Les communs En décembre 1968, la revue Science publie un essai sans une seule donnée de terrain, qui inspirera un demi-siècle de politiques : « la tragédie des communs ».
Le biologiste Garrett Hardin y imagine un pâturage ouvert à tous, où chaque éleveur ajoute sa bête jusqu’à la ruine, et conclut à 2 seuls tuteurs possibles : le marché ou l’État. Elinor Ostrom a passé sa vie à aller voir.
Dans Governing the Commons (1990), elle compare des siècles d’archives : irrigants espagnols, forêts villageoises du Japon, pêcheurs d’Alanya qui tirent au sort chaque septembre leurs postes, puis se décalent d’un rang chaque jour pour que nul ne garde le meilleur.
Verdict : les usagers inventent des règles plus fines que celles qu’on leur parachute, à 8 conditions, dont des frontières claires, des règles révisables par ceux qui les vivent, des sanctions graduées, des niveaux de décision emboîtés.
Le Nobel d’économie 2009, le premier décerné à une femme, a couronné une politiste qui ne vendait aucune panacée : ni le marché partout, ni l’État, ni même les communs partout. Hardin concédera plus tard qu’il aurait dû parler des communs « non gérés ».
Or un commun durable fabrique des citoyens qui savent se gouverner. Son architecture fractale, sa subsidiarité ascendante, l’échelle des sanctions de son Protocole et le droit au tâtonnement font écho au cahier des charges d’Ostrom, appliqué à la plus vaste des ressources partagées : la chose publique.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « L’intelligence collective, c’est du socialisme », « Trente-cinq mille communes, c’est l’émiettement : il faut mutualiser ».
Pour aller plus loin
La tragédie des communs a été écrite 4 siècles et demi avant Hardin, mais pas par ceux qu’on accuse.
En 1516, dans L’Utopie, Thomas More fait dire à son voyageur que les moutons d’Angleterre, ces bêtes « si douces, si sobres partout ailleurs », y sont devenues « tellement voraces et féroces qu’elles mangent même les hommes » : les grands propriétaires enclosent les terres communes pour y faire paître la laine, et chassent les paysans qui en vivaient.
Ce ne sont pas les usagers qui ruinent le commun ; c’est l’appropriation qui le détruit.
Hardin, en 1968, inverse le récit. Son pâturage imaginaire, repris d’un pamphlet de l’économiste William Forster Lloyd (1833), sert surtout un argument démographique, et sa sentence a fait le tour du monde : « la liberté dans un commun apporte la ruine à tous » (notre traduction).
30 ans plus tard, dans la même revue Science, il reconnaît que « l’erreur la plus lourde » de son article fut d’omettre l’adjectif « non géré » (notre traduction). Le demi-siècle de politiques bâties sur l’erreur, lui, n’a pas été corrigé.
La meilleure objection à Ostrom ne vient pas des héritiers de Hardin, mais de sa gauche. Dans Commun.
Essai sur la révolution au XXIe siècle (2014), Pierre Dardot et Christian Laval lui reprochent de rester « encore dépendante des cadres naturalistes de la pensée économique dominante » : chez elle, c’est la nature de la ressource (pâturage, pêcherie, nappe d’eau) qui appellerait la gestion collective.
Pour eux, le commun n’est pas une catégorie de biens, mais un principe politique, né de l’activité de ceux qui s’obligent ensemble, et il désigne « l’inappropriable comme tel ».
L’objection est juste sur un point : un commun s’institue, il ne se constate pas. Elle force le trait sur un autre, car Ostrom n’a jamais cru à l’automatisme.
Dans sa conférence Nobel, le 8 décembre 2009, elle écarte les modèles d’individus « rationnels mais impuissants » (notre traduction), puis ajoute aussitôt qu’on ne peut présumer que les dilemmes seront toujours résolus : « beaucoup de groupes ont lutté et échoué » (notre traduction).
La synthèse s’impose : le commun est une institution, et une institution fragile.
La France a un long passé de communs, qu’elle s’est surtout appliquée à défaire.
La Révolution, par la loi du 10 juin 1793, autorise le partage des biens communaux entre habitants. Il en subsiste les sections de commune, ces biens (pâturages, bois, estives) appartenant aux habitants d’un hameau plutôt qu’à la commune entière.
La loi du 27 mai 2013 interdit d’en créer de nouvelles, et une proposition de loi sénatoriale de 2019 veut faciliter la dissolution des anciennes, au motif que la loi de 2013 « marque la reconnaissance de la désuétude de ce dispositif d’un autre temps ». Ce qu’Ostrom aurait étudié comme un laboratoire, le législateur le traite comme un reliquat.
Ailleurs, on l’a classé au patrimoine de l’humanité. Les tribunaux d’irrigants de Murcie et de Valence, qui règlent ces systèmes d’irrigation espagnols dont Ostrom avait fait l’un des terrains de Governing the Commons (1990), ont été inscrits par l’UNESCO en 2009, l’année même de son Nobel.
Le Tribunal des eaux de Valence compte 8 syndics élus, représentant 9 communautés de 11 691 membres, et règle les conflits « de manière orale, rapide, transparente et impartiale ».
Un juge élu par ses pairs, une audience publique, une sanction immédiate et proportionnée : les principes d’Ostrom y fonctionnent depuis des siècles, sans ministère ni actionnaire.
Le #PIC emprunte à ce cahier des charges sans prétendre l’appliquer tel quel. Ses échelons emboîtés, la libération des communes et le contrôle exercé par des citoyens tirés au sort répondent à la question d’Ostrom : qui surveille, et à quelle échelle ?
Mais la chose publique n’est pas un pâturage. Ses usagers se comptent par dizaines de millions et non par centaines ; le principe des « frontières claires » y pose la question, politiquement brûlante, de savoir qui en est membre ; et nul ne peut quitter le commun national comme on quitte une coopérative.
Le texte fait aussi des choix qui ne relèvent pas des communs : pour les données personnelles, la Constitution d’urgence retient la propriété individuelle et la portabilité, non la gestion collective ; pour les entreprises stratégiques, le verrou de cotation soumet leur cession, au-delà d’un seuil, au consentement du peuple (Titre XIV, article 4) : c’est une garde souveraine sur la propriété, non un commun au sens d’Ostrom.
La Constitution nomme bien un « patrimoine commun de la Nation », dont les revenus, ressources naturelles, infrastructures et participations, alimentent chaque année le dividende citoyen (Titre VI, article 7) ; mais ce commun-là est géré par la puissance publique et redistribué en argent, non gouverné par ses usagers.
Ce mélange n’est pas une faiblesse, c’est la leçon même de la conférence Nobel : aucune panacée, ni marché, ni État, ni commun partout.
Reste à prouver que la chose commune se gouverne mieux quand ceux qui la vivent en écrivent les règles. C’est une hypothèse, et c’est tout le pari.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Thomas More, L’Utopie, 1516, livre I, trad. Victor Stouvenel, 1842 : « Ces bêtes, si douces, si sobres partout ailleurs, sont chez vous tellement voraces et féroces qu’elles mangent même les hommes, et dépeuplent les campagnes, les maisons et les villages. » ; « Ainsi un avare affamé enferme des milliers d’arpents dans un même enclos ». consulter la source
Garrett Hardin, « The Tragedy of the Commons », Science, vol. 162, 13 décembre 1968 : « Ruin is the destination toward which all men rush, each pursuing his own best interest in a society that believes in the freedom of the commons. Freedom in a commons brings ruin to all. » (la ruine est la destination vers laquelle tous les hommes se précipitent, chacun poursuivant son propre intérêt dans une société qui croit à la liberté des communs ; la liberté dans un commun apporte la ruine à tous ; notre traduction). consulter la source
Garrett Hardin, « Extensions of “The Tragedy of the Commons” », Science, vol. 280, 1er mai 1998 : « the weightiest mistake in my synthesizing paper was the omission of the modifying adjective “unmanaged.” » (l’erreur la plus lourde de mon article de synthèse fut l’omission de l’adjectif qualificatif « non géré » ; notre traduction). consulter la source
Elinor Ostrom, « Beyond Markets and States: Polycentric Governance of Complex Economic Systems », conférence Nobel, Stockholm, 8 décembre 2009 : « We now know that the earlier theories of rational, but helpless, individuals who are trapped in social dilemmas are not supported by a large number of studies using diverse methods » ; « On the other hand, we cannot be overly optimistic and presume that dilemmas will always be solved by those involved. Many groups have struggled and failed » (nous savons désormais que les anciennes théories d’individus rationnels mais impuissants, piégés dans des dilemmes sociaux, ne sont pas confirmées par un grand nombre d’études aux méthodes diverses ; d’un autre côté, nous ne pouvons pas être trop optimistes et présumer que les dilemmes seront toujours résolus par ceux qui y sont pris ; beaucoup de groupes ont lutté et échoué ; notre traduction). consulter la source
UNESCO, « Les tribunaux d’irrigants du bassin méditerranéen espagnol : le Conseil des bons hommes de la plaine de Murcie et le Tribunal des eaux de la plaine de Valence », inscrits en 2009 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité : « Le Tribunal des eaux compte huit syndics élus, représentant neuf communautés de 11 691 membres » ; « ces deux instances règlent les conflits de manière orale, rapide, transparente et impartiale ». consulter la source
Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, La Découverte, 2014, p. 138 et p. 233 ; cités par Sébastien Broca, « Le commun et les communs », La Vie des idées, 21 novembre 2014 : « encore dépendante des cadres naturalistes de la pensée économique dominante » ; « l’inappropriable comme tel ». consulter la source
Sénat, proposition de loi n° 182 (2019-2020) visant à favoriser la dissolution des sections de commune, exposé des motifs, 9 décembre 2019 : « La loi n° 2013-428 du 27 mai 2013 modernisant le régime des sections de commune prévoit que, désormais, plus aucune section de commune ne sera constituée. Cette loi marque la reconnaissance de la désuétude de ce dispositif d’un autre temps ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant sombre, dans le Lexique du Pouvoir : Les globalistes
La riposte, dans l’Autodéfense : « L’intelligence collective, c’est une utopie de start-up » · « L’intelligence collective, c’est du socialisme » · « Trente-cinq mille communes, c’est l’émiettement : il faut mutualiser »
Ce que nous instituons : Constitution, titre VII, art. 1 : le principe de subsidiarité ascendante
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