« Vous n’êtes qu’une poignée : on ne change pas un pays à quelques-uns »

On vous dit :

« Vous êtes une poignée. On ne change pas un pays de soixante-neuf millions d’habitants avec quelques milliers de militants : il faudrait des millions de gens, et vous ne les aurez jamais. »

Voici ce que vous pouvez répondre

Une poignée ? C’est toujours ainsi que cela commence. Erica Chenoweth, politiste à Harvard, a étudié des centaines de campagnes du XXᵉ siècle : presque toutes celles qui ont mobilisé activement 3,5 % de la population ont obtenu gain de cause. En France, cela fait environ 2,4 millions de personnes. Pas une majorité : une minorité qui tient.

Mais ce chiffre n’a rien de magique : derrière lui, il y a des gens qui agissent longtemps, ensemble, sans violence, organisés, et qui tiennent parole. La Résistance comptait à peu près un Français sur 100.

Le nombre ouvre la porte. L’honneur la tient ouverte.

Sources : Erica Chenoweth · INSEE · Olivier Wieviorka · Hannah Arendt · Résistance française — le détail et les citations sont dans l’onglet « Références utiles ».

Pour aller plus loin

Le 18 juin, ils étaient une poignée

Le 18 juin 1940, un général de brigade à titre temporaire, que presque personne en France ne connaît, parle au micro de la BBC. Il n’a ni gouvernement, ni territoire, ni armée digne de ce nom ; on n’a même pas conservé l’enregistrement de sa voix. Il a une phrase : « Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. »

4 ans plus tard, combien étaient-ils ? L’historien Olivier Wieviorka estime qu’entre 300 000 et 500 000 personnes se sont engagées dans des organisations clandestines, sur 40 millions de Français : un sur 100, à peu près. L’État, après la guerre, n’a délivré que 260 000 cartes de combattant volontaire de la Résistance.

Les heures les plus hautes de notre histoire n’ont pas été écrites par des foules consentantes, mais par des minorités qui ont tenu. Le mot important n’est pas « minorités ».

C’est « tenu ».

D’où vient le chiffre, et ce qu’il dit vraiment

En 2008, Maria J. Stephan et Erica Chenoweth publient dans la revue International Security une étude qui fait date : sur 323 campagnes menées entre 1900 et 2006 pour renverser un pouvoir ou conquérir une indépendance, les campagnes non violentes ont réussi dans 53 % des cas, les campagnes armées dans 26 %. Le livre qui en sort en 2011, Why Civil Resistance Works (« Pourquoi la résistance civile fonctionne »), reçoit l’année suivante le prix Woodrow Wilson de l’Association américaine de science politique, puis, en 2013, le prix Grawemeyer.

Les 3,5 % viennent après. En septembre 2013, dans une conférence donnée à Boulder, Chenoweth annonce qu’aucune campagne n’a échoué après avoir mobilisé, à son pic, 3,5 % de la population. Le livre de 2011 ne contenait pas ce chiffre : elle l’a écrit elle-même. Le politiste Mark Lichbach avait avancé en 1995, au détour d’une note, une conjecture voisine : 5 %.

Depuis, elle passe une partie de son temps à empêcher qu’on en fasse une loi. En 2020, elle précise que ce chiffre est une statistique descriptive, tirée d’un échantillon historique, not necessarily a prescriptive one (« pas forcément une prescription ») ; que 83 % des campagnes non violentes victorieuses ont gagné sans jamais atteindre le seuil ; et que la règle souffre des exceptions, comme Bahreïn, où une seule manifestation aurait réuni, en 2011, plus de 6 % de la population, sans que le mouvement l’emporte. Sa formule tient en 6 mots : It’s a rule, not a law (« c’est une règle, pas une loi »).

Elle ajoute ce qui compte vraiment : le nombre n’agit qu’avec d’autres facteurs, momentum, organization, strategic leadership, and sustainability (« l’élan, l’organisation, la direction stratégique et la durée »). Et elle constate que le vent a tourné : depuis 2010, moins de 34 % des révolutions non violentes ont abouti, alors que leur taux de succès était monté jusqu’à 65 % dans les années 1990.

Retenez la leçon de méthode : la chercheuse qu’on cite pour dire « il suffit de » est la première à écrire qu’il ne suffit pas. C’est à cela qu’on reconnaît une chercheuse.

Ce que cela fait, en France

Au 1er janvier 2026, l’INSEE compte 69,1 millions d’habitants en France. Les 3,5 % font donc environ 2,4 millions de personnes. Pas une majorité, pas même un électorat de second tour : une minorité active, au sens fort, faite de gens qui agissent, et non de gens qui approuvent.

Comparez. Le 17 novembre 2018, premier samedi des Gilets jaunes, le ministère de l’Intérieur comptait un peu plus de 287 000 participants : environ 0,4 % de la population. Le 7 mars 2023, contre la réforme des retraites, le même ministère comptait 1,28 million de manifestants, et la CGT 3,5 millions : de près de 2 % à plus de 5 % des Français. La réforme a été promulguée le 14 avril.

Chenoweth serait-elle démentie ? Non. Elle mesure des campagnes qui durent, qui visent le pouvoir lui-même, et qu’on compte au plus fort de leur élan ; une journée de défilés contre une loi n’est pas une campagne. Et, l’Abécédaire le rappelle, ses données ne contiennent aucune campagne de transformation sociale menée dans une démocratie libérale occidentale (voir « Le processus involutionnaire »).

Moralité : en France, le nombre ne manque pas. Il passe. Ce qui manque, c’est ce qui le retient.

Pas un chiffre magique : une orchestration

Si le nombre suffisait, les grandes mobilisations françaises de ces 30 dernières années auraient toutes obtenu gain de cause. Ce qui sépare une foule d’une force, 5 siècles de pensée et un demi-siècle de recherche le disent avec une constance remarquable.

Le premier à l’avoir vu est un jeune homme de Sarlat, futur conseiller au parlement de Bordeaux. Dans le Discours de la servitude volontaire, Étienne de La Boétie montre que le tyran ne tient que par ceux qui le servent : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. » Le pouvoir n’est pas une substance ; c’est une coopération (le Lexique du Pouvoir y consacre l’entrée « La servitude volontaire »).

Gene Sharp en a tiré, en 1973, une théorie et un inventaire : 198 méthodes d’action non violente, de la pétition à la grève générale. Robert Helvey, qui a travaillé avec lui, l’a résumée d’une image, celle des piliers : When important pillars of support are sufficiently undermined, the government, or the opposition, collapses (« quand ses principaux piliers sont suffisamment sapés, le gouvernement, ou l’opposition, s’effondre »). Relisez la fin de la phrase : l’opposition aussi a ses piliers. Les nôtres s’appellent la règle, la confiance et la parole.

La sociologue Sharon Erickson Nepstad, en comparant 6 soulèvements de la fin du XXᵉ siècle, de la RDA aux Philippines, a isolé un ressort décisif : le moment où les forces de sécurité refusent de réprimer. Dans une démocratie, personne ne demande à un soldat de choisir son camp ; mais la logique demeure. Un pouvoir chancelle quand ceux qui le font tenir cessent d’y croire, et un mouvement grandit quand ceux qui le regardaient de loin le rejoignent : un maire qui parraine, un lanceur d’alerte qui parle, un journaliste qui fait son métier.

En 1969, Serge Moscovici et 2 collègues montrent des diapositives bleues à des groupes de 6 personnes, dont 2 complices qui affirment, chaque fois, qu’elles sont vertes. Quand les complices ne varient jamais, environ 8 % des réponses des autres basculent vers le vert ; quand ils hésitent, à peine plus de 1 %. Le psychologue en tirera, quelques années plus tard, sa théorie des minorités actives : une minorité ne convainc ni par son nombre ni par sa force, mais par sa consistance. Autrement dit : par la fidélité qu’elle se garde à elle-même.

L’historien Charles Tilly a décomposé la force d’un mouvement en 4 démonstrations publiques : la dignité, l’unité, le nombre et l’engagement (worthiness, unity, numbers, commitment). Il les combine comme les facteurs d’une multiplication : que l’un tombe à zéro, et le produit tombe à zéro. Un million de personnes divisées, volatiles ou indignes ne pèsent rien.

L’économiste Mancur Olson avait décrit l’obstacle dès 1965 : des individus rationnels et intéressés n’agissent pas spontanément pour l’intérêt du groupe, chacun attendant que les autres paient pour lui. Lichbach en tirait sa limite des 5 %. Olson voyait la parade dans des incitations sélectives ; nous y ajoutons ce que l’économie ne sait pas compter : l’obligation qu’on se donne.

Les physiciens et les sociologues des réseaux cherchent, eux, le point de bascule. Une simulation publiée en 2011 par une équipe de l’Institut polytechnique Rensselaer le situe autour de 10 % d’agents inébranlables ; une expérience publiée en 2018 dans Science par Damon Centola et ses collègues, autour de 25 %. Les auteurs préviennent que ces seuils n’ont rien d’universel. Mais tous décrivent la même chose : une minorité ne fait basculer la majorité que si elle ne bascule pas elle-même.

La sociologue Zeynep Tufekci a observé, de la place Tahrir à Occupy, le revers de nos outils : Modern networked movements can scale up quickly […] without building any substantial organizational capacity (« les mouvements en réseau d’aujourd’hui peuvent grandir très vite […] sans se doter d’aucune véritable capacité d’organisation »). D’où ce qu’elle appelle le gel tactique : l’incapacité de changer de tactique, de négocier, d’obtenir quoi que ce soit de tangible. La foule numérique arrive en une semaine ; elle repart en deux.

Marshall Ganz, organisateur auprès des ouvriers agricoles de Cesar Chavez avant d’enseigner à Harvard, a donné un nom à ce qui manque : la capacité stratégique, cette aptitude à concevoir une stratégie et à convertir des avantages de court terme en victoires durables. David bat parfois Goliath, montre-t-il ; jamais par hasard.

Voilà ce que suppose le chiffre de Chenoweth, et que le chiffre ne dit pas : une règle, une stratégie, un calendrier, une discipline non violente sans faille, et, au cœur, un noyau dense de moines-soldats, sans autre arme que leur constance. Le nombre est un résultat.

Jamais une cause.

La sève : la parole donnée

Reprenez la liste : la consistance de Moscovici, l’engagement de Tilly, la durée de Chenoweth, les piliers de Helvey. 4 noms savants, qui supposent tous une même chose, très ancienne, et presque gênante à prononcer aujourd’hui tant on l’a moquée : le sens de l’honneur. Une organisation tient tant que la parole de chacun y tient. Le jour où la parole flotte, l’organigramme le plus savant n’est plus qu’un dessin.

Il existe un monde où cela se vérifie chaque jour, et où l’on brasse des fortunes. Sur les bourses du diamant, des transactions considérables se concluent d’une poignée de main et de 2 mots hébreux, mazel u’vracha (« chance et bénédiction »). La juriste Lisa Bernstein a montré, en 1992, comment ce milieu se passe presque entièrement du droit commun : il a son propre arbitrage, et celui qui manque à sa parole voit, rapporte le juriste Barak Richman, la sentence affichée au mur de la bourse, avec sa photographie. Il ne perd pas un procès. Il perd son nom.

« Avoir une parole de diamantaire » : l’expression revient souvent dans la bouche de Frédéric Bascuñana, le fondateur du #PIC, et elle dit tout. Une parole de diamantaire ne se renégocie pas en douce, ne se dilue pas dans le flou, ne s’évapore pas dans le silence. Elle peut dire non. Elle ne peut pas dire peut-être pendant 6 mois.

Hannah Arendt a fait de cette vieille vertu une catégorie politique. L’avenir est imprévisible, écrit-elle dans Condition de l’homme moderne ; The remedy for unpredictability, for the chaotic uncertainty of the future, is contained in the faculty to make and keep promises (« le remède à l’imprévisibilité, à l’incertitude chaotique de l’avenir, réside dans la faculté de faire et de tenir des promesses »). Les promesses tenues dessinent, ajoute-t-elle, des îlots de certitude dans un océan d’incertitude. Un mouvement est un archipel de ces îlots, ou il n’est rien.

Montesquieu, qui avait tout vu, faisait de la vertu le ressort de la démocratie, et de l’honneur celui de la monarchie : un honneur qui, écrivait-il, « demande des préférences et des distinctions ». Ce n’est pas celui-là que nous réclamons. L’honneur du diamantaire ne distingue personne ; il oblige chacun. C’est l’honneur des égaux, qui se font confiance parce qu’ils se tiennent parole.

La bonne volonté meurt rarement d’un refus. Elle meurt d’attente. Celui qui dit non libère les autres ; celui qui dit oui puis se tait les immobilise, car le silence n’est jamais neutre : il oblige ceux qui comptaient sur vous à imaginer, et l’imagination, dans un combat, travaille toujours pour l’adversaire.

Le #PIC l’a écrit dans ses règles. Le Protocole impose la loyauté d’exécution : la décision prise, chacun la défend, quel qu’ait été son vote, car « on ne peut réclamer la liberté du débat avant sans consentir à la discipline après » (Protocole, Titre V, article 4). L’échelle de l’engagement laisse chacun choisir sa marche, des 5 minutes du premier geste jusqu’à la Forge (équipe stratégique), et rappelle que « l’on peut s’arrêter à n’importe laquelle » : l’honneur n’est pas une quantité de temps, c’est l’exactitude entre ce qu’on promet et ce qu’on tient. Et les Sept, qui demanderont le pouvoir pour le rendre, gagent leur parole sur leurs biens, devant notaire (Constitution d’urgence, Titre II, article 5).

Ceux qui ont dit non

La Résistance n’a pas libéré seule la France, et beaucoup de celles et ceux qui la firent ont pris les armes, dans une guerre que nul ne souhaite revivre ; notre voie, à nous, est strictement non violente. On n’emprunte donc aux résistants ni leur situation ni leurs moyens. On leur emprunte une grammaire. Relisez-les : ils parlent rarement de courage. Ils parlent d’honneur, de fidélité, de devoir, et de la parole tenue jusqu’au bout.

Le 17 juin 1940, à Chartres, le préfet Jean Moulin refuse de signer un texte qui accuse faussement des tirailleurs sénégalais d’atrocités contre des civils. Battu, enfermé, il écrira : « Je ne peux pas sanctionner cet outrage à l’armée française et me déshonorer moi-même. Tout plutôt que cela, tout, même la mort. » Et cette phrase, qui devrait être gravée au fronton de toute organisation : « Je ne savais pas que c’était si simple de faire son devoir quand on est en danger. »

Le 22 juin, de Gaulle donne la raison de continuer, et l’ordre de ses mots n’est pas un hasard : « L’honneur, le bon sens, l’intérêt de la Patrie, commandent à tous les Français libres de continuer le combat, là où ils seront et comme ils pourront. » L’honneur d’abord. Et une clause que tout militant devrait méditer : là où ils seront, et comme ils pourront. Chacun à sa mesure ; personne à côté.

Dès juin 1940, à Brive, Edmond Michelet distribue un tract qui reprend Péguy : « celui qui ne se rend pas a raison contre celui qui se rend ».

Le 18 juin 1943, à l’Albert Hall de Londres, le socialiste Pierre Brossolette rend hommage aux morts de la France combattante : « Ce qu’ils attendent de nous, ce n’est pas un regret, mais un serment ; ce n’est pas un sanglot, mais un élan. » Arrêté, torturé, il ne parle pas. Le 22 mars 1944, au 84 de l’avenue Foch, il se jette du cinquième étage.

Honoré d’Estienne d’Orves, officier de marine et catholique fervent, écrit à sa sœur la veille de son exécution au Mont-Valérien, le 29 août 1941 : « Que personne ne songe à me venger. Je ne désire que la paix dans la grandeur retrouvée de la France. » L’honneur sans la haine.

Le communiste Gabriel Péri, fusillé le 15 décembre 1941, laisse ces mots : « Que mes amis sachent que je suis resté fidèle à l’idéal de ma vie ». Le catholique et le communiste sont morts la même année, au même endroit, pour la même fidélité.

Missak Manouchian, poète arménien, ouvrier, chef d’un groupe des FTP-MOI, écrit à Mélinée le jour de sa mort, le 21 février 1944 : « je meurs à deux doigts de la victoire et du but », et, dans la même lettre, « je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit ». Il est entré au Panthéon 80 ans plus tard, jour pour jour.

Marc Bloch, l’historien, qui avait repris l’uniforme à 53 ans, a laissé dans son testament cette phrase de parrhésiaste : « Je tiens la complaisance envers le mensonge, de quelques prétextes qu’elle puisse se parer, pour la pire lèpre de l’âme. » Il est fusillé le 16 juin 1944, et il est entré au Panthéon le 23 juin 2026.

Albert Camus, dans la deuxième de ses Lettres à un ami allemand, en décembre 1943, nomme enfin la chose : « nous gardions confusément l’idée d’une politique de l’honneur que nous retrouvons aujourd’hui ».

Et le Conseil national de la Résistance ouvre son programme, le 15 mars 1944, par une phrase qui pourrait servir de devise au temps long : « Née de la volonté ardente des Français de refuser la défaite, la Résistance n’a pas d’autre raison d’être que la lutte quotidienne sans cesse intensifiée. Cette mission de combat ne doit pas prendre fin à la Libération. » On sait ce qu’il est advenu de ce programme ; le Lexique du Pouvoir le raconte, à l’entrée « Le détricotage du programme du CNR ».

Ils venaient de tous les bords. Ils ne s’aimaient pas tous. Ils avaient en commun une seule chose, qui suffisait : ils tenaient parole.

Ce que l’on détruit d’abord, quand on veut soumettre un peuple

Marc Bloch, en 1940, refuse d’expliquer la défaite par la seule force des chars allemands : « le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle ». Puis, dans un texte clandestin sur l’école, il va plus loin et parle d’une défaite « de l’intelligence et du caractère », « chez nos dirigeants et (pourquoi ne pas avoir le courage de l’avouer ?) dans toute une partie de notre peuple ».

Voici notre hypothèse, et nous la soumettons à la discussion : on ne domine pas durablement un peuple en le battant ; on le domine en défaisant ce qui le tient ensemble. La dignité, la fidélité, la parole donnée ne sont pas des ornements de la morale privée. Ce sont les infrastructures invisibles de toute résistance. Un peuple où plus personne ne croit à la parole de personne n’a plus besoin d’être soumis.

Il l’est.

Nous n’en sommes pas là. Mais chaque parole donnée et non tenue, dans la vie publique comme dans nos propres rangs, nous en rapproche d’un pas.

Le Lexique du Pouvoir décrit les outils de ce travail de sape : l’atomisation, qui isole ; l’usure, qui épuise ceux qui s’engagent ; le despotisme doux, qui dispense de penser ; l’impuissance apprise, qui fait renoncer avant d’avoir essayé.

Bloch savait aussi ce qui refait un peuple : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. » Le sacre et la Fédération, la fidélité et la liberté : on ne relève pas un pays avec la moitié de son âme.

Germaine Tillion, revenue de Ravensbrück, a laissé l’avertissement que nous voulons garder sous les yeux : « il n’existe pas un peuple qui soit à l’abri d’un désastre moral collectif ». Le nôtre non plus. Le #PIC non plus. C’est pour cela qu’il se donne des règles avant d’avoir des victoires.

Ce que cela signifie pour le #PIC

Première conséquence : nous ne cherchons pas un seuil de rue. Notre voie est l’élection, puis le référendum ; l’arithmétique de l’isoloir est plus exigeante que celle des cortèges, et plus honnête (Notre stratégie). Ce que nous retenons de Chenoweth n’est pas un chiffre, c’est une forme : une minorité active, organisée, non violente, durable, qui convainc au lieu d’imposer.

Deuxième conséquence : le temps long. Gramsci appelait guerre de position le travail patient qui conquiert les esprits avant les institutions (« La guerre de position »). Le CNR voulait que sa mission ne s’arrête pas à la Libération ; la nôtre ne s’arrêtera pas au soir d’une élection, gagnée ou perdue. Une organisation qui ne vit que pour une échéance meurt avec elle.

Troisième conséquence : la densité avant le nombre. Notre page S’engager le dit d’une phrase : « Il ne faut pas être nombreux. Il faut être denses. » La densité ne remplace pas le nombre : elle le précède, et elle le retient. Des cercles qui tiennent, puis qui se relient. Un cœur opérationnel, la Forge (équipe stratégique), où l’on entre par cooptation et où l’on travaille à visage découvert. Des règles écrites, le Protocole, pour que la structure survive aux humeurs, aux départs et aux trahisons.

Quatrième conséquence : l’orchestration. Une vision, une stratégie, un plan, une exécution, dans cet ordre (« Le plan ») ; des rôles clairs ; un calendrier ; la capacité de changer de tactique sans changer de cap. Tufekci appelle cela une capacité ; Ganz, une capacité stratégique. C’est ce que la France politique a désappris, et que nous voulons réapprendre (« Le stratège et l’homme d’action »).

Dernière conséquence, et la première en importance : la parole. Chacun choisit sa marche ; personne ne choisit d’être flou. Dire oui, c’est s’obliger. Dire non est un droit, et on le dit en face. Changer d’avis est permis : on le dit à voix haute, et l’on cherche ensemble une autre formule. Le seul déshonneur est de laisser les autres porter, en silence, le poids d’une promesse qu’on ne tient plus.

2 400 000 personnes, c’est loin. 1 000 personnes qui tiennent parole, c’est un commencement. Les plus belles pages de notre histoire n’ont pas commencé autrement.

Ce que nous concédons

Les 3,5 % sont une tendance, pas une loi ; ils souffrent des exceptions ; ils ne portent sur aucune campagne de transformation sociale dans une démocratie libérale occidentale ; et les mouvements non violents gagnent moins souvent depuis 2010. Nous sommes aujourd’hui quelques milliers, pas quelques millions : nous en sommes loin, et nous le savons.

L’honneur, enfin, ne se décrète pas : il se prouve. Un mouvement qui le demande à ses membres doit le montrer le premier. C’est pourquoi les Sept engagent leurs biens, et c’est pourquoi chacune de nos règles est publique : pour qu’on puisse nous juger sur pièces.

Les relances probables

« 3,5 %, c’est un chiffre de conférence TED. »

Il repose sur les données d’une étude publiée en 2008 dans International Security et d’un livre couronné en 2012 par l’Association américaine de science politique, puis en 2013 par le prix Grawemeyer. Le chiffre lui-même date de 2013, et il a bien été annoncé dans une conférence ; son autrice l’a ensuite nuancé par écrit. Nous le citons comme elle : une tendance, pas une promesse.

« Les Gilets jaunes étaient des centaines de milliers, et rien n’a changé. »

Un peu plus de 287 000 le premier samedi, selon le ministère de l’Intérieur : environ 0,4 % des Français, sans structure, sans règles, sans stratégie commune. Le courage y était ; l’orchestration manquait. C’est précisément ce que nous construisons (voir « Vous êtes des Gilets jaunes recyclés »).

« Une minorité qui veut changer le pays, ça s’appelle une avant-garde, et on sait comment ça finit. »

Une avant-garde prend le pouvoir pour le garder. Nous voulons le conquérir par les urnes pour le rendre au peuple, qui tranchera par référendum, et nos Sept gagent leurs biens sur cette promesse (voir « Prendre le pouvoir pour le rendre ? Personne n’a jamais fait ça »). Une minorité active convainc ; elle ne gouverne pas à la place de la majorité.

« L’honneur, c’est un mot de duelliste, une valeur de vieux réactionnaire. »

L’honneur du duel était celui d’une caste ; le nôtre est celui de la parole, comme chez les diamantaires, qui concluent des fortunes d’une poignée de main. Et relisez la Résistance : le communiste Gabriel Péri et le catholique Honoré d’Estienne d’Orves sont morts la même année pour la même fidélité. L’honneur n’a pas de bord. Il a des actes.

« Les gens n’ont pas le temps de s’engager. »

Personne ne leur demande tout. De Gaulle, le 22 juin 1940, demandait de continuer « là où ils seront et comme ils pourront ». Notre échelle de l’engagement commence à 5 minutes. L’honneur n’est pas une quantité de temps : c’est l’exactitude entre ce qu’on promet et ce qu’on tient.

« Vos militants finiront par vous lâcher, comme partout. »

Certains, oui. Une organisation qui ne survit qu’à la condition que personne ne parte est déjà morte. La nôtre a des règles écrites, une loyauté d’exécution, des cercles qui se relaient : elle est bâtie pour les départs. Ce qu’elle refuse, ce n’est pas qu’on parte. C’est qu’on parte sans le dire.

Les pièges à éviter

  • Ne dites jamais « 3,5 % suffisent » ni « aucun régime n’y a survécu » : Chenoweth décrit une tendance, avec des exceptions, comme Bahreïn.
  • Ne confondez pas sympathie, signature et participation active : seuls comptent ceux qui agissent, et dans la durée.
  • Ne présentez pas le #PIC comme un mouvement de rue qui voudrait renverser le pouvoir : notre voie est l’élection, puis le référendum.
  • Ne comparez pas la France d’aujourd’hui à l’Occupation : on emprunte aux résistants une éthique, pas une situation.
  • Ne faites pas de l’honneur un tribunal : on peut se retirer avec honneur. Le déshonneur, c’est le flou.
  • Ne présentez pas les 10 % ou les 25 % des sociologues des réseaux comme des seuils politiques : ce sont des résultats de simulation et de laboratoire.
  • Ne citez pas comme sourcée la phrase prêtée à Lucie Aubrac sur le verbe « résister », qui doit se conjuguer au présent : on n’en connaît pas la source.

Références utiles

Les citations, les ouvrages, les études et les chiffres sur lesquels repose cette réponse, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et répondre à qui vous demandera d’où vous tenez vos arguments.

Maria J. Stephan et Erica Chenoweth, « Why Civil Resistance Works », International Security, vol. 33, n° 1, été 2008, p. 7-44 : « Major nonviolent campaigns have achieved success 53 percent of the time, compared with 26 percent for violent resistance campaigns » (Les grandes campagnes non violentes ont réussi dans 53 % des cas, contre 26 % pour les campagnes de résistance violente ; notre traduction). consulter la source

Erica Chenoweth et Maria J. Stephan, Why Civil Resistance Works: The Strategic Logic of Nonviolent Conflict, Columbia University Press, 2011 (prix Woodrow Wilson de l’American Political Science Association, 2012 ; prix Grawemeyer, 2013). consulter la source

Erica Chenoweth, « The success of nonviolent civil resistance », TEDxBoulder, 21 septembre 2013 (première présentation publique des 3,5 %). consulter la source

Erica Chenoweth, Questions, Answers, and Some Cautionary Updates Regarding the 3.5% Rule, Carr Center Discussion Paper n° 2020-005, Harvard Kennedy School, avril 2020 : « The 3.5% figure is a descriptive statistic based on a sample of historical movements. It is not necessarily a prescriptive one » (Le chiffre de 3,5 % est une statistique descriptive tirée d’un échantillon de mouvements historiques. Ce n’est pas forcément une prescription ; notre traduction) ; « It’s a rule, not a law » (C’est une règle, pas une loi ; notre traduction) ; « momentum, organization, strategic leadership, and sustainability » (l’élan, l’organisation, la direction stratégique et la durée ; notre traduction). consulter la source

Erica Chenoweth, « The Future of Nonviolent Resistance », Journal of Democracy, vol. 31, n° 3, juillet 2020, p. 69-84 : « Since 2010, less than 34 percent of nonviolent revolutions and a mere 8 percent of violent ones have succeeded » (Depuis 2010, moins de 34 % des révolutions non violentes et à peine 8 % des révolutions violentes ont réussi ; notre traduction). consulter la source

Mark Irving Lichbach, The Rebel’s Dilemma, University of Michigan Press, 1995 (la conjecture des 5 %, discutée par Chenoweth en 2020).

INSEE, « Bilan démographique 2025 », Insee Première, 13 janvier 2026 : « Au 1er janvier 2026, la population résidant en France est estimée à 69,1 millions d’habitants ». consulter la source

Le Temps : plus de 287 000 manifestants le 17 novembre 2018, selon le ministère de l’Intérieur (282 000 au premier pointage, selon Public Sénat, 30 novembre 2018). consulter la source

Europe 1, 7 mars 2023 : 1,28 million de manifestants selon le ministère de l’Intérieur, 3,5 millions selon la CGT. consulter la source

Olivier Wieviorka, entretien au journal Le Temps, 25 janvier 2013 : entre 300 000 et 500 000 personnes engagées dans des organisations clandestines : « Il s’agit là, sur 40 millions de Français, d’un engagement minoritaire ». consulter la source

Ministère des Armées, Chemins de mémoire, « La Résistance intérieure » : 260 000 cartes de combattant volontaire de la Résistance délivrées. consulter la source

Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, édition de 1922, Wikisource : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres ». consulter la source

Gene Sharp, The Politics of Nonviolent Action, Porter Sargent, Boston, 1973 (trois volumes ; 198 méthodes d’action non violente). consulter la source

Robert L. Helvey, On Strategic Nonviolent Conflict: Thinking About the Fundamentals, Albert Einstein Institution, 2004, chap. 2, p. 8 : « When important pillars of support are sufficiently undermined, the government, or the opposition, collapses » (Quand ses principaux piliers sont suffisamment sapés, le gouvernement, ou l’opposition, s’effondre ; notre traduction). consulter la source

Sharon Erickson Nepstad, Nonviolent Revolutions: Civil Resistance in the Late 20th Century, Oxford University Press, 2011 : « a significant influence on revolutionary outcomes is security force defections » (les défections des forces de sécurité pèsent de façon déterminante sur l’issue des révolutions ; notre traduction). consulter la source

Serge Moscovici, E. Lage et M. Naffrechoux, « Influence of a Consistent Minority on the Responses of a Majority in a Color Perception Task », Sociometry, vol. 32, n° 4, 1969, p. 365-380 ; Serge Moscovici, Psychologie des minorités actives, PUF, 1979. consulter la source

Charles Tilly, Social Movements, 1768-2004, Paradigm Publishers, 2004 ; résumé des démonstrations WUNC par Ruud Wouters et Stefaan Walgrave (université d’Anvers) : « public representations of worthiness, unity, numbers and commitment » (des démonstrations publiques de dignité, d’unité, de nombre et d’engagement ; notre traduction). consulter la source

Mancur Olson, The Logic of Collective Action: Public Goods and the Theory of Groups, Harvard University Press, 1965. consulter la source

J. Xie, S. Sreenivasan, G. Korniss et al., « Social consensus through the influence of committed minorities », Physical Review E, vol. 84, 011130, 2011 (Institut polytechnique Rensselaer). consulter la source

Damon Centola, Joshua Becker, Devon Brackbill et Andrea Baronchelli, « Experimental evidence for tipping points in social convention », Science, vol. 360, n° 6393, 2018, p. 1116-1119 : « the critical mass value of 25% is not expected to be a universal value » (la masse critique de 25 % n’a pas vocation à être une valeur universelle ; notre traduction). consulter la source

Zeynep Tufekci, Twitter and Tear Gas: The Power and Fragility of Networked Protest, Yale University Press, 2017, chap. 3, p. 71 : « Modern networked movements can scale up quickly […] without building any substantial organizational capacity » (Les mouvements en réseau d’aujourd’hui peuvent grandir très vite […] sans se doter d’aucune véritable capacité d’organisation ; notre traduction). consulter la source

Marshall Ganz, Why David Sometimes Wins: Leadership, Organization, and Strategy in the California Farm Worker Movement, Oxford University Press, 2009. consulter la source

Lisa Bernstein, « Opting Out of the Legal System: Extralegal Contractual Relations in the Diamond Industry », The Journal of Legal Studies, vol. 21, n° 1, 1992, p. 115-157. consulter la source

Barak D. Richman, « Community Enforcement of Informal Contracts: Jewish Diamond Merchants in New York », Olin Discussion Paper n° 384, 2002 ; Stateless Commerce, Harvard University Press, 2017 : « consummated with the Hebrew words ‘mazel u’vracha’ (luck and blessing) » (conclues par les mots hébreux mazel u’vracha, « chance et bénédiction » ; notre traduction). consulter la source

Hannah Arendt, The Human Condition, University of Chicago Press, 1958, § 33, p. 237 (en français : Condition de l’homme moderne) : « The remedy for unpredictability, for the chaotic uncertainty of the future, is contained in the faculty to make and keep promises » (Le remède à l’imprévisibilité, à l’incertitude chaotique de l’avenir, réside dans la faculté de faire et de tenir des promesses ; notre traduction).

Montesquieu, De l’esprit des lois, livre III, chapitres 3 et 7, Wikisource (édition de 1777) : « dans un état populaire, il faut un ressort de plus qui est la vertu » ; « La nature de l’honneur est de demander des préférences et des distinctions ». consulter la source

Charles de Gaulle, appel du 18 juin 1940 et discours du 22 juin 1940, ministère des Armées, Chemins de mémoire : « Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas » ; « L’honneur, le bon sens, l’intérêt de la Patrie, commandent à tous les Français libres de continuer le combat, là où ils seront et comme ils pourront ». consulter la source

Jean Moulin, Premier combat, Éditions de Minuit, 1947 (journal du 17 juin 1940), cité dans le dossier de presse de la préfecture de l’Ardèche : « Tout plutôt que cela, tout, même la mort ». consulter la source

Pierre Brossolette, « Hommage aux morts de la France combattante », Albert Hall, Londres, 18 juin 1943, Fondation de la France Libre : « Ce qu’ils attendent de nous, ce n’est pas un regret, mais un serment ; ce n’est pas un sanglot, mais un élan ». consulter la source

Ordre de la Libération, notice de Pierre Brossolette : « Torturé, Brossolette ne parle pas ». consulter la source

Edmond Michelet, tract de juin 1940 reprenant Charles Péguy, ministère des Armées, Chemins de mémoire : « celui qui ne se rend pas a raison contre celui qui se rend ». consulter la source

Honoré d’Estienne d’Orves, lettre à sa sœur, 28 août 1941, Fondation de la Résistance : « Que personne ne songe à me venger. Je ne désire que la paix dans la grandeur retrouvée de la France ». consulter la source

Gabriel Péri, dernière lettre, 15 décembre 1941, Souvenir français des Hauts-de-Seine : « Que mes amis sachent que je suis resté fidèle à l’idéal de ma vie ». consulter la source

Missak Manouchian, lettre à Mélinée, Fresnes, 21 février 1944, ministère de la Culture : « je meurs à deux doigts de la victoire et du but ». consulter la source

Marc Bloch, L’Étrange Défaite, Société des éditions Franc-Tireur, 1946, p. 55-56, 183 et 192 (testament du 18 mars 1941) ; « Sur la réforme de l’enseignement », reproduit en annexe des éditions de poche ; entrée au Panthéon le 23 juin 2026 (Ville de Paris) : « Je tiens la complaisance envers le mensonge, de quelques prétextes qu’elle puisse se parer, pour la pire lèpre de l’âme ». consulter la source

Albert Camus, Lettres à un ami allemand, deuxième lettre, décembre 1943 (Gallimard, Folio, p. 38) : « une politique de l’honneur ». consulter la source

Germaine Tillion, Ravensbrück, Seuil, dernière édition : « il n’existe pas un peuple qui soit à l’abri d’un désastre moral collectif ». consulter la source

Conseil national de la Résistance, programme du 15 mars 1944, publié sous le titre Les Jours heureux, Wikisource : « Cette mission de combat ne doit pas prendre fin à la Libération ». consulter la source

#PIC, S’engager, « L’échelle de l’engagement » et « Pourquoi maintenant » : « Il ne faut pas être nombreux. Il faut être denses ». consulter la source

#PIC, Protocole, Titre V, article 4 — De la loyauté d’exécution : « on ne peut réclamer la liberté du débat avant sans consentir à la discipline après ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 5, notes aux Picouriens : « L’engagement notarié : mettre son patrimoine en gage de sa loyauté, selon une règle écrite, devant un juge, et jamais au-delà de la moitié ». consulter la source

Version 1 du 3 octobre 2026 — première publication. Les versions antérieures de cette page seront accessibles ici dès la première modification.

Le procédé, dans le Lexique du Pouvoir : L’impuissance apprise · L’atomisation et l’individualisme · L’usure

Le mot juste, dans l’Abécédaire : La guerre de position · La parrhèsia · Le processus involutionnaire

Pour agir : s’engager

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