On vous dit :
« Une Constitution coécrite en ligne ? Vous allez récolter le chaos : des commentaires naïfs, des armées de trolls, des saboteurs payés pour tout faire dérailler. C’est une utopie. Écrire une Constitution est un métier : laissez ce travail à des juristes qualifiés. »
Voici ce que vous pouvez répondre
Ce qui sépare l’intelligence collective du chaos, ce sont des règles. Chez nous, une critique propose une rédaction, chaque contribution reçoit une réponse motivée, la modération juge des faits, jamais des opinions, et un commentaire ne vote pas.
Les trolls existent, et le sabotage n’est pas une légende. Mais Wikipédia est ouverte à tous : une suppression massive y était réparée, en temps médian, en moins de 3 minutes, et la revue Nature a jugé ses articles scientifiques d’une précision comparable à ceux de l’Encyclopædia Britannica.
Les juristes ? Chaque article de la Constitution d’urgence leur adresse une note et leur demande une rédaction. Nous leur retirons seulement le dernier mot : il revient au peuple.
Sources : Viégas, Wattenberg et Dave · Nature · Elinor Ostrom · Conseil constitutionnel — le détail et les citations sont dans l’onglet « Références utiles ».
Pour aller plus loin
L’objection a raison sur les faits et tort sur la conclusion.
Tout espace ouvert attire des trolls, et la psychologie sociale a décrit avec précision les pathologies du nombre.
L’effet d’entraînement d’abord, que le Lexique du Pouvoir appelle la preuve sociale : dans une expérience conduite sur un site d’actualité, un seul vote positif fictif, attribué au hasard à un commentaire dès sa publication, a suffi à relever d’un quart, en moyenne, sa note finale (Muchnik, Aral et Taylor, 2013).
L’imitation ensuite : dès que des participants voient les estimations des autres, la diversité de leurs réponses s’effondre sans que la justesse du groupe s’améliore, et leur assurance grandit (Lorenz et al., 2011).
Ajoutez la spirale du silence, qui pousse ceux qui se croient minoritaires à se taire (Noelle-Neumann, 1974), et la polarisation des groupes homogènes, qui radicalise ceux qui ne débattent qu’entre eux (Sunstein, 2002).
Le #PIC ne nie aucun de ces effets. Il les traite comme des contraintes de conception, non comme des fatalités.
Car la même science montre ce qu’un groupe bien organisé sait faire.
Soumises à un casse-tête logique classique, la tâche de sélection de Wason, 9 % des personnes trouvent seules la bonne réponse ; en petits groupes qui en débattent, 70 % des groupes la trouvent, et 80 % quand chacun a d’abord cherché seul (Moshman et Geil, 1998).
Hugo Mercier et Dan Sperber en ont tiré une théorie : la raison humaine est faite pour l’argumentation, elle fonctionne mal en solitaire et bien dans la contradiction.
Le logiciel libre en donne la preuve industrielle : une large part de l’Internet tourne sur du code écrit en public, selon la loi que formula Eric Raymond : « Given enough eyeballs, all bugs are shallow » (avec assez d’yeux, tous les bogues deviennent superficiels).
Et Wikipédia en donne la preuve encyclopédique : ses vandales sont défaits en quelques minutes, parce que ses gardiens sont plus nombreux qu’eux.
La démocratie a ses propres expériences. En Islande, en 2011, 25 citoyens chargés de rédiger un projet de constitution ont publié leur travail en ligne au fil de l’eau : environ 3 600 commentaires ont nourri quelque 360 suggestions, et 2 tiers des votants ont approuvé le projet comme base d’une nouvelle constitution par référendum, en octobre 2012.
Ce n’est pas un troll qui l’a enterré, c’est le Parlement, qui ne l’a jamais adopté. En Finlande, une loi sur la circulation hors route a été soumise à une élaboration participative en ligne, dont Tanja Aitamurto et Hélène Landemore ont tiré des principes de conception.
À Taïwan, la plateforme Pol.is, utilisée par la démarche vTaiwan, ne permet pas de répondre directement aux autres participants, précisément pour empêcher les attaques personnelles : on retire au troll sa scène.
À Barcelone, la plateforme Decidim, lancée par la ville en 2016, apporte une réponse officielle aux propositions des habitants.
Le contre-exemple est français. Le grand débat national de 2019 a recueilli près de 2 millions de contributions en ligne ; on en a tiré des synthèses, mais ceux qui les avaient déposées n’ont reçu aucune réponse. Ce n’est pas le peuple qui a échoué ce jour-là : c’est le dispositif.
Une consultation sans réponse est un défouloir, pas une délibération : le Lexique du Pouvoir l’appelle la concertation-alibi.
Les règles que le #PIC s’impose viennent de là. Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie en 2009, a montré que les communautés qui gèrent durablement un bien commun partagent quelques principes : des règles claires, une surveillance exercée par des gens qui rendent des comptes, des sanctions graduées, des lieux pour régler les conflits.
Notre charte des contributions les applique au texte constitutionnel. La règle de l’amendement : une critique propose une rédaction.
La réponse obligatoire : chaque contribution publiée reçoit une réponse motivée de la rédaction, avec un statut, retenue, en délibération ou non retenue.
La modération sur une liste fermée de faits : injures, doublons, campagnes coordonnées, jamais une opinion. La traçabilité : la contribution qui fait évoluer un article est citée, avec le nom de son auteur, dans l’historique de cet article.
Et surtout, un commentaire ne vote pas. 1 000 trolls ne pèsent pas un argument, puisque le volume ne décide de rien : une proposition est retenue pour ses raisons, jamais pour le nombre de ceux qui la répètent, et c’est le peuple qui tranchera, par référendum.
Une fois la Constitution en vigueur, la même règle vaudra pour chaque question soumise au peuple : elle sera préparée par des citoyens tirés au sort qui auditionnent des experts contradictoires (Constitution d’urgence, Titre II, article 7).
Reste le mythe des professionnels. Philip Tetlock a suivi pendant 20 ans les prévisions d’experts politiques : elles ont fait guère mieux que le hasard, et moins bien que de simples modèles statistiques ; les plus médiatisés étaient les moins fiables.
Son projet suivant, le Good Judgment Project, a réuni des non-spécialistes entraînés au travail collectif, dont les meilleurs se sont révélés environ 30 % plus justes que la moyenne des analystes du renseignement ayant accès à des informations secrètes.
En France, un traité établissant une Constitution pour l’Europe, rédigé par une convention de responsables politiques et d’experts, a été rejeté le 29 mai 2005 par 54,67 % des votants : c’est le référendum confisqué dont on sait la suite.
Le métier ne garantit ni la justesse ni la légitimité. Le #PIC ne congédie pas pour autant les juristes : chaque article de la Constitution d’urgence porte une note qui leur est adressée et leur demande une rédaction. L’expert conseille ; le peuple décide.
Une foule sans règles fait une meute ; une foule avec des règles fait un jury.
Les relances probables
« Votre charte, c’est de la censure déguisée. »
La liste de ce qui n’est pas publié est fermée et publique ; elle ne contient que des faits : injures, doublons, rafales coordonnées. Une opinion contraire n’est jamais un motif de refus, et chaque critique publiée reçoit une réponse motivée. Lisez la charte : elle tient en une page.
« Wikipédia n’est pas une Constitution. »
C’est vrai, l’enjeu est plus grand. C’est pourquoi le dernier mot n’appartient ni aux commentateurs ni aux rédacteurs, mais au peuple, par référendum.
« Une armée de trolls submergera vos pages. »
Le premier commentaire de chaque auteur est lu avant publication, les rafales se repèrent, et le nombre ne décide de rien : on retient un argument, pas un volume.
« Vos étoiles, c’est bien un vote. »
Elles mesurent un accueil, elles ne décident de rien : aucun article ne change parce qu’il a reçu beaucoup ou peu d’étoiles. Seuls les arguments font bouger le texte.
« L’Islande a échoué. »
Pas à cause des trolls : son Parlement n’a jamais adopté un projet que deux tiers des votants avaient approuvé. D’où notre choix d’un référendum qui tranche.
Les pièges à éviter
- Ne promettez pas qu’il n’y aura pas de trolls : promettez des règles publiques, et le fait que le nombre ne décide de rien.
- Ne dites pas que Wikipédia a « battu » la Britannica : l’étude de Nature conclut à une précision comparable, et la Britannica en a contesté la méthode.
- Ne présentez pas le chiffre des 3 minutes comme actuel : il date de 2003-2004 ; ce qui compte, c’est que la réparation soit plus rapide que le vandalisme.
- Ne dites pas que l’Islande « a adopté » une Constitution participative : le projet a été approuvé comme base par référendum, puis enterré au Parlement.
- Ne dites pas que les experts « se trompent toujours » : ce n’est pas un procès du savoir. Tetlock montre que le titre ne garantit rien et que les meilleurs prévisionnistes travaillent en équipe.
- Ne dites pas que le grand débat « n’a servi à rien » : dites qu’il n’a répondu à personne.
Pour prolonger
Dans l’Abécédaire et le Lexique du Pouvoir :
- L’intelligence collective
- La démocratie épistémique
- La démocratie délibérative
- Les communs
- La preuve sociale
- La spirale du silence
- L’astroturfing
- Les armées de bots
- La concertation-alibi
- L’expertocratie
Dans nos textes :
- Charte des contributions du #PIC
- Constitution d’urgence, titre II, art. 7 : les Formulateurs : les Sept cent soixante-dix-sept
- Constitution d’urgence, titre XVIII, art. 2 : le droit au tâtonnement et à la révision périodique
- Protocole, titre IV, art. 8 : des alliances et de la protection contre l’entrisme
Dans l’Autodéfense :
- « L’intelligence collective, c’est une utopie de start-up »
- « Les Français sont trop divisés pour écrire une Constitution ensemble »
- « Votre Constitution, écrite en petit comité, à prendre ou à laisser »
- « Gouverner, c’est un métier : vous êtes des naïfs »
- « Vous méprisez les experts : la science ne se vote pas »
- « Les réseaux sociaux et les médias manipuleront les votes »
Références utiles
Les citations, les ouvrages, les études et les chiffres sur lesquels repose cette réponse, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et répondre à qui vous demandera d’où vous tenez vos arguments.
Fernanda B. Viégas, Martin Wattenberg, Kushal Dave, « Studying Cooperation and Conflict between Authors with history flow Visualizations », actes de CHI 2004 : suppressions massives corrigées en 2,8 minutes en temps médian, en 1,7 minute quand une obscénité les accompagnait. consulter la source
Jim Giles, « Internet encyclopaedias go head to head », Nature, vol. 438, 15 décembre 2005 : 42 articles scientifiques comparés ; 4 erreurs graves de part et d’autre ; 162 erreurs factuelles, omissions ou formulations trompeuses relevées dans Wikipédia, 123 dans la Britannica, qui a contesté la méthode. consulter la source
Eric S. Raymond, The Cathedral and the Bazaar, 1999.
David Moshman, Molly Geil, « Collaborative Reasoning: Evidence for Collective Rationality », Thinking & Reasoning, vol. 4, n° 3, 1998 : « The correct (falsification) response pattern was selected by only 9% of the individuals but by 75% of the groups » (la réponse correcte, par falsification, n’a été choisie que par 9 % des individus, mais par 75 % des groupes) ; le détail des résultats distingue 70 % des groupes et 80 % quand chacun avait d’abord cherché seul. consulter la source
Hugo Mercier, Dan Sperber, The Enigma of Reason, Harvard University Press, 2017 ; voir aussi « Reasoning as a Social Competence ». consulter la source
Lev Muchnik, Sinan Aral, Sean J. Taylor, « Social Influence Bias: A Randomized Experiment », Science, vol. 341, 2013 ; présentation par Sean J. Taylor : « Up-treatment works exactly as we expect, creating a 25% increase in final scores of comments » (le vote positif fictif produit exactement l’effet attendu : la note finale des commentaires augmente de 25 %) ; pour les votes négatifs, les corrections des lecteurs compensent l’effet d’entraînement. consulter la source
Jan Lorenz, Heiko Rauhut, Frank Schweitzer, Dirk Helbing, « How social influence can undermine the wisdom of crowd effect », PNAS, vol. 108, n° 22, 2011 : « The « social influence effect » diminishes the diversity of the crowd without improvements of its collective error » (l’effet d’influence sociale réduit la diversité de la foule sans améliorer son erreur collective). consulter la source
Elisabeth Noelle-Neumann, « The Spiral of Silence: A Theory of Public Opinion », Journal of Communication, vol. 24, n° 2, 1974.
Cass R. Sunstein, « The Law of Group Polarization », Journal of Political Philosophy, vol. 10, n° 2, 2002, p. 175-195. consulter la source
Elinor Ostrom, Governing the Commons, Cambridge University Press, 1990 ; traduction française : La Gouvernance des biens communs, De Boeck, 2010 ; conférence Nobel, 2009. consulter la source
Hélène Landemore, « Five lessons from Iceland’s failed crowdsourced constitution experiment », Slate, juillet 2014 : « In total, the crowdsourcing moment generated about 3,600 comments for a total of 360 suggestions » (au total, la phase participative a produit environ 3 600 commentaires, pour 360 suggestions) ; « The resulting constitutional proposal was approved as the basis of a constitution by two-thirds of the voters in an October 2012 referendum » (le projet qui en est issu a été approuvé comme base d’une constitution par les deux tiers des votants lors d’un référendum, en octobre 2012). consulter la source
Tanja Aitamurto, Hélène Landemore, « Five design principles for crowdsourced policymaking: Assessing the case of crowdsourced off-road traffic law in Finland », Journal of Social Media for Organizations, vol. 2, n° 1, 2015. consulter la source
« The simple but ingenious system Taiwan uses to crowdsource its laws », MIT Technology Review, 21 août 2018 : sur Pol.is, pas de bouton « répondre » : on ne peut pas répondre directement au message d’un autre participant, ce qui prive les trolls de leur prise. consulter la source
Decidim, Ajuntament de Barcelona : plateforme de participation lancée par la ville de Barcelone en 2016. consulter la source
« Grand débat national : la plateforme en ligne a reçu près de deux millions de contributions », franceinfo, 2019. consulter la source
Philip E. Tetlock, Expert Political Judgment, Princeton University Press, 2005 ; Philip E. Tetlock, Dan Gardner, Superforecasting, 2015 ; Good Judgment, « Superforecasters vs the ICPM » : « the top [Good Judgment] forecasters, drawn from universities and elsewhere, performed about 30 percent better than the average for intelligence community analysts who could read intercepts and other secret data » (les meilleurs prévisionnistes de Good Judgment, venus des universités et d’ailleurs, ont fait environ 30 % mieux que la moyenne des analystes du renseignement qui pouvaient lire des interceptions et d’autres données secrètes). consulter la source
Proclamation des résultats du référendum du 29 mai 2005 sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe, Journal officiel : 54,67 % de non. consulter la source
#PIC, Charte des contributions. consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7 (Formulateurs). consulter la source
Version 1.2 du 5 octobre 2026 — encadré « Entre nous » et réponse courte réécrits (lot 3). Version 1.1 du 2 octobre 2026 — encadré « Entre nous », adressé au militant qui porte la réponse. Version 1 du 28 septembre 2026 — première publication.
Le procédé, dans le Lexique du Pouvoir : La preuve sociale · La spirale du silence · L’astroturfing · Les armées de bots · La concertation-alibi
Le mot juste, dans l’Abécédaire : L’intelligence collective · La démocratie épistémique · La démocratie délibérative · Les communs
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