Le stratège et l’homme d’action Londres, automne 1941. Un général en exil reçoit un préfet révoqué par Vichy, venu par l’Espagne et le Portugal lui décrire l’état de la Résistance. Il le renvoie en France avec une mission : rallier et unir des mouvements qui se méfient les uns des autres.
Le 2 janvier 1942, Jean Moulin est parachuté sur les Alpilles. Le 27 mai 1943, à Paris, il préside la première réunion du Conseil national de la Résistance, d’où sortira le programme dont le #PIC se réclame.
L’un avait conçu, l’autre a exécuté, et aucun des deux n’aurait suffi. Encore Moulin n’exécutait-il pas des ordres : il traduisait une intention en alliances, sur un terrain que Londres ne voyait pas.
Si décadence il y a, elle n’est pas un manque d’idées. Les diagnostics abondent, souvent justes, et il faut écouter les Cassandre. Elle tient à une rupture : ceux qui conçoivent ne s’engagent plus, ceux qui s’engagent agissent sans boussole.
Ce sont 2 postures, non 2 espèces d’hommes, et chacun de nous passe de l’une à l’autre : le diagnostiqueur qui commente sans jamais risquer l’exécution, l’activiste qui se dépense sans savoir où il va. Chacun a besoin de l’autre, et le méprise volontiers.
Personne ne réunit durablement les deux, et celui qui prétend le faire porte un nom : l’homme providentiel. Le #PIC préfère instituer l’alliance. Chaque mandataire est secondé par son Égide ; la Forge est le cœur d’exécution du mouvement ; et le plan est public, pour que chacun, sur le terrain, en connaisse l’intention.
Une idée sans bras reste un diagnostic ; des bras sans idée font une agitation. Leur coalition ne se décrète pas : elle s’organise.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Moi, citoyen ordinaire, je ne peux rien y changer », « Gouverner, c’est un métier : vous êtes des naïfs », « J’attends de voir si ça marche avant de m’engager », « Vous vous drapez dans la Résistance : c’est de la récupération », « Vous exigez la démocratie pour la France, pas pour votre mouvement ».
Pour aller plus loin
La rupture a un fondateur, et il est illustre. Dans Le Politique, Platon fait de la science royale celle qui n’agit pas elle-même, mais commande à ceux qui sont capables d’agir : au roi de savoir quand il faut prendre l’initiative, aux autres d’exécuter ses ordres. En 1958, dans Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt montre ce que ce partage a coûté. Le grec avait 2 verbes pour dire agir, archein, commencer et conduire, et prattein, traverser et mener à terme ; le latin, agere et gerere. Celui qui commençait dépendait des autres pour achever ; les autres dépendaient de lui pour trouver l’occasion d’agir. Cette interdépendance s’est brisée en 2 fonctions, donner des ordres et les exécuter, et Arendt voit dans le geste de Platon une fuite hors de l’action vers la domination. La coalition perdue n’est donc pas d’abord une affaire de talents : c’est une forme politique, celle où celui qui commence a encore besoin des autres.
Max Weber a posé le problème au mauvais moment, c’est-à-dire au bon. À Munich, en 1919, devant une association d’étudiants, en pleine révolution, il exige du politique 3 qualités, la passion, le sens des responsabilités et le coup d’œil, et il démonte 2 postures. La première est ce que son ami Georg Simmel appelait la « sterile Aufgeregtheit » (l’excitation stérile), que Weber prête à une partie de l’intelligentsia : une romantique de l’intellectuellement intéressant qui tourne à vide, sans aucun sens des responsabilités envers la cause. La seconde est la passion seule, qui, dit-il, ne fait pas un politique. Puis il pose la vraie question : comment forcer la passion brûlante et le froid coup d’œil à tenir ensemble dans la même âme ? Il conclut que l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité ne sont pas des contraires absolus, mais des compléments. Ceux qui ne retiennent de Weber que la politique comme forage lent de planches dures oublient la fin de sa phrase : il faut forer avec passion et coup d’œil à la fois.
Le chef d’état-major prussien qui fit de la planification un art en a aussi fixé la limite. En 1871, Helmuth von Moltke écrit qu’aucun plan d’opérations ne s’étend avec quelque certitude au-delà de la première rencontre avec le gros des forces adverses, et que seul le profane croit voir, dans une campagne, l’exécution conséquente d’une idée arrêtée d’avance dans ses moindres détails. Il en avait tiré la conséquence dans ses instructions du 24 juin 1869 aux commandants supérieurs : l’ordre donne le but, et laisse au subordonné ce qu’il peut décider lui-même. L’armée allemande appellera plus tard cette pratique Auftragstaktik, la tactique par la mission. Le stratège donne l’intention ; l’homme du terrain choisit les moyens, et peut s’écarter de la lettre pour mieux servir l’intention. Pour une dynamique citoyenne décentralisée, c’est la seule forme praticable : aucun comité central ne pilotera des milliers d’initiatives locales. Il peut en revanche publier l’intention et ses bornes, la légalité et la non-violence, puis faire confiance à ceux qui agissent, selon la règle que le #PIC nomme la sollicitation d’avis : celui qui fait décide, après avoir consulté.
Le couple formé à Londres en 1941 illustre la règle et sa fragilité. Moulin part avec une intention claire, unir, et une latitude réelle. Il rapproche les chefs de Combat, de Libération et de Franc-Tireur, ce qu’il obtient, note l’Ordre de la Libération, « non sans mal » ; il fait naître l’Armée secrète en séparant le militaire du politique, puis les Mouvements unis de Résistance ; il réunit enfin, malgré des réticences, mouvements, partis et syndicats des deux zones dans le Conseil national de la Résistance, qui reconnaît le général de Gaulle comme seul chef politique de la France combattante. L’intention venait de Londres ; la coalition s’est faite à Lyon et à Paris. Le 21 juin 1943, Moulin est arrêté à Caluire ; il meurt le 8 juillet. Le Conseil lui survit et adopte son programme le 15 mars 1944 : une alliance devenue institution ne meurt pas avec l’homme qui l’a nouée. C’est pourquoi, au #PIC, l’Égide de chacun des Sept est désignée au grand jour, avant le scrutin, et proposée la première si un siège se libère pendant l’Année Zéro.
L’objection la plus sérieuse retourne Arendt contre nous. Distinguer stratèges et hommes d’action, ce serait réinstaller le partage platonicien : ceux qui pensent commandent, ceux qui agissent obéissent ; la caserne, avec un vocabulaire de séminaire. Elle porte, si le stratège devient un maître. Elle se tranche par les règles qui l’en empêchent. Au #PIC, la décision appartient à celui qui fait, non à celui qui conçoit. L’Égide n’est ni un suppléant ni un adjoint, et elle ne vote jamais à la place du mandataire. Une fois la décision prise, elle devient « la décision de tous », contrepartie exacte du droit au dissensus (Protocole, Titre V, article 4). Les Sept eux-mêmes travaillent sous le contrôle des Soixante-dix-sept, et chacun d’eux est révocable. L’alliance que nous cherchons est l’interdépendance qu’Arendt décrit avant la rupture, non le commandement qui l’a remplacée. La posture que le #PIC redoute le plus n’est d’ailleurs ni celle du stratège ni celle de l’activiste : c’est celle de l’homme qui prétend être les deux à lui seul.
Les limites sont réelles. La coalition ne se décrète pas : même au service d’une intention claire, elle passe par des frictions, et celles de 1942 et 1943 furent rudes. La tactique par la mission suppose en outre une doctrine commune, une formation et une confiance qui demandent du temps ; une décentralisation sans doctrine n’est qu’une dispersion, d’où la place que le #PIC donne à son Université populaire. Enfin, la distinction peut tourner à l’anti-intellectualisme, et ce serait une faute : le diagnostic est la condition du plan, et l’histoire est pleine de penseurs qui ont franchi le pas. Marc Bloch écrit pendant l’été 1940 L’Étrange Défaite, diagnostic implacable de l’effondrement français ; il entre ensuite dans la Résistance, et meurt fusillé le 16 juin 1944. Ce que nous visons n’est pas une profession, c’est une posture : celle du diagnostic qui se dispense d’exécuter.
Pour le #PIC, la conséquence est une architecture plutôt qu’un appel aux grands hommes. L’intention est publiée : c’est la Constitution d’urgence, et le plan qu’elle sert. L’alliance du stratège et de l’homme d’action est instituée dans chaque binôme, et la Forge exige de ses membres une « discipline d’exécution » qu’on ne demande pas à chacun. L’initiative, enfin, est laissée au terrain, aux RIC spontanés comme aux citoyens qui vont convaincre leur maire. La coalition perdue ne reviendra pas par la nostalgie des hommes providentiels ; elle reviendra, si elle revient, par des règles qui obligent l’idée à trouver des bras, et les bras à connaître l’idée.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Platon, Le Politique, 305c-d, trad. anglaise de Benjamin Jowett, Statesman ; Project Gutenberg, ebook n° 1738 : « For the truly royal ought not itself to act, but to rule over those who are able to act; the king ought to know what is and what is not a fitting opportunity for taking the initiative in matters of the greatest importance, whilst others should execute his orders. » (Car la science vraiment royale ne doit pas agir elle-même, mais commander à ceux qui sont capables d’agir ; le roi doit savoir quand l’occasion est propice, ou non, pour prendre l’initiative dans les affaires les plus importantes, tandis que d’autres doivent exécuter ses ordres ; trad. IA). consulter la source
Max Weber, Politik als Beruf, Duncker & Humblot, Munich et Leipzig, 1919, p. 49-50 (trad. fr. « Le métier et la vocation d’homme politique », dans Le Savant et le Politique, Plon, 1959) ; Wikisource en allemand : « eine ins Leere verlaufende „Romantik des intellektuell Interessanten“ ohne alles sachliche Verantwortungsgefühl. » ; « Denn das Problem ist eben: wie heiße Leidenschaft und kühles Augenmaß miteinander in derselben Seele zusammengezwungen werden können? » (une « romantique de l’intellectuellement intéressant » qui tourne à vide, sans aucun sens objectif des responsabilités. Car le problème est précisément celui-ci : comment forcer la passion brûlante et le froid coup d’œil à tenir ensemble dans la même âme ? ; trad. IA). consulter la source
Helmuth von Moltke, « Ueber Strategie » (1871), dans Moltkes Militärische Werke, II, 2, Mittler und Sohn, Berlin, 1900, p. 291 ; cité par Quote Investigator, « Quote Origin: No Plan Survives First Contact With the Enemy », 4 mai 2021, mis à jour le 27 février 2025 : « Kein Operationsplan reicht mit einiger Sicherheit über das erste Zusammentreffen mit der feindlichen Hauptmacht hinaus. Nur der Laie glaubt in dem Verlauf eines Feldzuges die konsequente Durchführung eines im voraus gefaßten in allen Einzelheiten überlegten und bis ans Ende festgehaltenen, ursprünglichen Gedankens zu erblicken. » (Aucun plan d’opérations ne s’étend avec quelque certitude au-delà de la première rencontre avec le gros des forces ennemies. Seul le profane croit voir, dans le déroulement d’une campagne, l’exécution conséquente d’une idée originelle conçue d’avance, réfléchie dans tous ses détails et maintenue jusqu’au bout ; trad. IA). consulter la source
Hannah Arendt, The Human Condition, University of Chicago Press, 1958 (2ᵉ éd. 1998), chap. V, § 26, « The Frailty of Human Affairs », p. 189 (trad. fr. Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, 1961) ; Internet Archive : « the original interdependence of action, the dependence of the beginner and leader upon others for help and the dependence of his followers upon him for an occasion to act themselves, split into two altogether different functions: the function of giving commands, which became the prerogative of the ruler, and the function of executing them, which became the duty of his subjects. » (l’interdépendance originelle de l’action, la dépendance de celui qui commence et conduit envers les autres pour l’aider, et la dépendance de ceux qui le suivent envers lui pour trouver l’occasion d’agir eux-mêmes, se scinda en deux fonctions entièrement distinctes : celle de donner des ordres, devenue la prérogative du dirigeant, et celle de les exécuter, devenue le devoir de ses sujets ; trad. IA). consulter la source
Ordre de la Libération, notice « Jean Moulin », Compagnon de la Libération (décret du 17 octobre 1942) ; ordredelaliberation.fr : « le chef des Français libres renvoie Moulin en métropole avec pour mission de rallier et d’unir les mouvements de résistance. » ; « Ses efforts dans toutes les directions, malgré certaines réticences, aboutissent bientôt à la constitution du Conseil national de la Résistance (CNR) dont la première réunion se tient sous sa présidence au 48 de la rue du Four à Paris, le 27 mai 1943. ». consulter la source
#PIC, Protocole, Titre III, article premier, « De la nature de l’Égide » : « Elle ne constitue ni une suppléance, qui serait une logique de remplacement, ni un adjoint, qui serait une logique hiérarchique : elle est une alliance de compétences, conçue pour démultiplier la puissance d’action du duo sans altérer la clarté de l’architecture des cercles. ». consulter la source
Version 1 du 1er octobre 2026 — première publication. Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.
Le versant sombre, dans le Lexique du Pouvoir : L’usure · La récupération · L’impuissance apprise
La riposte, dans l’Autodéfense : « Moi, citoyen ordinaire, je ne peux rien y changer » · « Gouverner, c’est un métier : vous êtes des naïfs » · « Vous vous drapez dans la Résistance : c’est de la récupération »
Ce que nous instituons : Protocole, titre III, art. 1 : la nature de l’Égide · Protocole, titre V, art. 4 : la loyauté d’exécution · Protocole, titre II, art. 3 : la Forge
Pour agir : postuler à la Forge (équipe stratégique) · nous rejoindre
Le doute, bienvenu : une erreur, un contre-exemple, une source plus solide ? Dites-le en commentaire. Notre Protocole fait du doute un canal, non une faute.
Vous commentez et notez cette entrée ci-dessous. Vos objections et vos exemples nourriront les versions suivantes.
Ces mots ne valent que par ceux qui les font vivre.

0 commentaire