Le storytelling Le 10 octobre 1990, devant un groupe de parlementaires américains, une adolescente de 15 ans, présentée sous son seul prénom, Nayirah, raconte en larmes ce qu’elle dit avoir vu dans un hôpital du Koweït envahi : des soldats irakiens sortant des bébés prématurés de leurs couveuses pour les laisser mourir sur le sol.
Le président George H. W. Bush reprend l’histoire au moins 10 fois dans les semaines qui suivent ; 7 sénateurs la citent dans leurs discours en faveur de la guerre, que le Sénat autorise le 12 janvier 1991 par 52 voix contre 47.
En janvier 1992, le journaliste John MacArthur révèle dans le New York Times que Nayirah est la fille de l’ambassadeur du Koweït à Washington. Son témoignage avait été préparé avec la firme de relations publiques Hill & Knowlton, rémunérée jusqu’à 12 millions de dollars, selon les estimations, par une organisation montée par le gouvernement koweïtien. L’enquête commandée ensuite par le Koweït lui-même conclura qu’elle n’avait vu qu’un seul bébé hors de sa couveuse, et un instant.
Voilà le storytelling : non pas mentir sur un chiffre, mais remplacer le chiffre par une scène. L’argument s’adresse au jugement, qui discute ; l’histoire s’adresse à l’identification, qui ne discute pas. On ne réfute pas un bébé.
L’écrivain Christian Salmon en a fait l’anatomie en 2007 (Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits) : depuis les années 1990, aux États-Unis puis en Europe, l’art immémorial du récit a été investi par le marketing, le management et les états-majors de campagne. Le candidat ne défend plus un programme ; il incarne un personnage.
Frédéric Bascuñana, qui a longtemps défendu le récit comme un outil de création et de vente, en a donné en 2017, dans un commentaire sur la formation des commerciaux, la définition la plus simple : « Dans le chaos que perçoit notre conscience, émerge le besoin d’histoire. » Une histoire, écrit-il, « met de l’ordre dans le chaos de l’univers ».
Puis il pose le critère qui sépare le conte de la propagande : « imaginez une histoire dans laquelle vous supprimiez l’ingrédient du milieu : les péripéties et les obstacles. Vous n’avez plus d’histoire : il ne reste qu’une propagande. »
Relisez le récit de 1990 avec ce filtre. Un bourreau, des innocents, un sauveur, et pas une péripétie : ni témoin contradictoire, ni doute, ni coût. Une histoire sans obstacle. Une propagande.
Les thérapeutes de Palo Alto avaient décrit un procédé voisin, et l’avaient nommé. En 1974, Paul Watzlawick, John Weakland et Richard Fisch définissent le recadrage : placer une situation dans un autre cadre, qui convient aussi bien aux faits ; ce déplacement, écrivent-ils, « changes its entire meaning » (en change le sens tout entier ; trad. IA). Le chapitre s’intitule The Gentle Art of Reframing (l’art délicat du recadrage ; trad. IA) : gentle, c’est aussi doux.
Les faits ne bougent pas. Le sens change. C’est ce que fait souvent un récit de gouvernement.
L’un de leurs inspirateurs, Milton Erickson, qui préface leur livre, soignait d’ailleurs par des histoires : ses contes didactiques (teaching tales), recueillis par le psychiatre Sidney Rosen, aidaient les gens, dit leur éditeur, à voir leur situation d’une façon nouvelle, par le choc, la surprise ou la confusion. L’une des rubriques du recueil s’intitule Reframing. Le récit est la forme la plus indirecte de la suggestion : on n’y donne aucun ordre, on laisse l’auditeur conclure.
Depuis, le récit est devenu un objet de défense. En 2011, l’agence de recherche du Pentagone, la DARPA, lance un programme baptisé Narrative Networks, parce que les récits peuvent, écrit-elle, « cue heuristics and biases in judgment » (activer les heuristiques et les biais du jugement ; trad. IA). Le neuro-économiste Paul Zak raconte, en 2015, que le département de la Défense a soutenu ses recherches parce qu’il voulait savoir pourquoi les récits persuadent.
En 2021, dans un entretien professionnel sur l’influence dans la vente entre entreprises, Frédéric Bascuñana formulait la règle dont le #PIC tire aujourd’hui l’hypothèse d’une triangulation : « Le Nudge et le storytelling convergent particulièrement […]. Ça s’interpénètre, et ça permet de concevoir les bonnes stratégies d’influence. »
Le nudge pose le décor ; le récit lui donne un sens ; l’influence le fait circuler. C’est ce que le #PIC propose d’appeler, à titre d’hypothèse, la cybernétique du pouvoir.
Une réserve, que le #PIC s’applique d’abord à lui-même. L’humanité pense en récits depuis qu’elle parle, et nous en racontons aussi, à commencer par celui de Cincinnatus, qui rend le pouvoir et retourne à sa charrue. Nous racontons même, dans l’entrée Le nudge, l’histoire d’une conversion : jugez-la à ses péripéties.
Méfiez-vous enfin de la neurochimie de magazine : l’idée que l’ocytocine soit l’« hormone de la confiance » a mal résisté aux tentatives de réplication, et sa mesure dans le sang, sur laquelle reposent les expériences sur le récit, est contestée. Le récit n’a pas besoin de cette légende pour être puissant.
Le récit n’est pas coupable ; il devient une arme quand il est là pour qu’on ne pose plus de question. Une bonne histoire illustre un argument qu’on peut vérifier ; une histoire fabriquée tient lieu d’argument et se dérobe à la vérification. En 1990, la vérification est arrivée après la décision : les premiers démentis au printemps 1991, l’identité du témoin 15 mois après son récit, la guerre une fois faite.
C’est cet ordre, la décision d’abord, la vérification ensuite, que la Constitution du #PIC veut inverser. Elle garantit à chaque citoyen l’accès à « un comparatif contradictoire des opinions sur les grandes questions publiques » (Titre V, article 6), et elle oblige les médias qui bénéficient d’un soutien public, d’une fréquence hertzienne ou d’un régime dérogatoire à faire place, à parité de visibilité, à une contradiction argumentée lorsqu’ils prennent position sur une question soumise au peuple, un texte en discussion ou un candidat (Titre V, article 5). Avant chaque votation, une note citoyenne rédigée par des Formulateurs tirés au sort expose les arguments opposés, 4 semaines au moins avant le scrutin (14 jours en votation extraordinaire), et nul n’est entendu par eux « sans avoir rendu publique une déclaration de ses intérêts et de ses liens, notamment financiers, avec toute personne intéressée au résultat du scrutin » : les péripéties, rendues au peuple.
Au citoyen, un réflexe. Quand on vous raconte une histoire pour vous faire approuver une décision, cherchez les péripéties : l’obstacle, le contradicteur, le coût. S’il n’y en a pas, ce n’est pas une histoire. Puis demandez qui a trouvé le témoin, qui a préparé son récit, et qui a payé ceux qui l’ont préparé.
Pour aller plus loin
Aristote avait prévenu
La querelle du récit est aussi vieille que la philosophie, et c’est Aristote qui a donné raison au conteur. Dans la Poétique (vers 335 av. J.-C.), il distingue l’historien, qui « parle de ce qui est arrivé », du poète, qui parle « de ce qui aurait pu arriver », et conclut que « la poésie est quelque chose de plus philosophique et de plus élevé que l’histoire ».
Tout le problème du storytelling politique tient dans cette phrase : le récit vaut par sa vraisemblance, non par son exactitude. Ce qu’Aristote accordait au théâtre, les communicants l’ont repris pour le gouvernement.
Le récit, technique de gouvernement
Le 26 janvier 1982, dans son discours sur l’état de l’Union, Ronald Reagan salue dans la tribune un jeune employé fédéral qui, 2 semaines plus tôt, avait plongé dans le Potomac glacé pour sauver la passagère d’un avion écrasé : « We don’t have to turn to our history books for heroes. They’re all around us » (nous n’avons pas besoin de nous tourner vers nos livres d’histoire pour trouver des héros : ils sont tout autour de nous ; trad. IA).
Christian Salmon a daté de cette présidence, en 2006, le moment où « les stories en vinrent à se substituer aux arguments raisonnés et aux statistiques dans les discours officiels ».
Le récit ne se contente plus d’illustrer une politique ; il prétend produire le réel qu’il commente. Salmon rapporte, dans son livre de 2007, la confidence qu’un conseiller de George W. Bush avait faite à l’été 2002 au journaliste Ron Suskind, qui la publia en octobre 2004.
Les gens comme lui, disait-il, appartiennent à « la communauté réalité » : « Vous croyez que les solutions émergent de votre judicieuse analyse de la réalité observable. » Et il ajoutait : « Ce n’est plus de cette manière que le monde marche réellement. Nous sommes un empire maintenant, poursuivit-il, et, lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. » Suskind n’a jamais nommé l’auteur de la phrase ; la phrase, elle, est restée.
Le récit gouvernemental a sa grammaire, et elle est pauvre : un bourreau, une victime, un sauveur. Il a aussi son ennemi : la statistique, qui ne pleure pas. C’est pourquoi un gouvernement qui veut faire passer une réforme présente souvent un visage avant des chiffres : l’infirmière épuisée, l’entrepreneur courageux, la victime exemplaire.
Le visage n’est pas faux ; il est choisi. Et ce choix, que personne ne discute, fait le travail que l’argument n’aurait pas fait. C’est la parenté du récit avec le besoin d’incarnation et avec les éléments de langage : on ne délibère plus, on s’identifie.
Palo Alto : changer le cadre, garder les faits
L’école de Palo Alto a fourni au récit sa théorie la plus fine, et elle ne la destinait pas au pouvoir. Dès 1967, Paul Watzlawick, Janet Beavin et Don Jackson posent qu’« one cannot not communicate » (on ne peut pas ne pas communiquer ; trad. IA) : le silence, l’ordre des mots, le ton, tout signifie.
En 1974, Watzlawick, John Weakland et Richard Fisch en tirent une technique thérapeutique : « To reframe, then, means to change the conceptual and/or emotional setting or viewpoint in relation to which a situation is experienced and to place it in another frame which fits the “facts” of the same concrete situation equally well or even better, and thereby changes its entire meaning » (recadrer, c’est donc modifier le contexte conceptuel ou émotionnel, ou le point de vue, à partir duquel une situation est vécue, et la placer dans un autre cadre qui correspond aussi bien, voire mieux, aux « faits » de la même situation concrète, ce qui en change le sens tout entier ; trad. IA).
Dans le cabinet du thérapeute, le recadrage libère : il rend vivable une situation que le patient croyait sans issue. Transporté dans l’arène publique, il change de fonction. Une hausse d’impôt devient une « contribution exceptionnelle de solidarité » ; une suppression de services devient une « modernisation » ; une guerre devient une « opération ».
Les faits ne bougent pas, le sens se retourne. Les psychologues Amos Tversky et Daniel Kahneman l’avaient montré expérimentalement en 1981 : un même choix, présenté en vies sauvées ou en vies perdues, ne recueille pas les mêmes réponses. C’est l’effet de cadrage, et le récit l’étend à toute une histoire.
L’un des inspirateurs de Watzlawick, Weakland et Fisch, Milton Erickson, qui préface leur livre, pratiquait cet art par des histoires.
Ses contes didactiques (teaching tales), recueillis par le psychiatre Sidney Rosen dans My Voice Will Go With You, aidaient les gens, selon la présentation de l’éditeur, « through shock, surprise, or confusion […] to see their situations in a new way » (par le choc, la surprise ou la confusion, à voir leur situation d’une façon nouvelle ; trad. IA) ; l’une des rubriques du recueil s’intitule précisément Reframing.
Dans ses contes, Erickson ne commandait pas : il racontait, et laissait l’autre conclure. C’est la forme la plus indirecte de la suggestion, celle que Frédéric Bascuñana propose d’appeler la sollicitation douce, et c’est pourquoi il tient le récit et le nudge pour les deux faces d’une même technique.
Du néomarketing au management
Le récit d’entreprise a précédé le récit d’État. Salmon le résume d’une phrase : « Face au pullulement des signes, explique le néomarketing, les consommateurs seraient à la recherche de récits leur permettant de reconstituer des univers cohérents. » On ne vend plus un produit, on vend une histoire où le produit a un rôle. Le management suit.
En 2001, Stephen Denning théorise le springboard story, le récit-tremplin : « a story that enables a leap in understanding by the audience » (un récit qui permet à l’auditoire un saut de compréhension ; trad. IA), et qui doit faire saisir d’un coup le changement à accomplir.
Frédéric Bascuñana a lui-même pratiqué et défendu le récit professionnel, et il a longtemps tenu la critique de Salmon pour excessive : en janvier 2024 encore, il lui reprochait de n’offrir « aucune percée positive » et d’être « trop obsédé par la dimension politique et la manipulation intentionnelle » que recèle le storytelling.
Cette entrée prend Salmon au sérieux, sans renier le critère de 2017 : une histoire qui garde ses péripéties met de l’ordre dans le chaos ; une histoire qui les supprime fabrique de l’adhésion. Le problème n’est pas de raconter. C’est de raconter à la place de l’autre.
Le Pentagone et l’hormone de la confiance
La preuve que le récit est devenu une arme n’est pas venue des critiques, mais des armées. En octobre 2011, la presse spécialisée rend compte d’un appel à projets de la DARPA, l’agence de recherche du département de la Défense, intitulé Narrative Networks.
L’appel à projets, cité par la presse, écrit que les histoires « change the course of insurgencies, frame negotiations, play a role in political radicalization » (changent le cours des insurrections, cadrent les négociations, jouent un rôle dans la radicalisation politique ; trad. IA), et probablement dans le stress post-traumatique des militaires.
La page du programme, aujourd’hui archivée, vise les populations étrangères et résume l’enjeu : les récits peuvent « consolidate memory, shape emotions, cue heuristics and biases in judgment, and influence group distinctions » (consolider la mémoire, façonner les émotions, activer les heuristiques et les biais du jugement, et influer sur les distinctions entre groupes ; trad. IA). Heuristiques et biais : le vocabulaire même de Kahneman et Tversky. Le récit et le nudge parlent la même langue.
En 2015, le neuro-économiste Paul Zak raconte ses travaux sur l’effet des récits dans le cerveau. Il écrit que « the U.S. Department of Defense wanted to know why narratives are persuasive and supported our research and that of other labs as well » (le département de la Défense des États-Unis voulait savoir pourquoi les récits persuadent, et il a soutenu nos recherches et celles d’autres laboratoires ; trad. IA).
Ses expériences associent un récit doté d’un arc dramatique à une hausse de l’ocytocine, l’« hormone de la confiance ». Prudence, ici : en 2015, une revue critique publiée par Gideon Nave, Colin Camerer et Michael McCullough conclut que l’ensemble des données ne permet pas d’affirmer de façon robuste que la confiance humaine soit liée à l’ocytocine, et juge défaillante sa mesure dans le sang. Le fait solide n’est donc pas neurochimique ; il est institutionnel.
Une armée a voulu savoir pourquoi une histoire persuade, et elle a payé pour le savoir.
La meilleure objection : nous pensons en histoires
Elle vient des sciences sociales elles-mêmes. En 1984, le théoricien de la communication Walter Fisher propose de concevoir l’être humain comme homo narrans : nous jugeons les discours à leur cohérence narrative et à leur fidélité à notre expérience, et pas seulement à leur logique.
En janvier 2017, dans son discours de président de l’American Economic Association, l’économiste Robert Shiller soutient que « the human brain has always been highly tuned towards narratives, whether factual or not » (le cerveau humain a toujours été très fortement accordé aux récits, factuels ou non ; trad. IA), et que des récits qui deviennent viraux contribuent à expliquer des récessions. Si l’on pense en histoires, dénoncer le storytelling reviendrait à dénoncer la pensée.
L’objection a raison sur le fait et tort sur la conclusion. Fisher n’en tire pas un éloge de la manipulation, mais des critères de jugement : une histoire se juge à sa cohérence et à sa fidélité. Shiller n’en tire pas un éloge du récit, mais un programme d’étude, une « épidémiologie des récits » : on ne mesure pas ainsi la force d’un argument, on mesure une contagion.
La psychologie des deux systèmes de pensée dit la même chose autrement : l’histoire s’adresse au système rapide, qui ne vérifie pas. Le critère n’est donc pas d’abolir le récit, ce qui est impossible, mais de savoir s’il s’adosse à une proposition vérifiable ou s’il en tient lieu.
La notion a ses limites, et il faut les dire. Elle est commode : qualifier de storytelling le discours adverse dispense souvent de le réfuter, et l’étiquette devient à son tour un élément de langage. Elle surestime ensuite le pouvoir des conteurs : l’électeur n’est pas une page blanche, et les meilleurs récits de campagne n’empêchent pas les défaites.
Enfin, le danger n’est pas l’histoire mais le calendrier : un récit qui circule seul, avant toute vérification, au moment précis où l’on décide, gagne par forfait.
Le cas français
La France a eu son cas d’école en 2007. Le 16 mai, jour de son investiture, le nouveau président fait lire au bois de Boulogne la dernière lettre de Guy Môquet, fusillé comme otage à Châteaubriant le 22 octobre 1941, à 17 ans, et annonce qu’elle sera lue dans tous les lycées ; la lecture a lieu le 22 octobre 2007. Le récit est limpide : un adolescent résistant meurt pour la France.
L’histoire est plus rugueuse. Des historiens rappellent alors, dans la presse, que les tracts diffusés par le jeune militant communiste en 1940 suivaient la ligne de son parti et n’appelaient pas à la résistance à l’occupant ; d’autres leur répondent, et la controverse, réelle, porte sur l’engagement de l’adolescent, non sur l’horreur de sa mort. La mort de l’otage n’en est ni moins bouleversante ni moins scandaleuse.
Mais le récit officiel avait fait d’une tragédie complexe un emblème sans aspérité. C’est la marque du storytelling de gouvernement : il ne ment pas toujours ; il choisit la version qui ne se discute plus.
Le décor, le sens et le relais
Pourquoi le récit occupe-t-il une place à part dans ce que le #PIC propose d’appeler la cybernétique du pouvoir ? Parce qu’il serait la seule des 3 techniques qui fabrique du sens. Le nudge agit sur le décor du choix, sans rien dire ; l’influence agit sur la circulation des messages, par des relais de confiance ; le récit, lui, décide de ce que signifie ce qui arrive.
Frédéric Bascuñana le formulait en 2021, dans un entretien professionnel filmé : « Le Nudge et le storytelling convergent particulièrement, on peut même dire que le storytelling doit être conçu selon les règles du Nudge, lequel doit emprunter aux règles du storytelling. Ça s’interpénètre, et ça permet de concevoir les bonnes stratégies d’influence. »
À l’époque, c’était une doctrine de consultant, au service des marques. Le #PIC en tire aujourd’hui une hypothèse : ce qui sert à vendre peut servir à gouverner. Le récit aurait alors une fonction précise dans la boucle : il désigne les rôles.
Qui est le héros, qui est la victime, qui est le méchant. Une fois les rôles distribués, le nudge n’a plus qu’à disposer le décor, et l’influence qu’à faire répéter la pièce. Le citoyen qui conteste le récit ne conteste plus une analyse ; il se met dans le mauvais rôle.
C’est le ressort de l’étiquette « complotiste » et de la reductio ad Hitlerum quand elles tiennent lieu de réfutation : on ne réfute pas, on distribue les rôles.
Ce que le #PIC y oppose
Pour le #PIC, la conséquence est institutionnelle plutôt que morale : il ne s’agit pas d’interdire les histoires, mais de les empêcher de décider seules.
La Constitution d’urgence confie aux Formulateurs, citoyens tirés au sort pour une seule votation, le libellé de toute question soumise au peuple ; cette question « ne suggère aucune réponse et ne fait état d’aucune conséquence présumée du vote », et une note citoyenne exposant les arguments opposés et les effets juridiques du vote est adressée à chaque électeur 4 semaines au moins avant le scrutin, ou 14 jours en votation extraordinaire.
Le délai ne suffit pas à tout : en 1990, il a fallu 15 mois pour connaître l’identité du témoin. Le récit aurait dû passer une autre épreuve : devant les Formulateurs, « nul n’est entendu sans avoir rendu publique une déclaration de ses intérêts et de ses liens, notamment financiers, avec toute personne intéressée au résultat du scrutin ».
Elle s’attaque aussi au monopole du conteur. L’article 6 du Titre V remplace les subventions directes à la presse par la garantie, pour chaque citoyen, d’un accès à « un comparatif contradictoire des opinions sur les grandes questions publiques » ; l’article 5 pose que le pluralisme est garanti « non par la multiplicité des sources, mais par la présence de la contradiction au sein de chacune ». Autrement dit : les péripéties ont droit de cité dans chaque récit.
C’est le critère des péripéties, transposé en règle.
Le mouvement raconte lui aussi Cincinnatus, le magistrat romain investi des pleins pouvoirs pour une crise, qui les rend et retourne à sa charrue, et cette histoire n’est recevable que parce qu’elle est convertie en règles : la Charte de Cincinnatus borne les pouvoirs de crise, qui s’éteignent d’eux-mêmes faute de prolongation expresse, et l’engagement notarié du candidat constitutionnel, doublé d’une lettre de démission gardée sous séquestre, l’oblige à rendre le pouvoir si le peuple rejette la Constitution. Une histoire qu’on peut vérifier, et qu’on peut faire mentir.
L’hypothèse du #PIC, qu’une procédure bien construite désarme le conte, reste à éprouver ; l’alternative, confier la décision à qui raconte le mieux, l’a déjà été.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Frédéric Bascuñana, commentaire public sur LinkedIn, 4 janvier 2017 : « Dans le chaos que perçoit notre conscience, émerge le besoin d’histoire. Qu’est-ce qu’une histoire ? C’est un cheminement mental qui met de l’ordre dans le chaos de l’univers. » ; « Alors, imaginez une histoire dans laquelle vous supprimiez l’ingrédient du milieu : les péripéties et les obstacles. Vous n’avez plus d’histoire : il ne reste qu’une propagande. » consulter la source
Frédéric Bascuñana, entretien vidéo professionnel « Influences et médias sociaux en B2B », enregistré le 8 juillet 2021 (transcription, archives de l’auteur) : « Le Nudge et le storytelling convergent particulièrement, on peut même dire que le storytelling doit être conçu selon les règles du Nudge, lequel doit emprunter aux règles du storytelling. Ça s’interpénètre, et ça permet de concevoir les bonnes stratégies d’influence. »
Frédéric Bascuñana, commentaire public sur LinkedIn, 18 janvier 2024 : « Christian Salmon est très postérieur : il ne parle pas réellement du storytelling dans sa dimension créative, mais comme machine selon lui toxique dont il dénonce les excès dans la [sic] formatage des esprits. Il m’a été très pénible de le lire parce qu’il n’offre aucune percée positive, il est trop obsédé par la dimension politique et la manipulation intentionnelle qu’il recèle. » consulter la source
Aristote, Poétique, vers 335 av. J.-C., trad. Charles-Émile Ruelle, chapitre IX : « Cette différence consiste en ce que l’un parle de ce qui est arrivé, et l’autre de ce qui aurait pu arriver. » ; « Aussi la poésie est quelque chose de plus philosophique et de plus élevé que l’histoire ; car la poésie parle plutôt de généralités, et l’histoire de détails particuliers. » consulter la source
Ronald Reagan, Address Before a Joint Session of the Congress Reporting on the State of the Union, 26 janvier 1982 : « We don’t have to turn to our history books for heroes. They’re all around us. » (Nous n’avons pas besoin de nous tourner vers nos livres d’histoire pour trouver des héros. Ils sont tout autour de nous ; trad. IA) consulter la source
Christian Salmon, « Une machine à fabriquer des histoires », Le Monde diplomatique, novembre 2006 : « Une tendance apparue dans les années 1980, sous la présidence de Ronald Reagan, lorsque les stories en vinrent à se substituer aux arguments raisonnés et aux statistiques dans les discours officiels. » consulter la source
Christian Salmon, Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, 2007, cité par Ivanne Rialland, « Hold-up sur l’imaginaire », Acta fabula, vol. 9, n° 2, février 2008 : « Face au pullulement des signes, explique le néomarketing, les consommateurs seraient à la recherche de récits leur permettant de reconstituer des univers cohérents. » ; « Nous sommes un empire maintenant, poursuivit-il, et, lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. » Source première : Ron Suskind, « Faith, Certainty and the Presidency of George W. Bush », The New York Times Magazine, 17 octobre 2004. consulter la source
Paul Watzlawick, John H. Weakland et Richard Fisch, Change. Principles of Problem Formation and Problem Resolution, Norton, 1974, préface de Milton H. Erickson, chapitre 8, « The Gentle Art of Reframing » : « To reframe, then, means to change the conceptual and/or emotional setting or viewpoint in relation to which a situation is experienced and to place it in another frame which fits the “facts” of the same concrete situation equally well or even better, and thereby changes its entire meaning. » (Recadrer, c’est donc modifier le contexte conceptuel ou émotionnel, ou le point de vue, à partir duquel une situation est vécue, et la placer dans un autre cadre qui correspond aussi bien, voire mieux, aux « faits » de la même situation concrète, ce qui en change le sens tout entier ; trad. IA). Traduction française : Changements. Paradoxes et psychothérapie, Seuil, 1975. consulter la source
Sidney Rosen (éd. et commentaires), My Voice Will Go With You. The Teaching Tales of Milton H. Erickson, New York, Norton, 1982 (rééd. 1991), présentation de l’éditeur, qui classe les contes sous des rubriques telles que Motivating Tales et Reframing : « Part of his therapy was his use of teaching tales, which through shock, surprise, or confusion—with genius use of questions, puns, and playful humor—helped people to see their situations in a new way. » (Une part de sa thérapie tenait à ses contes didactiques, qui, par le choc, la surprise ou la confusion, avec un usage génial des questions, des jeux de mots et de l’humour, aidaient les gens à voir leur situation d’une façon nouvelle ; trad. IA) consulter la source
Stephen Denning, The Springboard. How Storytelling Ignites Action in Knowledge-Era Organizations, Butterworth-Heinemann, 2001 : « By a springboard story, I mean a story that enables a leap in understanding by the audience […] » (Par récit-tremplin, j’entends un récit qui permet à l’auditoire un saut de compréhension ; trad. IA). consulter la source
DARPA, programme Narrative Networks (page archivée) : « Narratives may consolidate memory, shape emotions, cue heuristics and biases in judgment, and influence group distinctions. » (Les récits peuvent consolider la mémoire, façonner les émotions, activer les heuristiques et les biais du jugement, et influer sur les distinctions entre groupes ; trad. IA). consulter la source
Elizabeth Montalbano, « DARPA Investigates Storytelling As Security Science », Dark Reading, 24 octobre 2011, qui cite l’appel à projets Narrative Networks : « For example, they change the course of insurgencies, frame negotiations, play a role in political radicalization, influence the methods and goals of violent social movements, and likely play a role in clinical conditions important to the military such as post-traumatic stress disorder. » (Par exemple, ils changent le cours des insurrections, cadrent les négociations, jouent un rôle dans la radicalisation politique, influent sur les méthodes et les buts des mouvements sociaux violents, et jouent probablement un rôle dans des affections cliniques importantes pour l’armée, comme le trouble de stress post-traumatique ; trad. IA) consulter la source
Paul J. Zak, « Why Inspiring Stories Make Us React: The Neuroscience of Narrative », Cerebrum, 2015 : « At the same time, the U.S. Department of Defense wanted to know why narratives are persuasive and supported our research and that of other labs as well. » (Au même moment, le département de la Défense des États-Unis voulait savoir pourquoi les récits persuadent, et il a soutenu nos recherches et celles d’autres laboratoires ; trad. IA) consulter la source
Gideon Nave, Colin Camerer et Michael McCullough, « Does Oxytocin Increase Trust in Humans? A Critical Review of Research », Perspectives on Psychological Science, vol. 10, n° 6, 2015 (résumé) : « We conclude that the cumulative evidence does not provide robust convergent evidence that human trust is reliably associated with OT (or caused by it). » (Nous concluons que l’ensemble des données ne fournit pas de preuve robuste et convergente que la confiance humaine soit associée de façon fiable à l’ocytocine, ni causée par elle ; trad. IA) consulter la source
Walter R. Fisher, « Narration as a Human Communication Paradigm: The Case of Public Moral Argument », Communication Monographs, vol. 51, n° 1, 1984 (résumé) : « This essay proposes a theory of human communication based on a conception of persons as homo narrans. » (Cet essai propose une théorie de la communication humaine fondée sur une conception des personnes comme homo narrans ; trad. IA) consulter la source
Robert J. Shiller, « Narrative Economics », discours présidentiel à l’American Economic Association, NBER Working Paper n° 23075, janvier 2017 : « The human brain has always been highly tuned towards narratives, whether factual or not, to justify ongoing actions, even such basic actions as spending and investing. » (Le cerveau humain a toujours été très fortement accordé aux récits, factuels ou non, pour justifier les actions en cours, même des actions aussi élémentaires que dépenser et investir ; trad. IA) consulter la source
Paul Watzlawick, Janet Helmick Beavin et Don D. Jackson, Pragmatics of Human Communication, Norton, 1967 : « one cannot not communicate » (on ne peut pas ne pas communiquer ; trad. IA). Traduction française : Une logique de la communication, Seuil, 1972. consulter la source
Amos Tversky et Daniel Kahneman, « The Framing of Decisions and the Psychology of Choice », Science, vol. 211, n° 4481, 30 janvier 1981, p. 453-458. consulter la source
John R. MacArthur, « Remember Nayirah, Witness for Kuwait? », The New York Times, 6 janvier 1992 : la révélation de l’identité du témoin du 10 octobre 1990.
#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article 6 : « Les subventions directes à la presse sont supprimées. Elles sont remplacées par la garantie, pour chaque citoyen, d’un accès à un comparatif contradictoire des opinions sur les grandes questions publiques. » consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article 5 : « Le pluralisme de l’information est garanti non par la multiplicité des sources, mais par la présence de la contradiction au sein de chacune. » consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7, 3° « Des experts » : « Nul n’est entendu sans avoir rendu publique une déclaration de ses intérêts et de ses liens, notamment financiers, avec toute personne intéressée au résultat du scrutin. » consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7, 1° « De la question » : « La question est rédigée en termes neutres, selon une forme fixe déterminée par la loi organique ; elle ne suggère aucune réponse et ne fait état d’aucune conséquence présumée du vote. » consulter la source
Version 2 du 6 octobre 2026 : entrée refondue et approfondie, deuxième sommet de la triangulation que décrit « La cybernétique du pouvoir » (le critère des péripéties, le recadrage de Palo Alto et les contes d’Erickson, le récit devenu objet de défense, la triangulation avec le nudge et l’influence) ; article complet et références réécrits. Voir les versions précédentes Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La maïeutique du réel · Le jugement, faculté politique · L’incarnation · La Charte de Cincinnatus
La riposte, dans l’Autodéfense : « Les réseaux sociaux et les médias manipuleront les votes » · « Vos questions seront orientées : qui écrit la question écrit la réponse » · « Vous faites ce que vous dénoncez »
La parade : Constitution, titre V, article 6 · Constitution, titre V, article 5 · Constitution, titre II, article 7
Du même tonneau, dans le Lexique : La cybernétique du pouvoir · Le nudge · L’influence · Le cadrage · Le besoin d’incarnation · La propagande · La fabrique du consentement · La médiacratie · La gestion des perceptions · L’astroturfing
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, où l’on apprend à chercher les péripéties
Le doute, bienvenu : une erreur, un contre-exemple, une source plus solide ? Dites-le en commentaire. Notre Protocole fait du doute un canal, non une faute.
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