Abécédaire · L’intelligence collective

L’intelligence collective En 1906, à une foire aux bestiaux de Plymouth, Francis Galton recueille près de 800 estimations du poids d’un bœuf.

Aucun visiteur ne tombe juste ; mais la médiane de leurs estimations, que Galton publie l’année suivante dans Nature, s’écarte de moins de 1 % du poids réel : 1 207 livres pour 1 198.

Le phénomène se retrouve bien au-delà des foires, jusque dans les groupes de travail, où une équipe a mesuré un « facteur c » d’intelligence collective (Woolley, Malone et al., 2010), résultat que des réanalyses et des réplications ont depuis discuté (Credé et Howardson, 2017 ; Bates et Gupta, 2017).

Mais il a son revers : les bulles, les paniques, les emballements — la folie des foules. Ce qui sépare les deux, c’est l’indépendance des jugements. Quand chacun juge d’abord par lui-même, les erreurs s’annulent ; quand chacun imite son voisin, elles s’additionnent. Ses défaites instruisent davantage.

En 2012, deux tiers des votants islandais approuvent un projet de constitution citoyenne : le Parlement l’enterre sans vote. Porto Alegre invente en 1989 le budget participatif ; l’alternance de 2004 le laisse dépérir.

La Convention citoyenne pour le climat, promise au « sans filtre », note la réponse du gouvernement 3,3 sur 10.

L’Irlande réussit, en 2015 puis en 2018, parce que la suite était tracée avant la première séance : jamais la délibération n’a cédé, seulement sa sortie. D’où la conviction du #PIC : l’intelligence collective ne se décrète pas, elle s’organise.

Diversité par le tirage au sort, égalité de parole par la délibération encadrée, qualité par la questiologie, lucidité par une information contradictoire et par la protection des esprits contre la manipulation, débouché par le référendum contraignant.

Une multitude devient alors une intelligence, et non une meute.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Les Français sont des veaux », « J’attends de voir si ça marche avant de m’engager », « L’intelligence collective, c’est du socialisme », « L’intelligence collective, c’est une utopie de start-up ».

Pour aller plus loin

L’argument est plus vieux que la démocratie moderne, et il a d’abord servi à la défendre du bout des lèvres.

Au livre III de la Politique (vers 330 av. J.-C.), Aristote concède que la multitude, dont aucun membre n’est remarquable, peut l’emporter sur les meilleurs « sinon individuellement, du moins en masse, comme un repas à frais communs est plus splendide que le repas dont une personne seule fait la dépense » ; et il ajoute aussitôt que cette solution « ne tranche pas encore toutes les difficultés ».

Le XIXe siècle retourne l’image. En 1841, le journaliste écossais Charles Mackay ouvre ses Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds par une sentence promise à une longue carrière : les hommes « pensent en troupeau », ils « deviennent fous en troupeau » et ne recouvrent la raison que « lentement, un par un » (notre traduction).

En 1895, Gustave Le Bon en fait une loi dans sa Psychologie des foules : « par le fait seul qu’il fait partie d’une foule organisée, l’homme descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation ».

Le bœuf de Galton, en 1907, se lit comme une réponse à Le Bon avant d’être une curiosité statistique, et l’article s’intitule, sans ironie, Vox Populi.

Le mot lui-même, « intelligence collective », entre dans le débat français avec Pierre Lévy au milieu des années 1990, qui y voit moins un fait qu’un projet.

La meilleure objection n’est pas celle de Le Bon, qui méprise, mais celle de Cass Sunstein, qui mesure.

Dans « The Law of Group Polarization » (1999), il constate une régularité empirique : la délibération tend à pousser les groupes, et chacun de leurs membres, « vers un point plus extrême dans la direction indiquée par leurs propres jugements d’avant la délibération » (notre traduction).

Les opposants au salaire minimum en sortent plus opposés, les partisans d’une mesure en sortent plus zélés.

Une équipe de l’École polytechnique fédérale de Zurich (Lorenz, Rauhut, Schweitzer et Helbing, 2011) a ajouté la preuve expérimentale : sur 144 participants, il suffit de communiquer les estimations des autres pour que la diversité des réponses s’effondre sans que leur justesse progresse, tandis que la confiance de chacun, elle, augmente.

L’objection est sérieuse, et elle se tranche ainsi : la polarisation est une propriété de l’enclave, pas de la multitude. Elle frappe les groupes qui se ressemblent, qui s’influencent avant de juger, et qui n’entendent aucune contradiction. Elle ne réfute pas l’intelligence collective ; elle en dessine le cahier des charges.

La France en a fourni la contre-épreuve la plus coûteuse.

En 1719 et 1720, le système de John Law transforme la rue Quincampoix en salle de jeu nationale : une foule d’acheteurs se dispute les actions de la Compagnie du Mississippi parce que d’autres en achètent, sur la foi d’une banque adossée à l’État qui imprime le papier nécessaire.

Mackay consacre à cette « illusion du Mississippi » le premier chapitre de son livre. Ce n’était pas une foule qui jugeait, c’était une foule qui imitait, alimentée par le pouvoir lui-même : exactement l’inverse des estimations indépendantes de Plymouth.

Entre la foire et la bulle, la différence ne tient ni au nombre ni au niveau d’instruction des participants, mais à la circulation de l’influence.

La notion a ses limites, et il faut les dire. Le bœuf de Galton avait un poids réel ; la plupart des questions politiques n’en ont pas.

Sur une estimation, le collectif peut avoir raison ; sur un choix de valeurs, il n’a pas « raison », il a le droit de décider, ce qui est autre chose.

L’intelligence collective fonde donc la compétence du peuple sur les questions de fait et de moyens ; sa légitimité sur les fins repose ailleurs, sur la souveraineté.

Quant au mot, il a fait fortune dans les séminaires d’entreprise, où il désigne souvent un atelier de post-it animé par la direction : une intelligence collective dont les conclusions sont connues d’avance est une fabrique du consentement en petit format.

Le #PIC en tire une conséquence d’ingénieur plutôt qu’un acte de foi.

Si Sunstein et l’équipe de Zurich ont raison, il faut des groupes hétérogènes, une contradiction obligatoire et un jugement final rendu par chacun seul : c’est le programme des Formulateurs, tirés au sort, qui entendent des experts désignés par les deux camps et rédigent pour chaque question une note exposant les arguments opposés, avant un vote individuel et secret ; la même note distingue ce qui est établi de ce qui demeure controversé, et les prévisions des experts sont publiées sous leur nom, « afin d’être confrontées à l’événement » (Constitution d’urgence, Titre II, article 7).

Si Le Bon a raison sur les techniques, il faut les nommer : la Constitution d’urgence range parmi les atteintes à l’intégrité psychique « les techniques d’hypnose collective et de manipulation des foules » (Titre V, article 1).

Et le mouvement s’applique la règle à lui-même : son Protocole ne recherche pas le consensus, « qui est un affaissement, mais le pluralisme, qui est un travail » (Titre I, article 5).

C’est la réponse la plus exacte à la loi de polarisation : un groupe qui se félicite de son unanimité vient de perdre ce qui le rendait intelligent.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Aristote, Politique, livre III, 1281a-b (traduction de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, Wikisource) : « On peut admettre en effet que la majorité, dont chaque membre pris à part n’est pas un homme remarquable, est cependant au-dessus des hommes supérieurs, sinon individuellement, du moins en masse, comme un repas à frais communs est plus splendide que le repas dont une personne seule fait la dépense. ». consulter la source

Charles Mackay, Memoirs of Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds, 1841, préface (édition de Londres, Office of the National Illustrated Library, 1852 ; Project Gutenberg) : « Men, it has been well said, think in herds; it will be seen that they go mad in herds, while they only recover their senses slowly, and one by one. » (Les hommes, a-t-on dit fort justement, pensent en troupeau ; on verra qu’ils deviennent fous en troupeau, alors qu’ils ne recouvrent la raison que lentement, un par un ; notre traduction). consulter la source

Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Alcan, 1895, livre I, chapitre 1 (Wikisource) : « Aussi, par le fait seul qu’il fait partie d’une foule organisée, l’homme descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation. Isolé, c’était peut-être un individu cultivé, en foule c’est un barbare, c’est-à-dire un instinctif. ». consulter la source

Francis Galton, « Vox Populi », Nature, vol. 75, 7 mars 1907, p. 450-451 (page de l’article, texte intégral payant) : « In these democratic days » ; « The material about to be discussed refers to a small matter, but is much to the point. » (En ces temps démocratiques ; le matériau dont il va être question porte sur une petite affaire, mais il touche au cœur du sujet ; notre traduction). consulter la source

Pierre Lévy, L’Intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace, La Découverte, 1994 (rééd. 1997) ; présentation de l’éditeur : « Forme sociale inédite, le collectif intelligent peut inventer une “démocratie en temps réel”. ». consulter la source

Cass R. Sunstein, « The Law of Group Polarization », Law & Economics Working Papers, université de Chicago, 1999 ; résumé publié par Chicago Unbound : « In a striking empirical regularity, deliberation tends to move groups, and the individuals who compose them, toward a more extreme point in the direction indicated by their own predeliberation judgments. » (Selon une frappante régularité empirique, la délibération tend à pousser les groupes, et les individus qui les composent, vers un point plus extrême dans la direction indiquée par leurs propres jugements d’avant la délibération ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article 1 : « Constituent des atteintes à l’intégrité psychique, notamment : les procédés subliminaux et infraliminaires ; les techniques d’hypnose collective et de manipulation des foules ; l’exploitation délibérée des biais cognitifs à des fins de contrainte ou de captation ; et toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre. ». consulter la source

Version 3 — 25 septembre 2026 : Galton : la médiane (1 207 livres pour 1 198) remplace la moyenne ; le « facteur c » est présenté avec les réserves des réanalyses de 2017. Voir les versions précédentes Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Lire la version 1

L’intelligence collective En 1906, à une foire aux bestiaux de Plymouth, Francis Galton recueille près de 800 estimations du poids d’un bœuf.

Aucun visiteur ne tombe juste ; la moyenne de leurs estimations, elle, se trompe d’à peine une livre. Le phénomène se vérifie partout, jusque dans les groupes de travail, où l’on a mesuré un « facteur c » d’intelligence collective (Woolley, Malone et al., 2010).

Mais il a son revers : les bulles, les paniques, les emballements — la folie des foules. Ce qui sépare les deux, c’est l’indépendance des jugements. Quand chacun juge d’abord par lui-même, les erreurs s’annulent ; quand chacun imite son voisin, elles s’additionnent.

D’où la conviction du #PIC : l’intelligence collective ne se décrète pas, elle s’organise.

Diversité par le tirage au sort, égalité de parole par la délibération encadrée, qualité par la questiologie, lucidité par une information contradictoire et par la protection des esprits contre la manipulation. Une multitude devient alors une intelligence, et non une meute.

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