Le programme et le système Le 13 août 2020, au petit matin, l’éditeur de Fortnite active dans son jeu un paiement direct qui contourne celui d’Apple. Dans la matinée, Fortnite a disparu de l’App Store.
La règle était publique. Le magasin impose son propre système de paiement et se réserve le reste : il rejettera, écrit-il, ce qui franchit « la ligne », et la ligne, il la reconnaîtra quand il la verra.
Une application acceptée par le magasin ne renverse pas le magasin : elle s’y conforme, ou elle en sort.
La politique parle la même langue. Les partis proposent des « programmes », et le mot est juste : ce sont des applications qui tournent sur un système d’exploitation qu’ils n’ont pas écrit.
Pour s’installer à l’Élysée, un programme franchit des filtres publiés, sans le moindre complot : cinq cents parrainages d’élus, un remboursement des frais de campagne qui décuple au-delà de 5 % des suffrages, un temps d’antenne mesuré, jusqu’à la campagne officielle, à l’aune notamment des sondages et des scores passés. Les médias tiennent la vitrine ; les têtes de gondole vont à ceux qui se vendent déjà.
Le programme qui passe ces filtres n’est plus tout à fait celui qu’on avait écrit. Au pouvoir, il règle des taux, des seuils, des subventions ; il touche rarement à la règle. Tant qu’on dépend du système, on n’a pas un plan : on a un programme compatible.
Le #PIC n’a pas de programme, et c’est une règle écrite. Il propose de changer la règle qui décide quels programmes s’installent : une Constitution d’urgence soumise au référendum, dont le code source est public. Les programmes, ensuite, le peuple les écrira, question par question.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Vous n’avez pas de programme : c’est un chèque en blanc », « Sans parti, sans argent, sans médias, c’est perdu d’avance », « Vous n’aurez jamais vos cinq cents parrainages », « Vous vous servez de l’élection pour abattre les institutions », « Encore un parti, encore un sauveur ».
Pour aller plus loin
Le mot a une histoire, et elle s’est retournée. En mai 1869, à Belleville, ce sont des électeurs qui rédigent le programme et le remettent au candidat : « Au nom du suffrage universel, base de toute organisation politique et sociale, donnons mandat à notre député d’affirmer les principes de la démocratie radicale et de revendiquer énergiquement » une liste de réformes, de la liberté de la presse à l’instruction laïque, gratuite et obligatoire. Léon Gambetta le reprend à son compte et jure d’y obéir comme à un contrat. Le programme était un cahier des charges écrit d’en bas ; il est devenu un catalogue écrit d’en haut, et depuis 1958 l’article 27 de la Constitution dispose que « tout mandat impératif est nul » : la promesse n’engage plus que ceux qui l’achètent (voyez la riposte « Vous n’avez pas de programme : c’est un chèque en blanc »).
L’analogie de l’App Store a une jurisprudence. En août 2020, Epic Games choisit la ruse : une fonction de paiement direct, glissée dormante dans une mise à jour approuvée, est activée à distance le 13 août ; Fortnite est retiré le matin même, et Epic attaque Apple en justice dans la journée. Le jugement du 10 septembre 2021 vaut par ses deux moitiés : la juge refuse de tenir Apple pour un monopole illégal, « Success is not illegal » (le succès n’est pas illégal ; trad. IA), mais condamne, au titre du droit californien, les clauses qui empêchaient les développeurs de signaler à leurs clients des offres moins chères hors du magasin. L’injonction confirmée en appel, Apple lui oppose une nouvelle commission et de nouvelles restrictions ; le 30 avril 2025, la juge constate une violation délibérée : « This is an injunction, not a negotiation » (c’est une injonction, pas une négociation ; trad. IA). Une semaine plus tôt, Bruxelles lui avait infligé 500 millions d’euros d’amende pour des entraves comparables, au titre du règlement sur les marchés numériques.
La leçon tient en une ligne : l’application n’a rien obtenu en tant qu’application. Sa ruse lui a valu l’expulsion ; ce qui a fait bouger le magasin est une règle qui le surplombe, un juge puis une loi, et même alors il a disputé l’exécution pied à pied. Transposée, la leçon devient méthode : on change un système au niveau où s’écrivent ses règles, en verrouillant d’avance l’exécution de la décision. D’où la Constitution d’urgence : une décision du peuple s’impose à tous les pouvoirs constitués, et « aucune autorité ne peut en suspendre, en retarder ou en dénaturer l’exécution » (Titre II, article 9).
Les filtres du système politique français sont de même nature : publics, légaux, et d’autant plus efficaces qu’ils ne supposent aucun complot. Le premier est le verrou des parrainages. Le deuxième est l’argent : à la présidentielle, l’État rembourse jusqu’à 47,5 % du plafond des dépenses aux candidats qui dépassent 5 % des suffrages exprimés au premier tour, 4,75 % aux autres, et les banques se font assez prier pour qu’un médiateur du crédit soit chargé de faciliter le dialogue avec elles. Le troisième est la vitrine : jusqu’à la veille de la campagne officielle, radios et télévisions ne doivent aux candidats que l’équité, et leur représentativité s’apprécie notamment « en fonction des résultats obtenus aux plus récentes élections » et « des indications de sondages d’opinion ». En 2016, le Conseil constitutionnel a validé ces règles, qui « permettent que soient traités différemment des candidats qui sont à ce titre dans la même situation ». On est vu parce qu’on sonde haut, on sonde haut parce qu’on est vu, on franchit les 5 % parce qu’on a été vu. Toute organisation, écrivait en 1960 le politiste E. E. Schattschneider, mobilise des biais : elle fait entrer certains conflits dans la politique et en laisse d’autres dehors.
Le programme qui a franchi les filtres arrive au pouvoir avec des réglages. En 1999, la systémicienne Donella Meadows a classé les points d’action sur un système, du plus faible au plus puissant : les paramètres, taux, subventions, normes, arrivent « dead last » (bons derniers ; trad. IA), et changer les mains sur les robinets, élus compris, ne change guère une tuyauterie dont les règles restent les mêmes ; les constitutions sont pour elle l’exemple le plus fort des règles sociales. L’histoire récente offre deux contre-épreuves, une de chaque bord. En mars 1983, le pouvoir élu sur les « 110 propositions » maintient le franc dans le Système monétaire européen et engage la rigueur. À l’automne 1995, le président élu sur la « fracture sociale » fait passer d’abord la réduction des déficits, condition de la monnaie unique. On peut y lire des renoncements ; l’analyse systémique y lit d’abord une incompatibilité de version : le programme a rencontré une règle d’un étage supérieur, qu’il ne pouvait réécrire seul.
La meilleure objection vise le #PIC lui-même : sans programme, vous demandez un chèque en blanc. Elle a de la force : l’électeur a le droit de savoir ce qu’il choisit, un mouvement muet sur l’école ou les retraites peut cacher un agenda, et la Constitution d’urgence contient des choix de fond, du plafond fiscal au dividende citoyen. Accordons-lui un point : le #PIC demande bien qu’on lui fasse confiance, mais sur une seule chose, une procédure et une date de sortie, et cette chose est vérifiable. Son candidat s’engage devant notaire, avant le scrutin, à soumettre au référendum un texte que chacun peut lire aujourd’hui ; si le peuple le rejette, il démissionne. Les orientations de fond y figurent comme un brouillon révisable par les premiers votes ; le Manifeste le dit d’une incise : « un programme peut être déprogrammé ». Reste l’ironie : c’est le mouvement sans programme qui propose de rendre les programmes obligatoires. Sous la Constitution d’urgence, le programme d’un délégué élu « lui est juridiquement opposable » (Titre III, article 5), et les partis sont financés sur la certification de formations où ils établissent « le coût et la faisabilité de leurs propositions » (Titre I, article 10). Le programme cesse d’être une vitrine et redevient un contrat, comme à Belleville.
L’analogie a ses limites. Un État n’est pas une entreprise : ses règles procèdent du suffrage, et ce que le peuple a ratifié en 1958, il peut le réécrire, alors qu’aucun client n’a jamais réécrit les conditions d’Apple. Les réglages, Meadows le rappelait, comptent pour qui est pris dans le flux : un taux de TVA n’est pas une abstraction. Enfin, le #PIC n’échappe pas aux filtres qu’il décrit : il lui faut ses parrainages, son argent, sa part de vitrine. Son pari est d’emprunter la seule porte que le système ne peut fermer sans se renier, l’élection, pour soumettre au peuple non un programme, mais les règles qui décident des programmes : l’évasion du logiciel, par la porte principale. La Constitution d’urgence emploie d’ailleurs le mot dans ses deux sens, le programme du délégué, qu’elle rend opposable, et le programme informatique du tirage au sort, dont elle exige que le code source soit publié : ce qui gouverne doit pouvoir être lu. On ne bat pas un magasin en y vendant une meilleure application ; on le bat en rendant à ses usagers le droit d’en écrire les conditions. Seules les urnes trancheront ce pari.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Comité électoral de Belleville et Léon Gambetta, « Programme de Belleville », mai 1869, repris dans Bourgoint-Lagrange, Aperçus politiques, impr. de M. Décembre, 1884, p. 159-161 (Wikisource) : « Au nom du suffrage universel, base de toute organisation politique et sociale, donnons mandat à notre député d’affirmer les principes de la démocratie radicale et de revendiquer énergiquement : ». consulter la source
Donella H. Meadows, « Leverage Points: Places to Intervene in a System », 1999, archives en ligne du Donella Meadows Project (Academy for Systems Change) : « Parameters are dead last on my list of powerful interventions. Diddling with the details, arranging the deck chairs on the Titanic. » ; « Constitutions are the strongest examples of social rules. » (Les paramètres arrivent bons derniers sur ma liste des interventions efficaces. On tripote les détails, on range les transats du Titanic. ; Les constitutions sont l’exemple le plus fort des règles sociales ; trad. IA). consulter la source
Apple, App Review Guidelines, introduction, dernière mise à jour le 8 juin 2026 (developer.apple.com) : « We will reject apps for any content or behavior that we believe is over the line. What line, you ask? Well, as a Supreme Court Justice once said, “I’ll know it when I see it”. » (Nous rejetterons toute application dont le contenu ou le comportement franchit, selon nous, la ligne. Quelle ligne, demandez-vous ? Eh bien, comme l’a dit un jour un juge de la Cour suprême : « je la reconnaîtrai quand je la verrai » ; trad. IA). consulter la source
United States District Court, Northern District of California, Epic Games, Inc. v. Apple Inc., n° 4:20-cv-05640-YGR, Rule 52 Order After Trial on the Merits, 10 septembre 2021 (CourtListener, pièce 812) : « The hotfix remained inactive until the early morning of August 13, 2020, when Epic Games activated the undisclosed code in Fortnite, allowing Epic Games to collect in-app purchases directly. » ; « While the Court finds that Apple enjoys considerable market share of over 55% and extraordinarily high profit margins, these factors alone do not show antitrust conduct. Success is not illegal. » (Le correctif est resté inactif jusqu’au petit matin du 13 août 2020, quand Epic Games a activé le code non déclaré dans Fortnite, ce qui lui permettait d’encaisser directement les achats intégrés. ; Si la Cour constate qu’Apple détient une part de marché considérable, supérieure à 55 %, et des marges bénéficiaires extraordinairement élevées, ces facteurs ne suffisent pas à établir une pratique anticoncurrentielle. Le succès n’est pas illégal ; trad. IA). consulter la source
Même juridiction, Epic Games, Inc. v. Apple Inc., Order Granting Epic Games, Inc.’s Motion to Enforce Injunction, 30 avril 2025 (CourtListener, pièce 1508) : « For the reasons set forth herein, the Court FINDS Apple in willful violation of this Court’s 2021 Injunction which issued to restrain and prohibit Apple’s anticompetitive conduct and anticompetitive pricing. » ; « This is an injunction, not a negotiation. » (Pour les motifs exposés ci-après, la Cour JUGE qu’Apple a délibérément violé l’injonction de 2021, prononcée pour restreindre et interdire ses pratiques et ses prix anticoncurrentiels. ; C’est une injonction, pas une négociation ; trad. IA). consulter la source
Commission européenne, communiqué IP/25/1085, « Commission finds Apple and Meta in breach of the Digital Markets Act », 23 avril 2025 : « Today, the European Commission found that Apple breached its anti-steering obligation under the Digital Markets Act (DMA) » ; « Therefore, the Commission has fined Apple and Meta with €500 million and €200 million respectively. » (Aujourd’hui, la Commission européenne a constaté qu’Apple avait manqué à son obligation de ne pas entraver l’orientation des clients vers d’autres offres, prévue par le règlement sur les marchés numériques ; la Commission a donc infligé à Apple et à Meta des amendes de 500 millions et de 200 millions d’euros respectivement ; trad. IA). consulter la source
Conseil constitutionnel, décision n° 2016-729 DC du 21 avril 2016, loi organique de modernisation des règles applicables à l’élection présidentielle : « Le troisième alinéa précise que le critère de la représentativité des candidats s’apprécie « en particulier, en fonction des résultats obtenus aux plus récentes élections par les candidats ou par les partis et groupements politiques qui les soutiennent et en fonction des indications de sondages d’opinion ». » ; « ces dispositions permettent que soient traités différemment des candidats qui sont à ce titre dans la même situation ». consulter la source
Public Sénat, « Présidentielle 2022 : quelles sont les règles de financement de la campagne ? », 6 novembre 2021, mis à jour le 11 avril 2022 : « Dépasser la barre des 5 % des suffrages exprimés au premier tour décuple le remboursement. En dessous de 5 %, l’Etat reverse une somme équivalente à 4,75 % du plafond des dépenses du premier tour (800 423 euros). Au-dessus de 5 %, le remboursement est maximal, puisqu’il atteint 47,5 % du plafond de dépenses, soit 8 millions d’euros. ». consulter la source
Version 1 du 1er octobre 2026 — première publication. Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.
Le versant sombre, dans le Lexique du Pouvoir : Le programme homologué · Le verrou des parrainages · La médiacratie
La riposte, dans l’Autodéfense : « Vous n’avez pas de programme : c’est un chèque en blanc » · « Sans parti, sans argent, sans médias, c’est perdu d’avance »
Ce que nous instituons : Protocole, titre I, art. 6 : le refus du programme · Constitution, titre III, art. 5 : l’abrogation du mandat non impératif et la révocabilité · Constitution, titre I, art. 10 : la transformation des partis en organismes de formation
Pour agir : notre stratégie · convaincre un maire
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