Lexique du Pouvoir · La fabrique de l’opinion

La fabrique de l’opinion

La fabrique du consentement L’expression n’est pas née chez les critiques du pouvoir, mais chez ses théoriciens.

En 1922, dans Public Opinion, le journaliste Walter Lippmann tient la « fabrication du consentement » pour une nécessité du gouvernement moderne : la masse serait trop ignorante pour se diriger, une élite doit donc façonner son opinion — pour son bien, cela va de soi.

6 ans plus tard, Edward Bernays, neveu de Freud, ouvre son livre Propaganda par cet aveu : la manipulation consciente et intelligente des opinions des masses est « un élément important de la société démocratique ».

Le mépris du peuple n’était pas un complot ; c’était un programme, imprimé et signé.

En 1988, Edward Herman et Noam Chomsky retournent la formule contre ses auteurs : avant de vous parvenir, l’information traverse 5 filtres — la propriété des médias, la dépendance à la publicité, la dépendance aux sources officielles, les tirs de barrage contre les déviants, l’ennemi commode — qui la font pencher du côté des puissants sans qu’aucun chef d’orchestre ait à donner d’ordre.

Chomsky en tirera la méthode : restreindre strictement l’éventail des opinions admises, et laisser un débat très animé à l’intérieur. D’où le réflexe que le #PIC recommande : devant tout média, demander de quoi il ne parle jamais.

Et d’où sa Constitution, qui rend le pluralisme opposable et en confie la garde à des citoyens tirés au sort : rendre le référendum à un peuple sans lui rendre l’information, ce serait lui faire tamponner des décisions prises dans sa tête par d’autres.

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La propagande Le mot a une naissance respectable : en 1622, le pape Grégoire XV fonde la Congrégation pour la propagation de la foi, la Sacra Congregatio de Propaganda Fide. Il a aussi une disgrâce datée : après les deux guerres mondiales, on ne l’emploie plus que pour l’ennemi.

En 1928, Bernays pouvait encore intituler un livre Propaganda sans rougir ; aujourd’hui, chez nous, on dit « communication », « pédagogie de la réforme », « éléments de langage ». La chose est restée, seul le mot a été licencié.

Le sociologue Jacques Ellul (Propagandes, 1962) a dissipé 2 illusions tenaces. La première : la propagande efficace ment peu ; elle choisit, ordonne et éclaire des faits vrais, si bien que chaque élément résiste à la vérification tandis que le tableau d’ensemble est faux.

La seconde : les plus instruits sont les meilleures cibles, parce qu’ils consomment beaucoup d’information, se sentent tenus d’avoir un avis sur tout et se croient immunisés.

Surtout, Ellul distingue la propagande d’agitation, qui crie « révolte-toi » et se repère à l’oreille, de la propagande d’intégration, qui murmure « sois raisonnable » et fabrique des hommes adaptés.

Sa forme la plus pure tient en 4 lettres : TINA, « There is no alternative » (il n’y a pas d’autre choix), le refrain de Margaret Thatcher au début des années 1980.

Le #PIC ne prétend pas échapper à la propagande : il veut convaincre, et il le dit. Sa différence tient à la transparence de l’intention — des raisonnements exposés pour être réfutés, y compris contre lui.

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L’influence Le 20 février 2021, en pleine épidémie, le chef de l’État lance un défi à 2 youtubeurs parmi les plus suivis du pays, McFly et Carlito : « 10 millions de vues pour nous aider à battre le virus ». Leur vidéo doit rappeler les gestes barrières ; la récompense promise est de venir tourner à l’Élysée. La chanson paraît le lendemain. 3 jours plus tard, le compteur dépasse 10 millions.

Rien d’illégal, rien de caché : le défi était public, et la cause défendable. Mais regardez le geste. Le sommet de l’État, qui dispose de toutes les tribunes, choisit de faire passer son message par 2 visages auxquels un public jeune fait déjà confiance. Il ne parle pas lui-même : il fait parler.

C’est cela, l’influence au sens médiatique : faire dire par un tiers de confiance ce que le public n’aurait pas cru de la bouche de l’émetteur. La technique a plus d’un siècle. En 1922, le journaliste américain Walter Lippmann constate que la manufacture of consent (fabrication du consentement) a « improved enormously in technic, because it is now based on analysis rather than on rule of thumb » (énormément progressé sur le plan technique, parce qu’elle repose désormais sur l’analyse plutôt que sur l’empirisme ; trad. IA).

6 ans plus tard, Edward Bernays, l’un des pères des relations publiques, en tire la doctrine. « Those who manipulate this unseen mechanism of society constitute an invisible government which is the true ruling power of our country » (ceux qui manipulent ce mécanisme invisible de la société forment un gouvernement invisible, qui est le véritable pouvoir dirigeant de notre pays ; trad. IA).

Il l’illustre en 1929 : pour le compte d’un cigarettier, il fait défiler sur la Cinquième Avenue, le dimanche de Pâques, une dizaine de jeunes femmes qui allument des cigarettes présentées comme des torches of freedom (torches de la liberté ; trad. IA). Le New York Times en fait sa une, sans nommer ni Bernays ni son client. (L’historienne Vanessa Murphree a montré que Bernays a beaucoup embelli l’effet de l’opération : le communicant soignait aussi sa propre légende.)

Puis la science est venue dire comment le message circule. En 1944, le sociologue Paul Lazarsfeld et ses collègues publient l’étude d’une campagne présidentielle et avancent une hypothèse : les idées vont souvent de la radio et de la presse vers des leaders d’opinion, et d’eux vers le reste de la population. En 1955, Lazarsfeld en fera, avec Elihu Katz, la théorie du flux à 2 étages. L’influenceur n’est pas né avec Instagram : son ancêtre a été décrit plus de 60 ans avant.

Détail peu connu : en mars 1946, Lazarsfeld fait partie du noyau réuni à New York pour la première des conférences Macy, aux côtés de Norbert Wiener, Gregory Bateson et Margaret Mead. La recherche sur l’influence et la cybernétique ont grandi à la même table.

Les relais d’aujourd’hui ont des comptes, des abonnés, des contrats. En mars 2022, rapporte la radio publique américaine NPR, la Maison-Blanche réunit en séance privée 30 vedettes de TikTok pour leur exposer la guerre en Ukraine, « in its effort to control the narrative » (dans son effort pour maîtriser le récit ; trad. IA). Le récit, encore : l’influence est le canal par lequel le storytelling atteint ceux qui n’écoutent plus les gouvernements.

Le droit français a pris acte. La loi du 9 juin 2023 définit l’influence commerciale comme le fait de mobiliser, « à titre onéreux », sa notoriété auprès de son audience pour faire la promotion, directement ou indirectement, « de biens, de services ou d’une cause quelconque ». Une cause quelconque. La loi elle-même prévoit qu’on puisse être payé pour promouvoir une cause comme on l’est pour une crème.

L’un des 2 auteurs de Nudge a, lui aussi, pensé l’influence, mais comme arme de l’État. En 2008, dans un document de travail universitaire, Cass Sunstein et le juriste Adrian Vermeule écrivent que, face aux théories du complot, « the best response consists in cognitive infiltration of extremist groups » (la meilleure réponse consiste en l’infiltration cognitive des groupes extrémistes ; trad. IA). Rien n’établit que la proposition ait été appliquée ; elle montre seulement que l’idée a été pensée, et publiée.

L’influence a fait partie du métier de Frédéric Bascuñana ; elle est devenue pour lui un objet de critique, sans qu’il renonce à l’idée d’une influence loyale. En 2020, il défendait, sur LinkedIn, « une version déontologiquement exigeante de l’influence ». En 2021, dans un entretien sur l’influence dans la vente entre entreprises, il la définissait comme l’art de toucher « plus de monde », « avec élégance, avec une certaine douceur et une certaine consistance ». En 2024, il voit dans le découragement ambiant une résignation entretenue, et il appelle à en sortir : « Nous avons le devoir de dépasser la tentation du nihilisme, ces “à quoi bon” et autres “de toute façon ça ne sert à rien”. »

Réserve loyale, et elle est de taille. Les enquêtes de Lazarsfeld ont conclu à des effets limités et indirects : le flux à 2 étages est d’abord une théorie de la résistance du public, qui filtre, discute, rejette. L’influence n’est pas une seringue. Elle est une boucle : on émet, on mesure les réactions, on corrige, on émet de nouveau. Et le #PIC lui-même cherche à influer, puisqu’il voudrait vous convaincre.

D’où sa réponse. La Constitution d’urgence impose à toute association, fondation ou groupement « qui cherche à influer sur la vie publique, les orientations politiques, les mœurs ou la législation », c’est-à-dire qui dépense plus de 10 000 euros par an pour peser sur le débat ou la décision publics, de publier chaque année ses ressources et l’origine de tout financement de plus de 1 500 euros apporté par une même personne, sans exception, partis compris ; et elle pose : « Nul financement occulte, national ou étranger, ne peut soutenir une entreprise d’influence sur le débat public ou sur la décision publique. » (Titre XVI, article 2)

Les services de l’État savent reconnaître une opération d’influence quand elle vient de l’étranger. VIGINUM, créé en 2021, retient notamment « une diffusion ou une volonté de diffusion artificielle ou automatisée, massive et délibérée ». Le #PIC propose seulement une symétrie : que la grille appliquée aux campagnes venues de l’étranger serve aussi à examiner toute campagne intérieure, d’où qu’elle vienne.

L’influence est l’un des 3 sommets, avec le nudge et le storytelling, du triangle que le #PIC propose de lire sous une hypothèse qu’il a forgée : la cybernétique du pouvoir.

Au citoyen, un réflexe. Quand un visage familier vous recommande une cause, posez 3 questions : qui l’informe ? qui le paie ? et pourquoi passe-t-on par lui plutôt que de vous parler en face ? Le contraire de l’influence masquée a un nom grec, dans l’Abécédaire : la parrhèsia, le courage de dire vrai à visage découvert.

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La médiacratie Le mot a été popularisé en 1990 par un homme du sérail, François-Henri de Virieu, l’animateur de L’Heure de vérité : La Médiacratie décrivait un pouvoir qu’aucune Constitution n’a prévu, que personne n’a élu et qui ne rend de comptes à personne.

On appelait la presse le « quatrième pouvoir », et c’était un éloge : le chien de garde des citoyens contre les puissants. La médiacratie commence quand le chien change de maître.

En mars 2022, une commission d’enquête du Sénat a consacré son rapport à la concentration des médias en France.

La carte est connue, et elle n’a fait que se resserrer depuis : TF1 appartient au groupe de bâtiment et de télécommunications de Martin Bouygues ; Le Figaro à la famille Dassault, qui construit le Rafale ; Les Échos et Le Parisien à Bernard Arnault, patron de LVMH, numéro un mondial du luxe ; Canal+, CNews, Europe 1 et le JDD à Vincent Bolloré ; BFMTV et RMC, depuis 2024, à l’armateur Rodolphe Saadé.

Pourquoi un constructeur d’avions de combat achète-t-il un quotidien ? Rarement par amour du feuilleton.

Nul besoin de supposer des journalistes vendus — la plupart ne le sont pas : la propriété pèse par structure, sans qu’un ordre soit donné, et Pierre Bourdieu a décrit dès 1996 cette « censure invisible » (Sur la télévision).

Le Manifeste du #PIC le dit d’une phrase : la médiacratie n’organise pas le pluralisme, elle en simule le spectacle.

Le remède n’est pas de livrer l’information à l’État, ce qui s’appelle la propagande officielle, mais de l’arracher aux deux tutelles : la Constitution du #PIC impose la contradiction au sein de chaque média qui profite d’un avantage public, et confie la régulation à des citoyens tirés au sort.

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La paracosmie systémique En psychologie, un paracosme est un monde imaginaire détaillé qu’un enfant invente et habite ; le mot naît d’une enquête du chercheur britannique Robert Silvey en 1976, et les royaumes de Gondal et d’Angria, que les enfants Brontë ont peuplés jusqu’à l’âge adulte, en sont les exemples illustres.

Le #PIC détourne le terme, et il le fait exprès : un peuple maintenu en enfance politique a besoin d’un monde d’enfant. Voici l’hypothèse.

Nos institutions et leurs médias entretiennent une simulation de démocratie, un décor conçu pour piloter la « biomasse humaine » sans qu’elle cherche à briser le dôme.

Le « bétail obéissant » y élit ses bergers comme on célèbre un culte, et le conflit politique s’y joue comme un match de catch. Qu’on ne s’y trompe pas : ce vocabulaire d’étable n’est pas le nôtre.

C’est celui que nous prêtons aux ingénieurs sociaux, et l’accusation est assumée, car ils l’ont écrit eux-mêmes.

Dès la naissance des sciences sociales, Bonald subordonne l’individu au corps social et Saint-Simon parle de « physiologie sociale » : le peuple devient un organisme à régler.

En 1895, Gustave Le Bon tranche : « la foule est un troupeau servile qui ne saurait jamais se passer de maître ». En 1925, Walter Lippmann veut remettre le public à sa place, pour vivre à l’abri du piétinement d’un « troupeau désorienté ».

Nous ne faisons que leur rendre leurs mots. Reste que l’hypothèse n’est pas une preuve : c’est une aspérité offerte à la pensée, dans le sillage de Guy Debord et de sa Société du spectacle (1967).

Faites l’essai : dans le dernier journal télévisé, combien de minutes portaient sur une décision que vous auriez pu changer ?

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La fenêtre d’Overton Le concept ne vient pas des critiques de la manipulation, mais d’un atelier d’influence.

Joseph Overton, vice-président du Mackinac Center for Public Policy, un think tank du Michigan, libéral au sens économique du terme, le formule dans les années 1990 : un élu ne défend que les idées comprises dans une « fenêtre » de l’acceptable ; le métier d’un think tank consiste donc à déplacer la fenêtre, jusqu’à ce que l’impensable devienne radical, puis acceptable, puis raisonnable, puis populaire, puis loi.

Après sa mort accidentelle en 2003, un collègue baptise l’outil de son nom. C’est un mode d’emploi qu’un camp avait écrit pour lui-même, et que tous les autres ont lu.

On déplace la fenêtre par la preuve ou par l’accoutumance : lancer l’énormité, puis présenter sa version « modérée », qui paraît soudain raisonnable par contraste.

Mais la fenêtre sert d’abord à exclure sans réfuter : l’étiquette « extrémiste » dispense d’examiner l’argument. Le #PIC le sait d’expérience. Tirage au sort des gouvernants, mandat impératif, référendum sans seuil : on nous dit utopistes pour n’avoir pas à nous répondre.

Notre méthode est l’inverse de l’accoutumance : montrer que le tirage au sort a fondé la démocratie athénienne, que des assemblées de citoyens tirés au sort ont préparé les référendums irlandais de 2015 et de 2018.

Et notre Constitution récuse jusqu’à l’idée d’un « arc » hors duquel certaines opinions seraient proscrites. Une idée se réfute au grand jour ; elle ne s’expulse pas du cadre.

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L’astroturfing AstroTurf est une marque américaine de gazon synthétique ; grassroots, « les racines de l’herbe », désigne en anglais la mobilisation qui monte de la base.

En 1985, le sénateur texan Lloyd Bentsen, submergé de cartes et de lettres en série sur un dossier d’assurance, trouve le mot juste : un Texan sait faire la différence entre l’herbe et l’AstroTurf.

L’astroturfing, c’est la foule en plastique : une mobilisation qui a l’apparence de la spontanéité et la réalité d’un commanditaire caché. Les cas établis ne manquent pas.

En 1993, le cigarettier Philip Morris finance, par l’intermédiaire de l’agence Burson-Marsteller, une « Alliance nationale des fumeurs » censée défendre les libertés des fumeurs : les archives internes de l’industrie, rendues publiques par les procès du tabac, l’ont établi.

En février 2018, la justice américaine inculpe l’Internet Research Agency de Saint-Pétersbourg pour avoir simulé, sur les réseaux, des militants américains qui n’existaient pas.

En juin 2023, Viginum, le service de vigilance de l’État français contre les ingérences numériques, documente la campagne « RRN » : 355 noms de domaine frauduleux, dont des sosies du Monde, du Figaro, du Parisien et de 20 Minutes.

Le poison ne tient pas seulement au mensonge : à force de fausses foules, on soupçonne toutes les vraies, et c’est peut-être le but.

Le #PIC répond par la traçabilité : sa Constitution interdit tout financement occulte d’une entreprise d’influence et punit la dissimulation de son origine. Une foule qui cache ses racines doit pouvoir être déterrée.

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La pensée captive En 1951, le poète polonais Czesław Miłosz, diplomate du régime communiste, demande l’asile en France.

2 ans plus tard, il publie La Pensée captive, qui lui vaut l’hostilité d’une partie de l’intelligentsia parisienne avant de lui valoir, parmi d’autres œuvres, le prix Nobel de littérature en 1980.

Le livre explique comment des esprits brillants se rallient au stalinisme sans que personne les y force. Miłosz emprunte à Gobineau un mot persan, le Ketman : l’art de cacher ses convictions sous une conformité de façade.

Mais il en observe la pente. À force de jouer le rôle pour survivre, on finit par y croire, pour ne plus avoir à se mépriser : le masque devient le visage.

Les ressorts de cette soumission sont doux — le besoin d’appartenir, le confort d’une doctrine qui répond à tout, le plaisir d’être du bon côté de l’Histoire. Rien de cela n’exige un goulag.

En 1951, le psychologue Solomon Asch montre que des étudiants, seuls face à un groupe unanime, se rangent à une réponse manifestement fausse dans près d’un tiers des cas.

Nos bulles militantes, professionnelles, numériques pratiquent un Ketman démocratique : on y pense d’abord ce qu’il faut penser pour rester des siens. Le #PIC retourne ce caillou contre lui-même.

Le jour où l’on penserait « #PIC » par fidélité au groupe, on aurait rejoint la cohorte des esprits captifs. C’est pourquoi notre Protocole a fait du doute un canal, et non une faute.

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La captation des mots Le 26 mai 2015, le juge des référés de Paris laisse l’UMP devenir « Les Républicains », marque enregistrée à l’INPI. Motif : le signe est « suffisamment arbitraire » pour que le « consommateur moyen » y reconnaisse l’origine d’un produit. Un nom commun devenait un signe arbitraire, et le citoyen un consommateur moyen. Le procédé : prendre un mot de tous, le charger d’une morale que nul n’a votée, puis s’en servir pour trier. Rousseau définissait la république sans vertu ajoutée : « tout État régi par des lois, sous quelque forme d’administration que ce puisse être ». Un contenant, non un credo : Pyongyang s’appelle république. La Constitution de 1958 dit ce qui est opposable : une République « indivisible, laïque, démocratique et sociale », et des partis qui « se forment et exercent leur activité librement » pourvu qu’ils respectent la souveraineté nationale et la démocratie. Ces principes ont un juge. L’« arc républicain » et les « valeurs républicaines » qui servent à exclure n’ont ni liste, ni vote, ni juge. Tocqueville a décrit l’outil en 1840 : « Un mot abstrait est comme une boîte à double fond : on y met les idées que l’on désire, et on les en retire sans que personne le voie. » Camus, en 1944, en a donné la maxime : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » L’adversaire qu’on devait réfuter devient un intrus qu’on se dispense d’entendre : le débat est gagné avant d’être ouvert. La parade du #PIC tient en une question, posée tout haut : lesquelles, votées par qui, opposables devant qui ? Sa Constitution d’urgence ne se réclame pas d’un mot : elle organise le passage de la République à la Démocratie, d’un nom à un pouvoir.

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L’expertocratie Le 5 novembre 2008, à la London School of Economics, Élisabeth II demande aux économistes : Why did nobody notice it? (pourquoi personne ne l’a-t-il vue venir ?). 8 mois plus tard, une lettre de la British Academy avoue a failure of the collective imagination of many bright people (un échec de l’imagination collective de beaucoup de gens brillants). L’expertocratie n’est pas le recours au savoir, nécessaire ; c’est le pouvoir d’une parole savante qui ne rend jamais de comptes. Philip Tetlock l’a mise à l’épreuve : de 1984 à 2003, 284 spécialistes ont livré des dizaines de milliers de prévisions, confrontées ensuite au réel. Verdict publié en 2005 : à peine mieux que le hasard ou qu’une règle naïve. Les pires : les « hérissons », hommes d’une seule idée ; les moins mauvais : les « renards », qui doutent et corrigent. Les plus médiatisés figuraient parmi les moins fiables. L’antenne achète l’aplomb, qui se constate en direct, non l’exactitude, qui se vérifie des années après, quand personne ne regarde. Et nous achetons aussi : Daniel Kahneman a nommé illusion de validité cette confiance qui mesure la cohérence d’une histoire, non le poids des preuves. Contre-épreuve : de 2011 à 2015, le renseignement américain organise un tournoi de prévision ; l’équipe de Tetlock l’emporte, et ses meilleurs amateurs font, selon le Washington Post, environ 30 % mieux que des analystes nourris d’informations classifiées. La ligne de partage ne passe pas entre experts et profanes, mais entre ceux qui acceptent d’être notés et les autres. D’où le pari de la démocratie épistémique, et pourquoi, dans la Constitution du #PIC, l’expert éclaire les Formulateurs sans jamais trancher à la place du peuple. Un citoyen qui tient le registre des prophètes cesse d’être gouverné par des oracles.

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La société de cour Louis XIV l’a écrit dans ses Mémoires, pour l’instruction de son fils, et il savait de quoi il parlait : enfant, il avait vu la Fronde. « Ceux-là s’abusent lourdement qui s’imaginent que ce ne sont là que des affaires de cérémonie. Les peuples sur qui nous régnons, ne pouvant pénétrer le fond des choses, règlent d’ordinaire leurs jugements sur ce qu’ils voient au-dehors, et c’est le plus souvent sur les préséances et les rangs qu’ils mesurent leur respect et leur obéissance. »

Le sociologue Norbert Elias a fait de cette page l’une des clefs de La Société de cour. L’étiquette, écrit-il, est pour le roi « un instrument de domination ».

Une noblesse de guerriers, dont une partie avait encore pris les armes contre le pouvoir royal pendant la Fronde, achève sous Louis XIV de devenir une noblesse de cour, qui se dispute l’honneur d’assister au lever du roi. C’est le terme d’un processus très lent, qu’Elias appelle la curialisation des guerriers.

Le roi n’a plus eu besoin de combattre ses grands : il les a logés. Leur rang dépendait de la faveur, la faveur de la présence, la présence de la dépense. Elias parle de « consommation de prestige » : il fallait tenir son rang, dût-on s’y ruiner.

La Bruyère, qui observait cette cour de près, en a tiré la morale dans Les Caractères : « Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage ». Et cette autre, plus cruelle : « La cour ne rend pas content, elle empêche qu’on ne le soit ailleurs. »

Les rois sont partis ; la cour est restée. C’est l’hypothèse du #PIC, et elle ne vise personne en particulier, ce qui fait précisément sa force : une cour n’a pas besoin de courtisans méchants, il lui suffit de places à table.

La nôtre n’a pas de Versailles. Elle a des plateaux, des dîners en ville, des colloques, des conférences en vue, des prix et des commissions. Pour un intellectuel, un expert, un journaliste, être invité est la condition de l’existence publique ; l’exil, c’est de ne plus l’être.

Le procédé fonctionne sans ordre et sans censure.

Le rang d’abord : l’ordre de passage, le temps de parole, la place dans le sommaire.

La dépense ensuite : le temps passé à être vu, la prudence qui évite de froisser l’hôte de demain, les amitiés qu’on ménage.

La sanction enfin, qui n’est jamais prononcée : on cesse d’être invité.

Ce que perd celui qui entre dans ce jeu n’est pas sa liberté de parole. C’est l’envie d’en user contre ceux qui l’invitent. Le #PIC nomme « clergé médiatique », par hypothèse polémique, le petit nombre de positions qui fixent les bornes du présentable ; la société de cour en est la vie quotidienne.

L’hypothèse a sa pente, et elle flatte qui l’énonce : elle permet à tout penseur qu’on n’invite pas de se croire banni. Il y a aussi des idées faibles, et des absences méritées. Mais une cour se reconnaît à un signe : on y juge les gens à leur place autour de la table plutôt qu’à ce qu’ils y disent.

La Constitution d’urgence ne ferme pas les salons ; elle leur retire le pouvoir de décider qui parle. Les experts entendus avant chaque référendum sont désignés « de manière pluraliste, contradictoire et publique », et tirés au sort à nombre égal sur les listes des deux camps.

Tout média qui bénéficie d’un avantage public doit faire place à la contradiction « à parité de visibilité », et ce sont des citoyens tirés au sort, non des personnalités nommées, qui l’arbitrent. Quant aux membres de l’Agora et aux Formulateurs, nul ne peut les « solliciter, rémunérer ou menacer » pour influencer leur vote (Titre II, article 8).

Le réflexe est à la portée de chacun. Quand une idée n’est jamais discutée, ne demandez pas seulement si elle est fausse ; demandez si elle a été invitée.

Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « La guerre de position ».

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Les fast-thinkers : les méfaits du prêt-à-penser En 1996, Pierre Bourdieu consacre 2 cours du Collège de France, enregistrés pour la télévision, à la télévision elle-même ; ils paraissent la même année sous le titre Sur la télévision. Il y pose une question que les plateaux n’ont jamais tout à fait entendue : « Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs qui sont censés penser à vitesse accélérée, ne se condamne pas à n’avoir jamais que des fast-thinkers, des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre… »

Sa réponse emprunte 2 mots à Flaubert. Ces penseurs tiennent le rythme parce qu’ils « pensent par “idées reçues” » : des idées « banales, convenues, communes », mais aussi des idées qui, « quand vous les recevez, sont déjà reçues, en sorte que le problème de la réception ne se pose pas ».

Le fast-thinker n’est donc pas un sot. C’est un esprit adapté à son milieu, comme le courtisan l’était au sien. Il a le carnet d’adresses, « d’ailleurs toujours le même », notait Bourdieu ; il a surtout la réplique qui tient dans le temps imparti.

Le procédé n’a pas besoin de censeur ; il a un chronomètre.

La minute d’abord : ce qui se dit en une minute passe ; ce qui se démontre en 10 ne passe pas, ou passe pour confus.

L’évidence ensuite : l’idée déjà reçue n’a pas besoin d’être prouvée, l’idée neuve si. Le format avantage donc toujours la première.

La rotation enfin : les mêmes voix reviennent parce qu’elles savent tenir le format, et le format devient la mesure de la compétence.

Dans la guerre de position que décrit l’Abécédaire, le fast-thinker tient la casemate du sens commun. Il ne la défend pas par des arguments ; il la défend par la vitesse, qui interdit d’en apporter. La société de cour lui fournit ses invitations, la médiacratie ses plateaux.

Le reproche se retourne aisément, et nous le savons. Bourdieu dénonçait la télévision à la télévision ; le #PIC publie des vidéos courtes, des messages de quelques lignes, des formules. La tentation existe, chez nous aussi, de traiter de fast-thinker quiconque répond vite. La vitesse n’est pas une faute, c’est un terrain. Ce qui fait le fast-thinker, ce n’est pas la brièveté ; c’est l’idée reçue servie comme une idée neuve.

C’est le prêt-à-penser ne souffrant aucun esprit dialectique, où le débat doit être spectaculaire avant de porter sur le fond. L’antagonisme est mis en scène.

La Constitution d’urgence donne au peuple le temps que les plateaux lui refusent. Avant chaque référendum, des citoyens tirés au sort, les Formulateurs, rédigent des notes « exposant, pour chaque question, les arguments opposés », adressées à chaque électeur « quatre semaines au moins avant le scrutin ».

Et tout média qui bénéficie d’un avantage public doit, lorsqu’il prend lui-même position sur un vote, un texte ou un candidat, diffuser la contradiction « avec une durée ou une surface, et à un emplacement ou à une heure d’audience comparables » à ceux de cette prise de position.

Le réflexe tient en une question. Quand une réponse tient en une formule, demandez-vous si la question tenait en une formule.

Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « La guerre de position ».

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La tolérance répressive En 1965, à Boston, 3 universitaires publient un petit livre au titre ironique, A Critique of Pure Tolerance (critique de la tolérance pure). Le texte le plus célèbre, signé Herbert Marcuse, s’intitule « Repressive Tolerance ». Il part d’un constat qui n’a pas vieilli : dans une démocratie d’abondance, « all points of view can be heard » (tous les points de vue peuvent être entendus).

C’est précisément le problème. Ceux qui veulent changer l’ensemble, écrit Marcuse, seront, dans les meilleures conditions, qui sont rares, « left free to deliberate and discuss, to speak and to assemble » (laissés libres de délibérer et de discuter, de parler et de se réunir), puis « left harmless and helpless » (laissés inoffensifs et impuissants) face à une majorité qui ne veut pas changer.

La tolérance répressive est ce paradoxe : une liberté d’expression réelle, qui ne coûte rien au pouvoir tant qu’elle ne mène à rien. On vous laisse dire. On ne vous laisse pas décider.

Le procédé a 3 temps.

La soupape : la critique est entendue, commentée, parfois applaudie ; elle évacue la pression, et l’on passe au sujet suivant.

L’alibi : la présence du contradicteur atteste le pluralisme. Plus il est sévère, plus le système paraît ouvert.

L’oubli : rien n’oblige à répondre, et la critique d’hier, faute de suite, devient la lubie d’aujourd’hui.

C’est le sort moderne de Cassandre. On ne la bâillonne plus ; on l’invite. Elle a son créneau, ses lecteurs, parfois ses prix, et rien ne change. Le diagnostiqueur devient une soupape.

Il faut lire Marcuse jusqu’au bout, et c’est là que le #PIC le quitte. Son remède est l’intolérance : la tolérance libératrice, écrit-il, signifierait « intolerance against movements from the Right, and toleration of movements from the Left » (l’intolérance envers les mouvements de droite et la tolérance envers les mouvements de gauche). Il va jusqu’à soupçonner le vote, la lettre aux journaux et la manifestation sans violence de consolider l’ordre établi.

Le diagnostic porte ; l’ordonnance est inacceptable. Le #PIC refuse cette intolérance, envers la droite comme envers quiconque : une liberté qu’on retire à ses adversaires n’est plus une liberté, c’est une arme, et elle finit toujours dans d’autres mains que celles qui l’ont forgée. Il tient aussi le contraire sur le vote : le vote n’est pas l’alibi de l’ordre établi, c’est l’issue qu’il réclame. Quant à la non-violence, elle n’est pas notre naïveté : elle est notre méthode.

Le #PIC répond à la tolérance répressive non par moins de liberté, mais par plus de décision. Sa Constitution d’urgence interdit d’inquiéter un parti « pour avoir proposé de modifier les institutions » (Titre I, article 9) et garantit le pluralisme par la contradiction, jamais par l’exclusion.

Surtout, elle donne une issue à la critique. Les 7 777 citoyens tirés au sort de l’Agora citoyenne déposent leurs doléances, en délibèrent et en tirent les questions que le peuple tranche. Une soupape évacue ; une porte mène quelque part.

Le réflexe s’en déduit. Quand on vous assure que vous êtes libre de critiquer, demandez où va la critique : dans un débat, ou dans une décision.

Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « Cassandre ».

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