Qui gouverne vraiment
Le principe de distinction En 1995, le politiste Bernard Manin publie Principes du gouvernement représentatif et rappelle ce que nos manuels d’éducation civique ont oublié : le gouvernement représentatif n’a pas été conçu comme une variante de la démocratie, mais comme autre chose.
Ses fondateurs voulaient, et ils l’ont écrit, que les élus soient socialement supérieurs à ceux qui les élisent : plus riches, plus instruits, plus « distingués ». Manin appelle cela le principe de distinction.
Le 7 septembre 1789, Sieyès explique à la Constituante que les citoyens qui se nomment des représentants renoncent à faire eux-mêmes la loi, et que s’ils dictaient leurs volontés, la France ne serait plus un État représentatif : « ce serait un État démocratique ».
Le 29 octobre, la même Assemblée réserve l’éligibilité aux propriétaires qui acquittent un marc d’argent d’impôt direct, une cinquantaine de livres ; Robespierre y dénonce l’aristocratie des riches.
Outre-Atlantique, en 1787, fédéralistes et antifédéralistes se disputent la taille des circonscriptions, mais s’accordent sur l’essentiel : l’élection portera au pouvoir des hommes au-dessus du commun.
Le cens a disparu ; la distinction est restée. Elle ne passe plus par la loi, elle passe par l’élection elle-même : on ne vote que pour qui l’on connaît, et l’on ne connaît que qui a les moyens de se faire connaître.
Le résultat se mesure. 6 % des députés élus en 2024 sont ouvriers ou employés, catégories qui forment près d’un tiers de la population ; les cadres supérieurs occupent 68 % des sièges de parlementaires.
Aucun complot là-dedans : un mécanisme, qui fonctionne exactement comme prévu.
Manin, prudent, parle d’une « aristocratie démocratique » ; le #PIC en tire la conséquence. Sa Constitution fait entrer à l’Assemblée nationale un tiers de citoyens tirés au sort, et remplace le Sénat par une Chambre citoyenne entièrement tirée au sort. Le sort, lui, ne distingue personne.
La loi d’airain de l’oligarchie Robert Michels n’était pas un ennemi de la démocratie : c’était un militant qui a regardé son propre camp.
Sociologue allemand, ami et disciple de Max Weber, candidat malheureux du Parti social-démocrate aux élections de 1903, il publie en 1911 Zur Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie, traduit en français en 1914 sous le titre Les Partis politiques.
Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties. Son terrain est le SPD, le plus puissant parti socialiste d’Europe, démocratique dans ses statuts, révolutionnaire dans ses discours. Son constat : la direction s’y est détachée de la base. Le mécanisme n’a rien de moral.
Toute organisation de masse a besoin de permanents, de spécialistes, de porte-parole ; ils accumulent le savoir, tiennent les caisses, les journaux et l’ordre du jour des congrès ; les adhérents, qui travaillent le jour et vivent le soir, n’ont ni le temps ni les moyens de les contrôler ; et les chefs finissent par confondre la survie de l’appareil avec la cause.
Dès ses premières pages, Michels pose sa loi sous une forme prudente : « Qui dit organisation, dit tendance à l’oligarchie. »
Il la durcit dans ses considérations finales : « l’organisation est la source d’où naît la domination des élus sur les électeurs, des mandataires sur les mandants, des délégués sur ceux qui les délèguent. Qui dit organisation, dit oligarchie. »
Michels a ensuite illustré sa loi jusqu’à la caricature : passé par le socialisme révolutionnaire, il adhère en 1924 au parti de Mussolini et finit professeur à Pérouse. L’airain a pourtant ses failles.
En 1956, Seymour Martin Lipset, Martin Trow et James Coleman décrivent un syndicat d’imprimeurs américain où 2 partis internes se disputaient réellement le pouvoir, preuve que la pente n’est pas une fatalité quand on bâtit l’organisation pour la contrarier.
C’est exactement le pari du #PIC, qui n’a pas la naïveté de se croire exempt de la loi qu’il dénonce. Son Protocole pose une hiérarchie de procédures et non de personnes, opposable à tous quel que soit le rang ; sa Constitution abroge l’article 27 de 1958, qui déclare nul tout mandat impératif, et rend tout délégué révocable par référendum.
Reste la parade qu’Athènes appliquait à son Conseil, où nul ne siégeait plus de 2 fois dans sa vie : ne pas durer. Le Protocole s’éteint avec l’installation des institutions : « nous ne construisons pas une organisation durable : nous construisons une organisation suffisante ».
L’oligarchie Le mot grec dit « commandement du petit nombre », et l’on croit avoir tout compris.
Aristote corrige dès le livre III de sa Politique : ce qui distingue essentiellement la démocratie de l’oligarchie, c’est la pauvreté et la richesse ; partout où le pouvoir est aux riches, qu’ils soient minorité ou majorité, c’est une oligarchie.
Le nombre n’est qu’un accident, puisque les riches sont partout peu nombreux. Et l’oligarchie est chez lui une forme déviée : un gouvernement qui n’a pour objet que l’intérêt particulier des riches.
23 siècles plus tard, le politiste américain Jeffrey Winters reprend la leçon dans Oligarchy (2011) : l’oligarque est celui qui commande des ressources matérielles assez massives pour défendre sa fortune, et l’oligarchie, la politique de cette défense. Elle ne remplace pas la démocratie ; elle loge à l’intérieur.
Winters range les États-Unis parmi les oligarchies « civiles » : les grandes fortunes n’y ont plus besoin d’armées privées, l’État protège la propriété, et elles consacrent leurs moyens à toute une industrie de la défense de la fortune. Avocats, fiscalistes, experts, lobbyistes.
En 2014, Martin Gilens et Benjamin Page confrontent 1 779 choix de politique publique américains, entre 1981 et 2002, aux préférences des différents groupes : les élites économiques et les groupes d’intérêts patronaux pèsent de façon substantielle ; le citoyen moyen et les associations de masse, peu ou pas.
Leur méthode a été contestée, notamment par Omar Bashir en 2015 ; la question qu’ils posent, elle, n’a plus quitté la science politique.
Inutile de chercher des conjurés en cagoule : l’oligarchie n’a pas besoin de complot. Il lui suffit que l’argent achète de l’accès, de l’expertise, du temps d’antenne et du temps de cerveau législatif, pendant que le citoyen dispose d’un bulletin tous les 5 ans.
Le #PIC ne répond pas par la chasse aux riches mais par l’architecture : le vote sur les projets et les budgets avant l’élection des personnes, le référendum d’initiative citoyenne en toutes matières et, puisqu’il naît des doléances de 7 777 citoyens tirés au sort, sans seuil de signatures, la transparence de tout financement qui vise l’influence.
L’aristocratie élective L’expression n’est pas une injure de révoltés : c’est un compliment, et il est signé Rousseau.
Au livre III du Contrat social (1762), il distingue 3 sortes d’aristocratie, naturelle, élective et héréditaire, et tranche : la deuxième est la meilleure, « c’est l’aristocratie proprement dite ».
Mais Rousseau la voulait pour le gouvernement, c’est-à-dire pour exécuter les lois, jamais pour les faire.
La souveraineté, écrit-il quelques chapitres plus loin, ne peut être représentée ; le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement : « sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien ».
20 siècles plus tôt, Aristote avait posé la règle : il passe pour démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort, et pour oligarchique qu’elles le soient par l’élection.
Montesquieu la recopie en 1748 : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie. » Puis vient le coup de génie des fondateurs modernes : prendre le procédé aristocratique, et l’appeler démocratie.
James Madison l’assume en 1787 dans le dixième article du Fédéraliste : la voix publique, prononcée par les représentants du peuple, pourrait être plus conforme au bien public que si le peuple la prononçait lui-même.
Sieyès, en 1789, oppose en toutes lettres l’« État représentatif » à l’« État démocratique ».
En 1995, Bernard Manin reconstitue ce tour de passe-passe : notre régime mêle une face démocratique, puisque tous votent, et une face aristocratique, puisque l’élection sélectionne des gens tenus pour supérieurs.
Le suffrage universel n’a pas aboli l’aristocratie élective : il l’a rendue universelle.
Le #PIC ne demande pas qu’on choisisse mieux nos aristocrates. Il rend au sort ce qui revient au sort (une Assemblée pour un tiers tirée au sort, une Chambre citoyenne tirée au sort à la place du Sénat) et au peuple ce qui revient au peuple : la loi, par le référendum, comme le voulait Rousseau.
L’architecture de capture systémique L’expression est du #PIC, et elle se présente pour ce qu’elle est : une hypothèse. La voici.
Nos crises politiques ne seraient pas des pannes, mais le fonctionnement nominal d’une machine conçue pour absorber l’énergie démocratique et la recycler en circuits fermés : l’élection, le débat parlementaire sans issue, l’alternance sans alternative.
L’impuissance du citoyen ne serait pas un défaut du système, mais son produit fini. Hypothèse, donc ; mais elle a un ancêtre respectable et des pièces à conviction.
L’ancêtre : en 1971, l’économiste George Stigler, futur prix Nobel, pose qu’en règle générale la réglementation est acquise par l’industrie, conçue et exploitée principalement à son profit.
C’est la théorie de la capture réglementaire : le gendarme finit au service de ceux qu’il devait surveiller. Le #PIC étend le soupçon de l’agence au régime tout entier.
Les pièces : le 27 août 1958, Michel Debré présente la future Constitution au Conseil d’État en empruntant une image à l’architecture ; il faut au régime « une clef de voûte », et « cette clef de voûte, c’est le Président de la République ».
Les juristes appellent la suite « parlementarisme rationalisé ».
L’article 34 borne le domaine de la loi, l’article 40 interdit aux parlementaires toute initiative qui réduirait une ressource publique ou aggraverait une charge, l’article 44 permet au gouvernement d’exiger un vote bloqué, l’article 49, alinéa 3, fait adopter un texte sans vote, sauf si une motion de censure renverse le gouvernement.
Debré l’avait dit sans fard : la question de confiance est « l’arme du Gouvernement, et de lui seul ». On s’en est servi pour la cent dix-huitième fois le 20 janvier 2026, par un Premier ministre qui avait annoncé, le 3 octobre 2025, qu’il y renonçait.
L’article 16, lui, a donné les pleins pouvoirs au chef de l’État du 23 avril au 29 septembre 1961 : plus de 5 mois pour un putsch qui n’avait pas duré une semaine.
Rien de cela n’est un complot : tout est public, voté, enseigné en faculté. C’est précisément ce qui rend l’hypothèse sérieuse.
Le #PIC en tire sa ligne : ne plus chercher à mieux élire dans cette architecture, mais la rendre obsolète en rendant aux citoyens le pouvoir constituant. Et sa Constitution prévoit, noir sur blanc, la protection de la refondation contre sa propre capture.
La pathocratie représentative Commençons par l’aveu, puisque nous pratiquons l’exercice mieux que ceux que nous visons : accoler un vocabulaire clinique à des élus, c’est une accusation par excellence. C’est une petite provocation du #PIC, et elle est assumée.
Le mot « pathocratie » vient du psychiatre polonais Andrzej Łobaczewski, qui l’a forgé pour décrire les régimes totalitaires qu’il avait connus comme des systèmes où des personnalités pathologiques prennent les commandes.
Son livre, Political Ponerology (« la ponérologie politique »), n’a circulé que tardivement, par un petit éditeur canadien, et la psychiatrie universitaire l’a laissé de côté : une référence très marginale, que nous empruntons comme une étiquette, pas comme une preuve.
Nous ne poserons d’ailleurs aucun diagnostic sur personne ; nous laissons cet exercice aux plateaux de télévision. Reste ce que la notion a de pertinent, et qui ne doit rien à Łobaczewski.
D’abord, le pouvoir transforme ceux qui l’exercent : en 2003, le psychologue Dacher Keltner et ses collègues rassemblent les travaux montrant que le pouvoir désinhibe, tourne l’attention vers la récompense et la détourne des intérêts d’autrui ; en 2009, le neurologue et ancien ministre britannique David Owen décrit un « syndrome d’hubris » acquis dans l’exercice prolongé du pouvoir.
Ensuite, toute compétition sélectionne les traits qui y réussissent : l’aplomb, le goût de la scène, l’appétit de conquête. La pathocratie représentative n’est donc pas une galerie de malades ; c’est un filtre.
Platon, au livre III des Lois, appelait « théâtrocratie » le régime où la scène a pris la place du jugement ; il en accusait un public devenu juge, nous en accusons la troupe.
Car c’est le dispositif qui transforme l’opposition en spectacle, le désir de changement en vote pour le « moins pire », et les histrions en agents de maintenance du système. Le problème n’est pas le pilote, c’est le logiciel de pilotage.
D’où la réponse du #PIC, qui ne mise pas sur la vertu des candidats : un exécutif collégial de sept membres sans hiérarchie entre eux, un mandat unique et non renouvelable, et des délégués révocables par référendum.
L’hubris Pour les Grecs, l’hubris n’est pas d’abord un sentiment : c’est un délit.
Aristote la définit dans sa Rhétorique comme le fait d’humilier autrui, non pour en tirer un avantage, mais pour le seul plaisir de s’affirmer supérieur, et le droit athénien ouvrait contre elle une action publique.
La tragédie en fait la faute par excellence : l’homme qui oublie sa mesure, et que la némésis vient rattraper. Rome avait trouvé une parade de théâtre.
Selon Tertullien, pendant le triomphe, on soufflait par-derrière au général vainqueur, debout sur son char : regarde derrière toi, souviens-toi que tu es un homme.
En 2009, dans la revue de neurologie Brain, David Owen, médecin passé par la neurologie et la psychiatrie avant de devenir ministre britannique des Affaires étrangères, et le psychiatre Jonathan Davidson, de l’université Duke, proposent de nommer « syndrome d’hubris » un trouble de la personnalité acquis, et non inné, qui se développe chez certains dirigeants au contact prolongé d’un grand pouvoir et qui régresse d’ordinaire quand ce pouvoir s’en va.
Ils en dressent 14 symptômes : se confondre avec la nation, parler de soi au « nous » de majesté, mépriser l’avis des autres, ne se croire comptable que devant l’Histoire ou devant Dieu, perdre le contact avec la réalité, négliger le détail concret de l’action.
3 symptômes suffisent, dont l’un au moins parmi les cinq qui n’appartiennent qu’à ce syndrome. Nous ne poserons ce diagnostic sur personne : il appartient aux médecins, et l’on ne réforme pas un régime en psychanalysant ses dirigeants.
La leçon utile est ailleurs. Si l’hubris s’attrape au pouvoir et se soigne par sa perte, la prévention est institutionnelle, et Lord Acton l’avait écrit dès 1887 : le pouvoir tend à corrompre, et le pouvoir absolu corrompt absolument.
Notre Ve République concentre sur une seule tête le droit de dissolution, la nomination du Premier ministre, le titre de chef des armées et l’article 16.
Le #PIC a préféré l’esclave du triomphe au psychiatre : un exécutif de sept membres sans chef, une présidence tournante et purement honorifique, un mandat unique, et, auprès de chaque détenteur de mandat, un Binôme-Égide chargé de lui tenir tête sans jamais décider à sa place.
Les rendements décroissants de la complexité De 1914 à 1928, la Royal Navy passe de 62 à 20 grands bâtiments de combat ; dans le même temps, les fonctionnaires de l’Amirauté passent de 2 000 à 3 569. Cyril Northcote Parkinson publie ce relevé dans The Economist du 19 novembre 1955 : une administration croît de 5 à 7 % l’an, qu’il y ait du travail ou non. En 1988, l’archéologue Joseph Tainter en tire la loi historique dans The Collapse of Complex Societies. Toute société résout ses problèmes en ajoutant de la complexité, une armée, un impôt, un corps de contrôleurs, et chaque couche nouvelle rapporte moins que la précédente, jusqu’au point où son rendement marginal devient négatif. L’effondrement n’est alors, selon sa définition, qu’une perte rapide et importante de complexité sociopolitique : l’édifice devenu trop cher pour ceux qui le portent. Rome en dessine la courbe. La monnaie d’argent, rognée dès Néron, n’en contient plus qu’environ un vingtième sous Aurélien ; en 301, l’édit du Maximum de Dioclétien fixe sous peine de mort le prix de toute chose, et engendre pénurie et marché noir. Chaque solution était défendable ; leur somme fut mortelle. En 1991, le Conseil d’État avertissait : « Quand le droit bavarde, le citoyen ne lui prête plus qu’une oreille distraite » ; en 2006, il constatait que l’alerte était restée à peu près sans effet. Tainter laisse ouverte la seule question politique : qui décide de ce que l’on simplifie ? Si personne ne choisit, la crise choisira ; si une oligarchie choisit, elle épargnera ses propres guichets. Le #PIC répond par la subsidiarité ascendante et par une Constitution qui met à la charge de l’administration la preuve de sa propre utilité. Les empires meurent de leurs additions ; un peuple souverain apprend la soustraction.
La contre-productivité En 1973, Ivan Illich fait une division que personne n’avait songé à faire. L’Américain moyen, calcule-t-il dans Énergie et équité, consacre plus de 1 600 heures par an à sa voiture, à la conduire ou à travailler pour la payer, et parcourt 10 000 kilomètres : à peine 6 kilomètres à l’heure, l’allure d’un piéton, assis et endetté. Le calcul fonde un concept : passé un certain seuil, un outil ou une institution détruit la valeur qu’il avait pour mission de produire. 2 ans plus tard, Némésis médicale s’ouvre sur une phrase qui fit scandale : « The medical establishment has become a major threat to health » (« l’institution médicale est devenue une menace majeure pour la santé »). Outrance ? L’enquête nationale ENEIS estimait encore, pour 2019, entre 55 000 et 130 000 événements indésirables graves évitables survenus à l’hôpital en France. La cible d’Illich n’est pas le soignant : c’est le seuil. Et le seuil ne sonne jamais, car l’institution qui l’a franchi se pilote à ses chiffres. L’économiste Charles Goodhart l’a établi en 1975, l’anthropologue Marilyn Strathern l’a résumé en 1997 : quand une mesure devient un objectif, elle cesse d’être une bonne mesure. Chacun, de bonne foi, soigne alors le tableau de bord plutôt que la mission. Tacite l’avait noté : corruptissima re publica plurimae leges (« c’est quand l’État est le plus corrompu que les lois sont les plus nombreuses »). La parade n’est ni la table rase ni la rallonge budgétaire : c’est que ceux qui subissent l’institution puissent la corriger. D’où, dans la Constitution d’urgence, le référendum d’initiative citoyenne en toutes matières et la valeur reconnue au temps du citoyen. Une institution que ses usagers ne peuvent pas corriger finit toujours par les servir à l’envers.
Le détricotage du programme du CNR Le 15 mars 1944, le Conseil national de la Résistance adopte le programme qu’on diffusera sous le titre Les Jours heureux. Le 4 octobre 2007, dans Challenges, Denis Kessler, patron de SCOR et ancien vice-président du Medef, signe « Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde ! » : « Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. » Puis la méthode : « La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. » Et le mot d’ordre : « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! » Aucun complot : un complot se cache, ceci s’imprime en kiosque. Inutile de prêter au chroniqueur un pouvoir d’exécution : sa liste, qui citait les statuts et les régimes spéciaux de retraite, se lit désormais comme un calendrier tenu par des majorités successives, chacune avec ses raisons. Depuis le 1er janvier 2020, plus aucun cheminot n’est recruté au statut ; la réforme de 2023, qui ferme plusieurs régimes spéciaux aux nouveaux embauchés, passe sans vote de l’Assemblée et survit à la censure à 9 voix près. Quand plus d’un million de citoyens demandent un référendum contre la privatisation d’Aéroports de Paris, créé par ordonnance en octobre 1945, le Conseil constitutionnel constate, le 26 mars 2020, qu’il en fallait plus de 4 fois plus. Car une loi défait une loi. Les conquis de 1945 logent à l’étage législatif de la hiérarchie des normes, à portée de toute majorité de circonstance. D’où la parade du #PIC : le référendum obligatoire, pour que le commun ne se défasse plus sans le peuple. Ce que le peuple ne verrouille pas, d’autres le défont méthodiquement.
Le gigantisme « Wherever something is wrong, something is too big » (« partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop grand ») : la phrase est de Leopold Kohr, économiste autrichien exilé, dans The Breakdown of Nations (1957). On en fit une boutade ; c’est une hypothèse de gouvernement. Au-delà d’une certaine échelle, le pouvoir excède toute surveillance, la distance dissout la responsabilité, et la bonne volonté ne suffit plus. Ernst Friedrich Schumacher, 20 ans économiste en chef du Charbon britannique, en tira Small Is Beautiful, sous-titré « une économie comme si les gens comptaient ». En 1998, l’anthropologue James C. Scott décrit le mécanisme intime dans Seeing Like a State : un pouvoir trop vaste ne voit plus le réel, il le lit, et ne sait lire que ce qu’il a d’abord simplifié ; la forêt allemande alignée en monoculture prospéra une génération, puis dépérit. Le gigantisme n’est pas une fatalité technique, c’est une politique, et la France l’a votée récemment. La loi du 16 janvier 2015 ramène les régions métropolitaines de 22 à 13 ; la loi NOTRe du 7 août 2015 porte de 5 000 à 15 000 habitants le seuil des intercommunalités ; leur nombre fond de près de 4 sur 10. En décembre 2019, 2 députés de bords opposés concluent, dans un rapport à l’Assemblée nationale, que cette réforme « a bien souvent produit des résultats contraires aux buts poursuivis » : économies jamais documentées, maires éloignés des décisions. Le #PIC fait le pari inverse : la subsidiarité ascendante, qui ne confie à l’étage supérieur que ce que l’étage inférieur ne sait pas faire, et la libération des communes. Ce qu’on ne peut plus voir, on ne peut plus le contrôler ; et ce qu’on ne contrôle plus finit par nous gouverner.
Le technocratisme En 1919, un ingénieur de Berkeley, William Henry Smyth, forge le mot technocracy : le gouvernement par les experts. Le rêve est généreux, donc redoutable. Car le technocratisme ne supprime pas le vote : il le rend sans objet en déplaçant la décision là où le consentement n’est plus requis, dans les traités, les autorités indépendantes, les règles automatiques. Le 29 janvier 2015, dans Le Figaro, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, en livre la formule la plus nette : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. » Le 5 juillet suivant, plus de 6 votants grecs sur 10 rejettent par référendum le plan des créanciers ; le 13 juillet, après 17 heures de sommet, leur gouvernement accepte un troisième plan d’aide aux conditions plus lourdes. Le peuple avait parlé ; la compétence avait tranché. En août 2026, l’essayiste Luc Lelièvre décrit, dans « Mutation », publié sur le Substack Lies are Unbekoming, le stade suivant : des systèmes devenus trop complexes pour les esprits qu’ils prétendent servir, et qui produisent l’inverse de leur mission. Un essai de 6 semaines, publié hors de toute revue : nous faisons ici une exception à notre règle de preuve, et nous l’assumons, parce que le texte en vaut la peine et que son auteur nous a paru d’un intérêt rare. Le diagnostic est précieux ; la conclusion ne l’est pas. « Mutation is not a choice » (« la mutation n’est pas un choix »), écrit-il, et le monde d’après viendrait de lui-même, smaller, more human, more territorial (« plus petit, plus humain, plus territorial »). Le #PIC s’en sépare ici : un paysage qui se recompose sans auteur appartient aux mieux organisés. Le technocratisme ne tombera pas de fatigue ; il faut lui reprendre ce qu’il a confisqué, la question elle-même. D’où le référendum obligatoire, et le pari de la démocratie épistémique : l’expert éclaire, le peuple tranche. Le savoir donne le droit d’être entendu, jamais celui de ne plus rendre de comptes.
Le verrou des parrainages Avant de choisir votre président, quelqu’un a déjà choisi parmi qui vous choisirez. La loi du 6 novembre 1962 exigeait 100 présentations d’élus issus d’au moins 10 départements, et leurs noms restaient secrets. Après les 12 candidats de 1974, la loi organique du 18 juin 1976 porte le seuil à 500, venus d’au moins 30 départements, aucun ne pouvant en fournir plus du dixième, et fait publier 500 noms par candidat, tirés au sort. Le 21 février 2012, saisi par Marine Le Pen, qui invoquait le secret du vote et le pluralisme, le Conseil constitutionnel juge cette publicité conforme : présenter n’est pas voter. La loi organique du 25 avril 2016 achève la mise en lumière : toutes les présentations sont publiées au fil de leur réception, et les élus les adressent eux-mêmes au Conseil. Résultat : sur quelque 42 000 élus habilités, maires pour l’essentiel, 14 296 présentations seulement sont validées en 2017. Près de 2 élus sur 3 se taisent. Nul besoin d’interdire : exposer suffit. Un maire dont la commune dépend de l’intercommunalité, du département ou de la région n’a besoin d’aucune menace pour mesurer ce que coûte un nom affiché : le filtre se ferme de lui-même. Il ne mesure pas le sérieux d’une candidature mais son insertion dans le monde des élus : c’est demander au club d’agréer ceux qui veulent en changer les règles, variante discrète de l’aristocratie élective. En 2012, la commission Jospin proposait de lui substituer 150 000 signatures citoyennes : lettre morte. Le #PIC, par sa méta-candidature, s’adresse aux maires un par un, à visage découvert : la publicité qui intimide la signature honteuse protège la signature assumée. Le verrou est aussi une porte, et elle s’ouvre de l’intérieur, commune par commune.
Le programme homologué Le 21 avril 2016, le Conseil constitutionnel examine une loi qui règle la manière dont radios et télévisions traitent les candidats à l’élection présidentielle. Entre la publication de la liste des candidats et la campagne officielle, la règle sera l’équité, non l’égalité : une équité appréciée selon la contribution de chacun à l’animation du débat et selon sa représentativité, mesurée « en particulier, en fonction des résultats obtenus aux plus récentes élections » et « des indications de sondages d’opinion ».
Le Conseil valide la loi. Il constate sans détour qu’elle permet « que soient traités différemment des candidats qui sont à ce titre dans la même situation », et la justifie : son objet est « de prendre en compte l’importance relative des candidats dans le débat public ». Rien n’est caché. La règle est publique, motivée, conforme.
Le #PIC appelle programme homologué celui qui a franchi les filtres de ce genre. Le mot est de nous, et c’est une hypothèse.
Les filtres sont connus, légaux, et aucun ne vise une idée.
Le premier est le verrou des parrainages : 500 signatures d’élus, que les élus en place accordent ou refusent.
Le deuxième est l’argent. Le remboursement des frais de campagne décuple au-delà de 5 % des suffrages exprimés : en 2022, il passait de 4,75 % à 47,5 % du plafond des dépenses. Une candidature qui n’est pas sûre d’atteindre la barre engage ses fonds comme on joue un pari.
Le troisième est l’antenne : un temps de parole mesuré, notamment, aux scores passés et aux sondages.
Le quatrième n’est écrit nulle part. C’est la tête de gondole : l’audience va à ce qui est déjà connu, et l’antenne suit l’audience. La médiacratie n’a pas besoin de censurer.
Chaque filtre récompense ce qui est déjà installé. Les élus d’hier parrainent, les scores d’hier mesurent, les sondages enregistrent une notoriété que l’antenne a donnée. Le circuit se ferme sans que personne ait à le fermer.
Un programme qui veut passer en apprend vite la grammaire. Il peut être audacieux sur les paramètres, un taux, un seuil, des milliards ; il reste prudent sur la règle qui l’a homologué. Il arrive au pouvoir conforme, et l’on s’étonne ensuite qu’il change si peu.
Les filtres n’empêchent pas toute surprise. Ils décident seulement de la forme qu’elle doit prendre.
Le concept a une faiblesse que nous voyons aussi bien que nos adversaires : il explique trop commodément nos propres échecs. Si le #PIC ne franchit pas les filtres, ce sera leur faute ; s’il les franchit, c’est qu’ils n’existaient pas. Nous proposons d’en faire l’expérience avant d’en écrire la théorie.
La Constitution d’urgence déplace le filtre du candidat vers la question. L’accès au référendum « n’est subordonné à aucun seuil de signatures » : ce sont des citoyens tirés au sort, l’Agora citoyenne puis les Formulateurs, qui font naître les questions et en arrêtent le libellé.
Tout média qui bénéficie d’un avantage public doit faire place à la contradiction « à parité de visibilité ». Et le programme d’un élu cesse d’être une réclame : il lui devient « juridiquement opposable ».
Le réflexe tient en une question. Quand un programme vous paraît raisonnable, demandez-vous qui l’a trouvé raisonnable avant vous, et qui n’a jamais eu l’antenne pour vous dire le contraire.
Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « Le programme et le système ».
La cybernétique du pouvoir Dans les années 1830, le physicien André-Marie Ampère entreprend de classer toutes les connaissances humaines. Pour l’art de gouverner, il reprend un mot grec : la cybernétique, « que je nomme Cybernétique, du mot […], qui, pris d’abord, dans une acception restreinte, pour l’art de gouverner un vaisseau, reçut de l’usage, chez les Grecs même, la signification, tout autrement étendue, de l’art de gouverner en général ».
Le passage paraît en 1843, 7 ans après sa mort, dans la seconde partie, posthume, de son Essai sur la philosophie des sciences. Dans sa classification, la rubrique suivante s’intitule « Théorie du pouvoir ».
Un siècle plus tard, le mathématicien américain Norbert Wiener reprend le mot, apparemment sans connaître Ampère, pour baptiser la science de la commande et de la communication, « in the animal and the machine » (chez l’animal et dans la machine ; trad. IA). Nous sommes en 1948. Dès l’introduction, il avoue un malaise : les cybernéticiens apportent, écrit-il, une contribution accessoire à « the concentration of power (which is always concentrated, by its very conditions of existence, in the hands of the most unscrupulous) » (la concentration du pouvoir, lequel est toujours concentré, par ses conditions mêmes d’existence, entre les mains des moins scrupuleux ; trad. IA).
La cybernétique du pouvoir, c’est le nom que le #PIC propose, à la suite de Frédéric Bascuñana, pour ce que Wiener redoutait. L’hypothèse est la suivante : un pouvoir qui ne commande plus, mais qui pilote. Il ne dit pas « obéis ». Il mesure ce que vous faites, ajuste ce qu’il vous montre, et recommence.
Elle tient en une triangulation. Le nudge dispose le décor du choix. Le storytelling donne un sens à ce qui arrive et distribue les rôles. L’influence fait circuler le message par des relais de confiance. Ces techniques ne sont pas des outils séparés : « Ça s’interpénètre », disait-il dès 2021, quand il les recommandait encore aux entreprises.
Il ne manque au triangle qu’une pièce pour devenir une machine : le capteur. Sondages, audiences, données de navigation. On mesure la réaction, on corrige, on émet de nouveau. Le triangle devient une boucle. Les ingénieurs appellent cela une rétroaction.
Wiener l’avait décrite en 1948, avec une lucidité qui glace. Le sot, écrit-il, agit d’une façon « as predictable as the struggles of a rat in a maze » (aussi prévisible que les efforts d’un rat dans un labyrinthe ; trad. IA) ; telle politique de mensonge, ou plutôt d’énoncés sans rapport avec la vérité, l’amènera à acheter une marque de cigarettes ou à voter pour un candidat, « any candidate » (n’importe lequel ; trad. IA). Pour régler le message, il y a « our machinery of radio fan ratings, straw votes, opinion samplings » (notre machinerie de mesures d’audience, de votes de paille, de sondages d’opinion ; trad. IA).
Et il conclut que, de tous les facteurs qui empêchent une société de se réguler elle-même, « the control of the means of communication is the most effective and most important » (la maîtrise des moyens de communication est le plus efficace et le plus important ; trad. IA).
L’anthropologue Gregory Bateson, membre du noyau des conférences Macy où la cybernétique s’est élaborée, puis l’inspirateur de ce qu’on appellera l’école de Palo Alto, en a donné en 1969 l’exemple le plus cru. Goebbels, dit-il, ne pouvait pas contrôler l’opinion allemande : il lui fallait des espions, des enquêteurs ou des sondages pour savoir ce que pensaient les Allemands, ajuster ce qu’il disait, puis vérifier à nouveau comment ils réagissaient. « It is an inter-action, and not a lineal situation » (c’est une interaction, non une situation linéaire ; trad. IA).
Bateson en tirait que le pouvoir unilatéral n’existe peut-être pas. Frédéric Bascuñana en tire une autre leçon : la boucle n’abolit pas l’asymétrie, elle la perfectionne. Car c’est l’appareil de Goebbels, et non les Allemands sondés, qui disposait des espions et des sondages. La rétroaction n’est pas la délibération.
Les mots qu’il emploie sont ceux d’un ancien praticien de l’influence, devenu son critique, conversion qu’il revendique. La cybernétique appliquée à une population, dit-il en 2026, « c’est un thermostat géant ». Et encore : « la cybernétique permet de monitorer les comportements humains et de les influencer sans autre intervention que celle de la machine ».
Le 22 mars 2020, le sous-groupe de sciences comportementales du conseil scientifique britannique (SPI-B) proposait d’augmenter la menace perçue chez ceux qui se sentaient trop en sécurité, tout en leur indiquant les gestes qui protègent. La peur y devient une variable qu’on propose de régler selon les relevés.
Le philosophe Michel Foucault a donné en 1982 une définition du pouvoir en général qui convient exactement à celui-ci : « L’exercice du pouvoir consiste à “conduire des conduites” et à aménager la probabilité. » Aménager la probabilité : c’est, en 3 mots, le programme commun du nudge, du récit et de l’influence.
Le philosophe Baptiste Rappin, docteur en sciences de gestion et maître de conférences à l’université de Lorraine, soutient que le management est né de la cybernétique et qu’il construit « des outils rationnels destinés à orienter les comportements humains ». Nous en tirons, pour notre part, que le gouvernement des hommes tend à devenir leur gestion, et le citoyen une ressource. Frédéric Bascuñana a consacré à ces questions plusieurs échanges publics avec lui, sans que Rappin endosse en rien l’hypothèse du #PIC.
Reste la question décisive : à quoi sert la boucle ? Un thermostat ne cherche pas à changer la pièce ; il cherche à la maintenir à la température voulue. Selon cette hypothèse, la cybernétique du pouvoir ne vise ni la révolution, ni même l’adhésion. Elle vise l’équilibre du système qui la met en œuvre, ce que le physiologiste Walter Cannon avait nommé l’homéostasie : non celle de la société entière, que Wiener tenait pour la marque d’une société saine, mais celle du pouvoir qui pilote.
Et son meilleur instrument n’est pas la contrainte. C’est le découragement. C’est la thèse de l’essai en préparation de Frédéric Bascuñana, La Dépression plutôt que la répression : la répression n’a pas disparu, mais un pouvoir qui sait décourager n’a plus besoin d’y recourir d’abord. Pourquoi réprimer, demande-t-il, quand il suffit de déprimer ?
Réserve loyale, en 3 temps. La cybernétique du pouvoir est un concept forgé par le #PIC : une hypothèse, une aspérité pour la pensée, non une vérité révélée. L’expression est neuve ; l’intuition ne l’est pas : Karl Deutsch faisait dès 1963 de la cybernétique un modèle du gouvernement, Céline Lafontaine en a retracé l’empire sur les sciences humaines en 2004, et Ivan Bouchardeau l’étudie en 2026 comme technique de gouvernement. Elle ne suppose aucun chef d’orchestre caché ; elle décrit des techniques publiques, enseignées, achetées sur marché public.
La cybernétique, ensuite, n’est pas coupable : Bateson, qui avait servi la propagande de guerre, a mis en garde dès 1942 contre son usage pour commander, et Stafford Beer, qui guida au Chili, de 1971 à 1973, le projet Cybersyn, plaidait pour des systèmes conçus « to produce freedom as an output » (pour produire, en sortie, de la liberté ; trad. IA).
Enfin, Rappin a mis au jour les fondements théologiques de l’« intelligence collective », qu’il rattache à la généalogie de la cybernétique, et il en tire les conséquences politiques sous l’angle du « passage du gouvernement vers la gouvernance ». Un mouvement qui s’appelle le Pari de l’Intelligence Collective doit l’entendre, et mériter son nom.
D’où la réponse du #PIC : ne pas casser la boucle, mais la rendre aux citoyens. Que ceux qui sont mesurés sachent qui les mesure, à quelles fins, et puissent corriger le pilote. C’est la définition même de l’auto-correction démocratique. La Constitution d’urgence interdit toute « ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre » (Titre V, article premier), rend public le code des algorithmes qui règlent la visibilité, la diffusion et la modération des contenus sur les plateformes de plus de 5 millions d’utilisateurs mensuels en France (Titre VIII, article 3), et oblige tout groupement qui dépense plus de 10 000 euros par an pour peser sur la décision publique, une élection ou le débat public à dire d’où vient son argent (Titre XVI, article 2).
Le cybernéticien Heinz von Foerster avait donné en 1973 la règle la plus simple : « Act always so as to increase the number of choices » (agis toujours de manière à augmenter le nombre des choix ; trad. IA). Le pouvoir cybernétique ne retire pas forcément d’options : il fait en sorte qu’une seule paraisse aller de soi, en vous laissant croire que vous choisissez. Le #PIC veut multiplier les choix, et vous laisser choisir pour de bon.
Au citoyen, un réflexe. Quand vous sentez qu’on vous fait passer d’une peur à une autre, d’une indignation à une autre, demandez-vous qui mesure vos réactions, plateforme, institut de sondage ou service de communication, et ce qu’il en fait. Et souvenez-vous que l’abattement aussi est un résultat. Ampère plaçait la cybernétique juste avant la théorie du pouvoir. Il manquait une rubrique : la pensée systémique du citoyen, qui cherche le point de levier au lieu de subir la boucle.
L’endogamie En 1856, dans L’Ancien Régime et la Révolution, Alexis de Tocqueville compare la noblesse française à celle d’Angleterre. Sa conclusion tient en un mot, la caste, et en un test : « Voulez-vous savoir si la caste, les idées, les habitudes, les barrières qu’elle avait créées chez un peuple y sont définitivement anéanties : considérez-y les mariages. »
En Angleterre, nobles et roturiers suivaient les mêmes affaires, embrassaient les mêmes professions et se mariaient entre eux. En France, constate-t-il en 1856, « après soixante ans de démocratie », les familles anciennes et les nouvelles évitent encore de se mêler par le mariage. D’où sa sentence : « Partout où le système féodal s’est établi sur le continent de l’Europe, il a abouti à la caste ; en Angleterre seulement, il est retourné à l’aristocratie. »
L’endogamie désigne d’abord le mariage à l’intérieur de son propre groupe. L’anthropologue Claude Lévi-Strauss a soutenu en 1949 que les sociétés humaines se fondent sur la règle inverse : l’interdit de l’inceste oblige chaque groupe à s’allier aux autres, donc à échanger. (Pour le mariage entre personnes du même milieu, les sociologues parlent plutôt d’homogamie.) Par extension, le mot décrit un milieu qui se reproduit entre soi : mêmes écoles, mêmes réseaux, mêmes références, mêmes carrières.
La France en offre une mesure. Selon l’Observatoire des inégalités, les enfants de cadres supérieurs formaient 69,8 % des élèves de Polytechnique en 2018 et 68,8 % de ceux de l’ENA en 2015 (remplacée le 1er janvier 2022 par l’Institut national du service public), quand ils représentent à peine un quart des jeunes de leur âge. À l’Assemblée élue en 2022 (dissoute en juin 2024), les cadres et les professions intellectuelles supérieures occupaient environ 70 % des sièges, 3 fois leur part dans la population active ; les ouvriers et les employés, 45 % des actifs, n’en avaient que 34 sur 577.
Le problème démocratique commence plus loin. Emilie, militante du #PIC, l’a situé avec précision en proposant cette entrée : « lorsque cette proximité cesse d’être seulement sociale et devient cognitive ». Le #PIC en fait son hypothèse. Un groupe très homogène peut croire débattre alors qu’il confronte des nuances à l’intérieur d’un même cadre mental : on s’y contredit beaucoup, on y rencontre rarement quelqu’un qui pose le problème autrement.
Il n’y faut ni complot ni intention. Les sociologues Paul Lazarsfeld et Robert K. Merton ont nommé en 1954 la pente la plus ordinaire de la vie sociale, l’homophilie : qui se ressemble s’assemble. Nous fréquentons ceux qui nous ressemblent, nous faisons confiance à ceux dont nous comprenons les codes, nous recrutons dans les réseaux que nous connaissons, et nous jugeons raisonnables ceux qui partagent déjà nos représentations.
Le résultat peut être un aveuglement collectif. En avril 1961, une poignée de conseillers brillants approuvent le débarquement de la baie des Cochons, à Cuba, en écartant les rares objections, que leurs auteurs finissent parfois par taire ; l’opération tourne au désastre en 3 jours. Le psychologue Irving Janis y lira en 1972 la pensée de groupe : l’illusion d’unanimité, l’autocensure, et ces gardiens qui écartent l’information dérangeante. Des personnes compétentes, intelligentes et de bonne foi peuvent devenir, ensemble, aveugles.
Réserve loyale, et c’est elle qui fait la force de l’entrée : l’endogamie n’est pas le vice des autres. Elle guette une administration, une rédaction, une université, un parti, et un mouvement citoyen. Un collectif qui combat l’entre-soi peut bâtir le sien en quelques mois, à force de partager les mêmes lectures, les mêmes adversaires et les mêmes évidences. On ne se guérit pas de l’entre-soi en se réunissant entre gens qui le dénoncent.
La parade que propose le #PIC tient en institutions. Sa Constitution d’urgence propose de remplacer le Sénat par une Chambre citoyenne de 300 citoyens au moins, tirés au sort, et impose à la loi de leur garantir une indemnité qui compense toute perte de revenu et la protection de leur emploi : le hasard ne suffit pas, encore faut-il que les tirés au sort puissent siéger. Elle prévoit aussi que ses Formulateurs, tirés au sort, soient renouvelés à chaque votation, et que nul n’y siège 2 fois de suite. Son Protocole, enfin, s’applique la règle à lui-même : le mouvement « ne recherche pas le consensus, qui est un affaissement, mais le pluralisme, qui est un travail ».
Au citoyen, un réflexe, en une question, celle qu’Emilie propose de poser partout : « Qui manque autour de la table ? » Avant de juger une décision, regardez aussi qui l’a prise : les mêmes écoles, les mêmes métiers, les mêmes quartiers ? Puis posez la même question à votre propre groupe. Montaigne, qui voulait qu’on voyage pour « frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui », n’a pas dit autre chose.
Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, aux entrées « Les deux pluralismes » et « Le tirage au sort ».
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Nommer le procédé, c’est déjà s’en déprendre.

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