèsia grecque était un courage ; l’alerte est devenue un statut.

2 affaires disent le prix de l’avance. Irène Frachon, pneumologue à Brest, publie le 3 juin 2010 Mediator 150 mg ; quelques jours plus tard, saisi par le laboratoire Servier, le tribunal de grande instance de Brest fait retirer de la couverture le sous-titre « Combien de morts ? », que la cour d’appel de Rennes rétablit le 25 janvier 2011. Le 20 décembre 2023, la cour d’appel de Paris juge que les propriétés anorexigènes de ce médicament vendu depuis 1976, « faibles mais indiscutables », avaient été « sciemment dissimulées », et qu’un risque aurait dû être signalé dès 1995. Antoine Deltour, ancien auditeur de PwC au Luxembourg, a copié les documents de l’affaire LuxLeaks, sur les accords fiscaux de multinationales. Condamné en première instance puis en appel, il voit sa condamnation cassée le 11 janvier 2018 ; le résumé que la Cour européenne des droits de l’homme publie de l’affaire voisine note qu’il a été « acquitté en tant que lanceur d’alerte ». Son ancien collègue Raphaël Halet, condamné à 1 000 euros d’amende, n’obtient gain de cause qu’à Strasbourg, devant la Grande Chambre, en février 2023. 13 ans pour le Mediator, 11 pour Raphaël Halet : la justice finit par donner raison à Cassandre, rarement à temps.

L’objection la plus sérieuse vient de ceux qui ont forgé le mot. Torny la posait dès 2000 : après chaque catastrophe, il se trouve toujours quelqu’un pour affirmer « je n’ai pas été écouté », et l’on peut y voir des gens qui « essayent de se valoriser après coup ». Le titre de lanceur d’alerte est devenu enviable, donc revendiqué ; à défendre tous ceux qui s’en réclament, on défendrait aussi les marchands de rumeurs. L’objection est juste, et le droit l’a tranchée avant nous. La Cour européenne refuse de donner du lanceur d’alerte une définition abstraite : savoir si une personne « qui prétend être un lanceur d’alerte » mérite protection appelle un examen au cas par cas, selon 6 critères ; et elle refuse la bonne foi à celui dont les allégations reposent sur « une simple rumeur ». La règle vaut dans les deux sens. L’étiquette « complotiste » ne prouve pas qu’une alerte est fausse ; le titre de lanceur d’alerte ne prouve pas qu’elle est vraie. Pendant la crise sanitaire, l’étiquette a été distribuée à grande vitesse, à des fabulateurs comme à des hypothèses que des institutions savantes ont ensuite jugées dignes d’examen ; le #PIC n’y tranche aucune question médicale, il relève un mécanisme, que le Lexique du Pouvoir documente sur pièces. Seules les pièces décident.

Reste la limite, qui fait le cœur de cette entrée. Une alerte entendue n’est pas encore une politique. Sans plan, l’alerte suit une pente connue : un scandale, une commission, un procès, un anniversaire. Ce n’est pas la faute de Cassandre. Alerter est un métier ; concevoir un plan et le conduire en sont 2 autres, et c’est leur alliance qui fait les victoires (voir le stratège et l’homme d’action). D’où la règle que le #PIC s’applique : on n’exécute pas le bon plan sans écouter les Cassandre, car un plan sourd à l’information court au désastre ; mais écouter les Cassandre ne dispense pas d’avoir un plan.

Le #PIC en tire une architecture plutôt qu’un serment. Sa Constitution d’urgence rend le secret des affaires inopposable à celui qui, « de bonne foi et sans contrepartie financière directe », révèle une infraction ou « un risque grave pour la santé, l’environnement ou la sécurité des personnes » (Titre VI, article 8) ; elle interdit les procédures-bâillons ; elle exclut nommément les lanceurs d’alerte du devoir de véracité qu’elle impose à ceux qui exercent ou briguent le pouvoir (Titre V, article 1). Dans le mouvement, le Protocole ouvre à chaque membre un signalement « clair et confidentiel », pose qu’« aucune sanction ne peut frapper un signalement fait de bonne foi, quand bien même il s’avérerait infondé », et précise que ses règles de confidentialité ne font jamais obstacle « à la protection que la loi accorde aux lanceurs d’alerte » (Titre VII, article 5). Son canal du doute n’interdit que le doute répété « sans destinataire et sans proposition » : c’est la définition de Torny retournée, puisqu’une alerte qui n’atteint personne n’est pas une alerte. Le soutien va donc à la fonction, jamais au titre : vérifier, protéger celui qui a parlé de bonne foi, puis agir. Le chœur d’Argos avait tout entendu. Il lui manquait un plan.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Eschyle, Agamemnon (458 av. J.-C.), trad. Leconte de Lisle, dans Eschyle, Théâtre complet, Alphonse Lemerre, 1872, p. 151-217, dialogue de Kasandra et du chœur, puis délibération des demi-chœurs après le cri d’Agamemnon ; Wikisource : « Je promis, mais je trompai Loxias. » ; « Personne ne me croit plus depuis que j’ai ainsi menti. » ; « Ô malheureuse ! contrains ta bouche de mieux parler. » ; « Je ne sais quel conseil vous donner. Je pense, cependant, qu’il vaut mieux délibérer qu’agir. ». consulter la source

Didier Torny, « Risques alimentaires et lanceurs d’alerte », intervention au Café des sciences et de la société du Sicoval, 23 mars 2000, cahier de la Mission Agrobiosciences (PDF) ; l’auteur y présente la recherche conduite avec Francis Chateauraynaud et publiée sous le titre Les Sombres Précurseurs. Une sociologie pragmatique de l’alerte et du risque (Éditions de l’EHESS) : « Dès qu’une catastrophe survient, quelle que soit sa nature, il existe toujours des personnes, en général ce sont des représentants publics, mais ce peut être également une entreprise privée, un journaliste, n’importe qui, pour affirmer avoir averti de l’émergence ou de la possibilité de l’existence d’un tel danger : « je n’ai pas été écouté et à présent la catastrophe a lieu ». » ; « Tant qu’il le pense dans son coin, ce n’est pas vraiment une alerte. ». consulter la source

Directive (UE) 2019/1937 du Parlement européen et du Conseil du 23 octobre 2019 sur la protection des personnes qui signalent des violations du droit de l’Union, considérant 1, Journal officiel de l’Union européenne, L 305, 26 novembre 2019, p. 17 ; EUR-Lex : « Les personnes qui travaillent pour une organisation publique ou privée ou qui sont en contact avec une telle organisation dans le cadre de leurs activités professionnelles sont souvent les premières informées des menaces ou des atteintes à l’intérêt public qui surviennent dans ce contexte. ». consulter la source

Loi n° 2022-401 du 21 mars 2022 visant à améliorer la protection des lanceurs d’alerte, article 1er, nouvelle rédaction de l’article 6 de la loi n° 2016-1691 du 9 décembre 2016 dite Sapin II ; texte adopté par l’Assemblée nationale le 8 février 2022 dans les conditions de l’article 45, alinéa 3, de la Constitution (T.A. n° 793) : « Un lanceur d’alerte est une personne physique qui signale ou divulgue, sans contrepartie financière directe et de bonne foi, des informations portant sur un crime, un délit, une menace ou un préjudice pour l’intérêt général, une violation ou une tentative de dissimulation d’une violation d’un engagement international régulièrement ratifié ou approuvé par la France, d’un acte unilatéral d’une organisation internationale pris sur le fondement d’un tel engagement, du droit de l’Union européenne, de la loi ou du règlement. ». consulter la source

Cour européenne des droits de l’homme, Grande Chambre, Halet c. Luxembourg, requête n° 21884/18, arrêt du 14 février 2023, résumé juridique (Note d’information, février 2023) ; HUDOC : « La notion de « lanceur d’alerte » ne fait pas l’objet, à ce jour, d’une définition juridique univoque au niveau international et européen et la Cour entend maintenir son abstention d’en consacrer une abstraite et générale. En outre, la question de savoir si une personne qui prétend être un lanceur d’alerte bénéficie de la protection offerte par l’article 10 appelle un examen qui s’effectue non de manière abstraite mais en fonction des circonstances de chaque affaire et du contexte dans lequel elle s’inscrit. » ; « À l’inverse, A.D. a été acquitté en tant que lanceur d’alerte. ». consulter la source

Cour d’appel de Paris, communiqué de presse du 20 décembre 2023, « Décision de la cour d’appel de Paris dans le dossier dit du Mediator » (PDF, site des cours d’appel) : « Sur l’action publique, à l’issue de 99 audiences de débats et l’audition de 4 experts et 69 témoins, dans un arrêt rendu ce jour, la cour d’appel de Paris a estimé que le MEDIATOR présentait bien des propriétés anorexigènes faibles mais indiscutables et que celles-ci avaient été sciemment dissimulées tant au moment de la mise sur le marché que tout au long de la commercialisation. ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre VI, article 8, « Du secret des affaires et de l’intérêt général », 2°, a) : « Le secret des affaires ne peut non plus être opposé : a) à la personne qui, de bonne foi et sans contrepartie financière directe, signale ou révèle une infraction, un manquement à une obligation légale ou un risque grave pour la santé, l’environnement ou la sécurité des personnes, dans la mesure où la révélation de l’information est nécessaire à la mise au jour de ce fait ; ». consulter la source

#PIC, Protocole, Titre VII, article 2, « Du Collège des Soixante-dix-sept et du signalement » : « Un mécanisme de signalement clair et confidentiel permet à tout membre d’alerter. » ; « Aucune sanction ne peut frapper un signalement fait de bonne foi, quand bien même il s’avérerait infondé. ». consulter la source

Version 1 du 1er octobre 2026 — première publication. Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.

Vous commentez et notez cette entrée ci-dessous. Vos objections et vos exemples nourriront les versions suivantes.

Cliquez ici pour nous faire connaître votre niveau d'approbation
[Total: 0 Évaluation moyenne: 0]

Ces mots ne valent que par ceux qui les font vivre.

Rejoindre le #PIC

Commentaires sur cette entrée

0 commentaire

Envoyer un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *