Abécédaire · La guerre de position

La guerre de position En 1929, dans une prison fasciste, le député communiste Antonio Gramsci, condamné à plus de 20 ans, commence ses cahiers. Une question l’obsède : pourquoi la révolution a-t-elle triomphé à Petrograd et échoué à Turin ?

En Orient, c’est-à-dire en Russie, répond-il, l’État était tout ; en Occident, il n’est qu’une tranchée avancée, derrière laquelle se dresse une chaîne de forteresses et de casemates : l’école, l’Église, les syndicats, le sens commun. L’assaut frontal, la guerre de mouvement, s’y brise.

Il faut donc une guerre de position, longue conquête des institutions et des esprits, pour obtenir l’hégémonie : le consentement avant le pouvoir. Ses combattants sont les intellectuels. Le traditionnel se croit indépendant des groupes sociaux : aujourd’hui, il livre ses concepts et estime avoir fait sa part. L’organique naît d’un groupe et reste jusqu’à l’exécution.

On objecte que c’est très long. C’est exact : c’est la définition même d’une guerre de position.

Sa ligne de front, en France, porte un nom que le #PIC assume comme une hypothèse polémique : le clergé médiatique. Non des journalistes, mais un petit nombre de positions qui consacrent, disqualifient, se reproduisent et fixent les bornes du présentable : ce que nous appelons, en le définissant, la bien-pensance. Pierre Bourdieu en a décrit les mécanismes, le Lexique du Pouvoir la propriété, sous le nom de médiacratie.

Le #PIC ne veut pas remplacer ce clergé par un autre. Il propose un nouveau système d’exploitation, dont la Constitution d’urgence est le code source et dont le référendum d’initiative citoyenne devient « le mode normal d’expression de la volonté générale ».

Le débat entre les idées n’y perd rien : la démocratie agonistique veut des adversaires, et l’arène reste ouverte. Ce qui cesse, c’est le monopole de ceux qui décident, avant le peuple, quelles idées ont le droit d’y entrer.

Gramsci voulait prendre les casemates. Le #PIC propose d’en ouvrir les portes.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Votre pluralisme obligatoire, c’est la presse sous tutelle », « Vous êtes l’extrême droite déguisée », « Vous annexez les penseurs et taisez ceux qui vous contredisent », « Sans parti, sans argent, sans médias, c’est perdu d’avance », « Votre université populaire, c’est un catéchisme militant », « Vous êtes des complotistes », « Vous n’êtes qu’une poignée : on ne change pas un pays à quelques-uns ».

Pour aller plus loin

Le passage décisif figure au cahier 7, paragraphe 16. En Orient, écrit Gramsci, la société civile était « primordiale e gelatinosa » (primitive et gélatineuse ; trad. IA) ; en Occident, quand l’État vacillait, apparaissait aussitôt une robuste structure de la société civile. D’où le passage de la guerre de mouvement, victorieuse en 1917, à la guerre de position, seule possible à l’Ouest. Le 7 septembre 1931, dans une lettre à sa belle-sœur Tatiana Schucht, il précise le maître-mot : l’hégémonie d’un groupe social sur la société nationale entière s’exerce à travers les organisations dites privées, l’Église, les syndicats, les écoles. Son exemple fournit son vocabulaire à cette entrée : Benedetto Croce est « una specie di papa laico » (une sorte de pape laïque ; trad. IA). Dès son premier cahier, Gramsci consacre plusieurs notes au clergé comme catégorie d’intellectuels. Contre cette caste, il pose que « tutti gli uomini sono intellettuali » (tous les hommes sont des intellectuels ; trad. IA), même si tous n’en ont pas la fonction, et il appelle organique l’intellectuel qu’un groupe se donne pour penser son action. Le processus involutionnaire en retient l’essentiel : gagner le sens commun avant le pouvoir.

En 1927, Julien Benda avait lancé l’accusation inverse. Il appelle clercs « tous ceux dont l’activité, par essence, ne poursuit pas de fins pratiques », et dont la devise serait « Mon royaume n’est pas de ce monde » ; leur trahison est d’être descendus dans l’arène des passions politiques, au point que son époque lui paraît « le siècle de l’organisation intellectuelle des haines politiques ». Benda reproche aux intellectuels de s’engager ; Gramsci leur reproche de se croire dégagés. Le #PIC lit les deux ensemble, d’où la notion de clergé médiatique : la posture que Benda exigeait, le surplomb et l’universel, mise au service de la fonction que Gramsci décrivait, l’entretien d’une hégémonie. Celui qui se dit au-dessus des partis tout en fixant les bornes du débat trahit 2 fois : l’universel qu’il invoque, et ceux qu’il prétend éclairer.

Pierre Bourdieu en a fourni les instruments de mesure. Avec Jean-Claude Passeron, il montre dans Les Héritiers (1964) que l’université convertit l’héritage culturel des familles en talent personnel, puis dans La Reproduction (1970) que l’école, indifférente aux différences, sanctionne l’inégal héritage culturel, « favorisant ainsi les favorisés et défavorisant les défavorisés », et persuade chacun qu’il a « choisi ou conquis » une destinée que la nécessité sociale lui avait assignée. La Noblesse d’État (1989) la suit jusqu’aux grandes écoles. Restait l’étage médiatique. En 1994, dans « L’emprise du journalisme », puis dans Sur la télévision (1996), Bourdieu précise que son objet n’est pas le pouvoir des journalistes, mais l’emprise d’« un champ journalistique de plus en plus soumis aux exigences du marché » ; il y décrit les « fast-thinkers » que sélectionne l’urgence de l’antenne. Dès 1979, Régis Debray datait la passation dans Le Pouvoir intellectuel en France : le pouvoir intellectuel serait passé des prêtres aux professeurs, puis aux écrivains, enfin aux médias, au point que, selon lui, « les médias commandent à l’édition, qui commande à l’Université ».

D’où une hypothèse, nommée à dessein d’un mot polémique. Le clergé médiatique n’est ni une corporation ni une conjuration : c’est un ensemble de positions, éditoriaux, chroniques, plateaux permanents, qui cumulent 3 pouvoirs. Consacrer : dire qui est sérieux. Qualifier : dire ce qui est raisonnable, et ce qui est « populiste », « complotiste » ou « irréaliste ». Synchroniser : faire parler chacun de la même chose au même moment, c’est la mise à l’agenda. L’effet se lit d’abord sur les ambitions collectives : un projet de changement de système est déclaré irréaliste avant d’avoir été examiné, et c’est ainsi qu’on le stérilise. Il se lirait aussi sur les élites, si les mêmes écoles forment les commentateurs et les commentés. Quant à la bien-pensance, nous l’employons comme une notion polémique assumée et définie, non comme une insulte : ce n’est pas une opinion, il en est de droite comme de gauche, mais la confiscation de la frontière entre le discutable et l’indicible ; d’autres parlent de fenêtre d’Overton. L’hypothèse est réfutable : il suffirait de montrer que les options défendues par une large part des citoyens trouvent, sur les grandes antennes, une place à leur mesure.

Première objection, la plus sérieuse : Gramsci était communiste, et la Nouvelle Droite s’en est réclamée dès les années 1970 sous le nom de « gramscisme de droite », en appelant métapolitique ce combat culturel. Invoquer la guerre de position reviendrait à s’enrôler dans l’un des deux camps. L’objection prouve le contraire de ce qu’elle avance. Une notion que revendiquent à la fois la gauche post-marxiste, avec la théorie de l’hégémonie d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe (1985), et la droite radicale n’appartient à aucune des deux. Le libéral Friedrich Hayek ne disait pas autre chose en 1949 : ce qui paraît une bataille d’intérêts a souvent été tranché bien avant « in a clash of ideas confined to narrow circles » (dans un choc d’idées confiné à des cercles étroits ; trad. IA), et qui s’en tient à ce qui semble praticable voit même cela devenir impossible. L’édition française de 2012 de ses textes sur la guerre de position s’ouvre sur ce constat : « Gramsci en France : une série de contresens. » Le #PIC emprunte un outil d’analyse, pas une destination ; il ne cherche l’hégémonie d’aucune doctrine, puisqu’il refuse d’avoir un programme.

Seconde objection : parler de clergé, ce serait désigner des ennemis et préparer la mise au pas de la presse. Le #PIC ne vise aucune personne, aucun titre, aucune rédaction ; Bourdieu lui-même notait que l’emprise s’exerce d’abord sur les journalistes. La Constitution d’urgence pose que « nul ne peut être inquiété pour l’expression d’une opinion » et récuse « la notion d’un « arc » hors duquel certaines opinions seraient proscrites » (Titre V, article 4). Elle n’interdit aucun média ; elle ajoute la contradiction, à parité de visibilité, dans tout média qui bénéficie d’un avantage public, sous le contrôle de citoyens tirés au sort (Titre V, article 5). On ne met pas la presse sous tutelle en lui imposant le débat ; on lui retire seulement le pouvoir de le clore.

La guerre de position du #PIC procède par stratégie indirecte : plutôt que de conquérir les casemates pour y installer un autre clergé, ce qui ne changerait que les desservants, elle change les règles qui leur assurent une rente. Le référendum d’initiative citoyenne rend au peuple l’arbitrage des questions que les clercs déclaraient indicibles ; les partis deviennent des organismes de formation, financés sur des formations où ils établissent « le coût et la faisabilité de leurs propositions » (Titre I, article 10), autrement dit des fabriques d’intellectuels organiques, dont l’Université populaire est l’atelier. Oui, c’est long ; mais cette guerre a son moment décisif, une élection transformée en référendum. Reste le risque qui guette tout adversaire d’un clergé, celui d’en devenir un : un mouvement qui dénonce la confiscation du présentable doit publier ses contradicteurs, corriger ses erreurs au grand jour et tenir ses propres concepts pour des hypothèses. Une guerre de position est gagnée le jour où le peuple n’a plus besoin de clercs pour savoir ce qu’il a le droit de penser.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Antonio Gramsci, Quaderni del carcere, cahier 7, § 16 (éd. Valentino Gerratana, Einaudi, Turin, 1975, p. 866), et extrait de Gli intellettuali e l’organizzazione della cultura (recueil thématique des Cahiers, Editori Riuniti) ; textes italiens sur Wikiquote : « In Oriente lo Stato era tutto, la società civile era primordiale e gelatinosa; nell’Occidente tra Stato e società civile c’era un giusto rapporto e nel tremolio dello Stato si scorgeva subito una robusta struttura della società civile. Lo Stato era solo una trincea avanzata, dietro cui stava una robusta catena di fortezze e di casematte. » ; « Tutti gli uomini sono intellettuali, […] ma non tutti gli uomini hanno nella società la funzione di intellettuali » (En Orient, l’État était tout, la société civile était primitive et gélatineuse ; en Occident, il y avait entre l’État et la société civile un juste rapport, et dans le vacillement de l’État on découvrait aussitôt une robuste structure de la société civile. L’État n’était qu’une tranchée avancée, derrière laquelle se tenait une robuste chaîne de forteresses et de casemates. Tous les hommes sont des intellectuels, […] mais tous les hommes n’ont pas dans la société la fonction d’intellectuels ; trad. IA). consulter la source

Antonio Gramsci, lettre à Tatiana Schucht, 7 septembre 1931, Lettere dal carcere, éd. Sergio Caprioglio et Elsa Fubini, Einaudi, Turin, 1965 ; texte italien sur Wikiquote : « egemonia di un gruppo sociale sull’intiera società nazionale esercitata attraverso le organizzazioni così dette private, come la chiesa, i sindacati, le scuole ecc. » ; « Ben. Croce, per es., è una specie di papa laico ed è uno strumento efficacissimo di egemonia anche se volta per volta possa trovarsi in contrasto con questo o quel governo ecc. » (hégémonie d’un groupe social sur la société nationale tout entière, exercée à travers les organisations dites privées, comme l’Église, les syndicats, les écoles, etc. ; Benedetto Croce, par exemple, est une sorte de pape laïque et un instrument très efficace d’hégémonie, même s’il peut se trouver à l’occasion en désaccord avec tel ou tel gouvernement ; trad. IA). consulter la source

Julien Benda, La Trahison des clercs, Bernard Grasset, Paris, 1927, p. 40 et p. 54 (exemplaire numérisé, Internet Archive) : « Notre siècle aura été proprement le siècle de l’organisation intellectuelle des haines politiques. » ; « je veux parler de cette classe d’hommes que j’appellerai les clercs, en désignant sous ce nom tous ceux dont l’activité, par essence, ne poursuit pas de fins pratiques, mais qui, demandant leur joie à l’exercice de l’art ou de la science ou de la spéculation métaphysique, bref à la possession d’un bien non temporel, disent en quelque manière : « Mon royaume n’est pas de ce monde. » ». consulter la source

Friedrich A. Hayek, « The Intellectuals and Socialism », The University of Chicago Law Review, vol. 16, n° 3, printemps 1949, repris dans G. B. de Huszar (dir.), The Intellectuals: A Controversial Portrait, Free Press, 1960 ; PDF du Mises Institute : « What to the contemporary observer appears as the battle of conflicting interests has indeed often been decided long before in a clash of ideas confined to narrow circles. » ; « Those who have concerned themselves exclusively with what seemed practicable in the existing state of opinion have constantly found that even this had rapidly become politically impossible as the result of changes in a public opinion which they have done nothing to guide. » (Ce qui apparaît à l’observateur contemporain comme la bataille d’intérêts opposés a souvent été tranché bien avant, dans un choc d’idées confiné à des cercles étroits. Ceux qui se sont occupés exclusivement de ce qui semblait praticable dans l’état présent de l’opinion ont constamment découvert que même cela était vite devenu politiquement impossible, du fait de changements d’une opinion publique qu’ils n’avaient rien fait pour orienter ; trad. IA). consulter la source

Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Éditions de Minuit, 1970, cités dans le compte rendu de M. D., Population, 27ᵉ année, n° 2, 1972, p. 335 ; Persée : « favorisant ainsi les favorisés et défavorisant les défavorisés » ; « convaincre les individus qu’ils ont eux-mêmes choisi ou conquis les destinées que la nécessité sociale leur avait par avance assignées ». consulter la source

Pierre Bourdieu, « L’emprise du journalisme », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 101-102, mars 1994, p. 3-9 ; Persée : « l’emprise que les mécanismes d’un champ journalistique de plus en plus soumis aux exigences du marché (des lecteurs et des annonceurs) exercent d’abord sur les journalistes (et les intellectuels-journalistes) et ensuite, et en partie à travers eux, sur les différents champs de production culturelle ». consulter la source

Régis Debray, Le Pouvoir intellectuel en France, Ramsay, 1979, p. 185, cité dans le compte rendu d’André Régnier, L’Homme et la société, n° 51-54, 1979, p. 253-256 ; Persée : « Les médias commandent à l’édition, qui commande à l’Université ». consulter la source

Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan, La Fabrique, 2012 ; présentation de l’éditeur : « Gramsci en France : une série de contresens. » ; « Il faut dire que Gramsci, si prestigieux qu’il soit, reste difficile à classer, et pas si facile à comprendre : les Cahiers de prison ne sont pas un livre, ce sont des notes rédigées dans les pires conditions ». consulter la source

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