Lexique du Pouvoir · Les interfaces truquées

Les interfaces truquées Le bouton « Accepter » est vert, large, au milieu de l’écran ; le lien « Continuer sans accepter » est gris, minuscule, dans un coin. Le hasard n’y est pour rien.

Le 28 juillet 2010, le designer britannique Harry Brignull ouvre un site pour recenser et clouer au pilori ces procédés, et leur donne un nom : dark patterns, les motifs obscurs, que nous appellerons interfaces truquées. Il en dresse le bestiaire.

La nasse à cafards, où l’on entre d’un clic et d’où l’on ne sort qu’au prix d’un parcours d’obstacles. La culpabilisation, où le refus s’écrit « Non merci, je préfère payer plus cher ».

Le compte à rebours qui presse, l’option précochée, le coût caché qui n’apparaît qu’à la dernière étape.

En janvier 2019, le laboratoire d’innovation de la CNIL leur consacre un cahier, La Forme des choix : le design d’une interface n’est jamais neutre, il décide pour vous de ce qui sera facile et de ce qui sera pénible.

Le 30 janvier 2023, la Commission européenne publie le résultat d’un contrôle de 399 boutiques en ligne : 148 usent d’au moins une de ces ruses, faux compte à rebours, informations cachées ou mise en page qui pousse à l’abonnement. Le cas d’école est américain.

Pendant des années, Amazon a inscrit des clients à son abonnement Prime sans leur consentement réel, puis rendu la résiliation si tortueuse qu’en interne, selon l’agence fédérale du commerce, le parcours de désabonnement s’appelait l’« Iliade » : 24 chants pour quitter un service de livraison.

Poursuivie en 2023, l’entreprise a transigé le 25 septembre 2025 pour 2 milliards et demi de dollars, dont un milliard d’amende civile et un milliard et demi de remboursements à quelque 35 millions de clients.

L’Europe a fini par écrire l’interdit : son règlement sur les services numériques défend aux plateformes de concevoir leurs interfaces d’une manière qui trompe ou manipule leurs utilisateurs, ou qui altère leur capacité à prendre des décisions libres et éclairées.

Le 5 décembre 2025, la première sanction jamais prononcée au titre de ce règlement frappe X de 120 millions d’euros, notamment parce que sa coche bleue « certifiée » s’achète sans que personne vérifie qui se cache derrière le compte.

La France a pris sa part, modeste : depuis le 1er juin 2023, un contrat conclu en ligne doit pouvoir se résilier en 3 clics.

On objectera, non sans raison, que toute interface oriente, qu’il faut bien placer un bouton quelque part, et que la frontière entre ergonomie et manipulation n’est pas toujours nette. Elle l’est pourtant quand une entreprise donne à sa procédure de départ le nom d’une épopée.

L’interface truquée n’est pas une maladresse : c’est le nudge devenu modèle économique, l’exploitation des biais cognitifs à l’échelle industrielle, et le procédé qui permet d’arracher le consentement aux traceurs, dont l’entrée « Le capitalisme de surveillance » décrit les sanctions.

Le #PIC nomme la chose par son nom juridique : sa Constitution range parmi les atteintes à l’intégrité psychique « l’exploitation délibérée des biais cognitifs à des fins de contrainte ou de captation ».

Au citoyen, une règle simple : quand sortir est plus difficile qu’entrer, c’est un piège. Faites une capture d’écran, signalez-le sur SignalConso, et résiliez quand même.

Pour aller plus loin

Le procédé est plus vieux que l’écran. En 1957, dans The Hidden Persuaders, le journaliste américain Vance Packard décrivait déjà les publicitaires qui empruntaient à la psychologie de quoi contourner la délibération du consommateur.

Un demi-siècle plus tard, l’économie comportementale donne au phénomène son vocabulaire savant : en 2008, dans Nudge, Richard Thaler et Cass Sunstein appellent « architecture du choix » la manière dont on dispose les options, et plaident pour qu’on l’emploie à pousser les gens vers ce qui est bon pour eux.

Harry Brignull, en 2010, en nomme le revers. Son site, rebaptisé depuis Deceptive Patterns, définit ces motifs comme des procédés qui « amènent les gens à faire des choses qu’ils n’avaient pas l’intention de faire » (notre traduction), et en tient aujourd’hui le catalogue : fausse urgence, fausse rareté, abonnement caché, résiliation entravée, culpabilisation.

Le nudge et l’interface truquée sont les deux faces d’une même découverte : la forme d’un choix décide souvent à la place de celui qui choisit.

La meilleure objection vient d’une autorité qui combat ces pratiques.

En janvier 2019, dans La Forme des choix, le laboratoire d’innovation de la CNIL écrit : « Toute architecture de choix, qu’elle soit conçue intentionnellement pour affecter le comportement des utilisateurs ou non, aura une incidence sur la façon dont les utilisateurs interagissent avec un système. »

Si toute interface oriente, où commence la faute ? L’objection est juste, et elle ne sauve pas l’accusé. La faute n’est pas d’orienter, c’est d’orienter contre l’intérêt de celui qu’on oriente, et de le faire en série.

Une équipe de chercheurs emmenée par Arunesh Mathur a passé au crible en 2019 environ 53 000 pages de produits sur 11 000 sites marchands : 1 818 occurrences d’interfaces truquées, 183 sites pratiquant la tromperie caractérisée, et 22 prestataires qui vendent ces procédés « clés en main » (notre traduction).

On n’achète pas une maladresse à un fournisseur.

L’autorité américaine de la concurrence et de la consommation a tiré la leçon dans son rapport du 15 septembre 2022, Bringing Dark Patterns to Light.

Elle y rappelle que la vente par correspondance et le commerce physique pratiquaient déjà les cases précochées, les mentions illisibles et les conditions d’annulation confuses ; ce qui change en ligne, c’est l’échelle, et la possibilité d’« expérimenter » les ruses pour « exploiter les plus efficaces » (notre traduction).

Le détail est décisif : quand une entreprise teste 2 versions d’un bouton et garde celle qui retient le mieux le client malgré lui, l’intention n’est plus une conjecture, elle est un protocole.

3 mois plus tard, le 19 décembre 2022, la même autorité obtient de l’éditeur du jeu Fortnite, Epic Games, 245 millions de dollars de remboursements pour ses interfaces truquées et ses pratiques de facturation, à côté d’une amende distincte pour atteinte à la vie privée des enfants.

La France a les siens : le 31 décembre 2021, la CNIL a infligé 150 millions d’euros d’amende à un moteur de recherche et 60 millions à un réseau social, pour leurs « modalités de refus des cookies ».

Le droit européen a ses limites, et elles sont instructives.

L’article 25 du règlement sur les services numériques interdit aux plateformes de concevoir leurs interfaces « de façon à tromper ou à manipuler » leurs utilisateurs, mais son deuxième paragraphe écarte de l’interdiction les pratiques déjà couvertes par la directive de 2005 sur les pratiques commerciales déloyales ou par le règlement général sur la protection des données.

La bannière de consentement aux traceurs, où le rapport américain relevait justement de tels procédés, relève ainsi pour l’essentiel du droit de la protection des données, avec son régulateur et sa procédure.

Le citoyen qui veut se plaindre doit d’abord savoir de quel droit relève son piège.

La notion elle-même a une limite symétrique : à force de l’étendre à toute persuasion, on la viderait ; elle ne vaut que si elle désigne un écart mesurable entre ce que l’utilisateur voulait et ce que l’interface lui a fait faire.

La Constitution d’urgence du #PIC range parmi les atteintes à l’intégrité psychique « l’exploitation délibérée des biais cognitifs à des fins de contrainte ou de captation » (Titre V, article premier).

Le mot « délibérée » place la charge sur l’intention, et c’est à la fois sa force et sa faiblesse : sa force, parce qu’il épargne l’ergonome de bonne foi ; sa faiblesse, parce que l’intention se prouve par des documents internes que seul un procès fait sortir.

Les cas américains suggèrent une hypothèse de travail, que nous livrons comme telle : un critère objectif, l’asymétrie entre l’entrée et la sortie, pourrait valoir présomption d’exploitation des biais.

Quand il faut un clic pour s’abonner et un labyrinthe pour partir, ce n’est pas au client de prouver la ruse, c’est au labyrinthe de se justifier.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Vance Packard, The Hidden Persuaders, David McKay, 1957 (exemplaire numérisé, Internet Archive). L’enquête classique sur les publicitaires américains qui mobilisent la psychologie des profondeurs pour orienter le consommateur à son insu : la préhistoire des interfaces truquées. consulter la source

Harry Brignull, Deceptive Patterns (anciennement Dark Patterns), site ouvert en 2010 : « Deceptive patterns trick people into doing things they didn’t mean to. » (les motifs trompeurs amènent les gens à faire des choses qu’ils n’avaient pas l’intention de faire ; notre traduction). consulter la source

CNIL, La Forme des choix. Données personnelles, design et frictions désirables, Cahiers Innovation et prospective n° 6, janvier 2019 : « Toute architecture de choix, qu’elle soit conçue intentionnellement pour affecter le comportement des utilisateurs ou non, aura une incidence sur la façon dont les utilisateurs interagissent avec un système. ». consulter la source

Arunesh Mathur et al., « Dark Patterns at Scale: Findings from a Crawl of 11K Shopping Websites », Proceedings of the ACM on Human-Computer Interaction, vol. 3, CSCW, novembre 2019 (résumé) : « Analyzing ~53K product pages from ~11K shopping websites, we discover 1,818 dark pattern instances […] We also uncover 22 third-party entities that offer dark patterns as a turnkey solution. » (en analysant environ 53 000 pages de produits sur environ 11 000 sites marchands, nous découvrons 1 818 occurrences d’interfaces truquées […] Nous mettons aussi au jour 22 entités tierces qui proposent ces procédés clés en main ; notre traduction). consulter la source

Federal Trade Commission, « FTC Report Shows Rise in Sophisticated Dark Patterns Designed to Trick and Trap Consumers », 15 septembre 2022 : « As more commerce has moved online, dark patterns have grown in scale and sophistication, allowing companies to develop complex analytical techniques, collect more personal data, and experiment with dark patterns to exploit the most effective ones. » (à mesure que le commerce s’est déplacé en ligne, les interfaces truquées ont gagné en ampleur et en sophistication, permettant aux entreprises de développer des techniques d’analyse complexes, de collecter davantage de données personnelles, et d’expérimenter ces procédés pour exploiter les plus efficaces ; notre traduction). consulter la source

Federal Trade Commission, communiqué sur l’accord avec Epic Games, 19 décembre 2022 : « Epic will pay $245 million to refund consumers for its dark patterns and billing practices » (Epic versera 245 millions de dollars pour rembourser les consommateurs au titre de ses interfaces truquées et de ses pratiques de facturation ; notre traduction). consulter la source

Règlement (UE) 2022/2065 du 19 octobre 2022 (règlement sur les services numériques), article 25, « Conception et organisation des interfaces en ligne » : « Les fournisseurs de plateformes en ligne ne conçoivent, n’organisent ni n’exploitent leurs interfaces en ligne de façon à tromper ou à manipuler les destinataires de leur service ou de toute autre façon propre à altérer ou à entraver substantiellement la capacité des destinataires de leur service à prendre des décisions libres et éclairées. » ; « L’interdiction contenue dans le paragraphe 1 ne s’applique pas aux pratiques couvertes par la directive 2005/29/CE ou le règlement (UE) 2016/679. ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article premier : « Constituent des atteintes à l’intégrité psychique, notamment : les procédés subliminaux et infraliminaires ; les techniques d’hypnose collective et de manipulation des foules ; l’exploitation délibérée des biais cognitifs à des fins de contrainte ou de captation ; et toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : Les biais cognitifs · L’intégrité psychique

La parade : Constitution, titre V, article premier

Du même tonneau, dans le Lexique : Le nudge · L’exploitation des biais · Le système 1 détourné · Le capitalisme de surveillance · Le pied-dans-la-porte

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective et son module d’hygiène numérique

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