On vous dit :
« Juger, ce n’est pas l’affaire du peuple : il juge avec ses tripes. Écoutez les sondages, une majorité rétablirait la peine de mort. D’ailleurs, l’État a déjà retiré les jurés populaires de la plupart des procès criminels. »
Voici ce que vous pouvez répondre
Notre Constitution d’urgence rend l’abolition de la peine de mort intangible : aucun référendum ne peut la rétablir. La question est donc close ; reste celle du jugement.
Un sondage n’est pas un jugement, c’est une humeur. La même enquête d’Ipsos donnait 44 % de partisans de la peine de mort en 2019, et 55 en 2020 : les Français n’ont pas changé de valeurs en un an. Juger, c’est autre chose : trancher un cas précis après avoir entendu les 2 parties. Quand on donne ces conditions à des citoyens, ils jugent. Dans la grande étude américaine de Kalven et Zeisel, juges et jurés rendaient le même verdict environ 3 fois sur 4, et quand ils divergeaient, les jurés étaient plus cléments.
En 1938, c’est par référendum que les Suisses ont adopté le Code pénal qui abolissait la peine de mort en temps de paix.
Sources : Hannah Arendt · Emmanuel Kant · franceinfo · Joseph L. Gastwirth — le détail et les citations sont dans l’onglet « Références utiles ».
Pour aller plus loin
Hannah Arendt appelait le jugement « la plus politique des aptitudes mentales de l’homme ».
Elle en empruntait la méthode à Kant, qui demandait de penser en se mettant à la place de tout autre, et la résumait ainsi : « Je me forme une opinion en considérant une question sous différents points de vue, en rendant présents à mon esprit les points de vue de ceux qui sont absents » (notre traduction).
Un sondage fait l’inverse : il recueille une réaction instantanée, sans information contradictoire ni délibération.
Le chiffre de la peine de mort le prouve : 44 % en 2019, 55 en 2020, selon l’enquête « Fractures françaises » d’Ipsos. Une conviction ne bouge pas de 11 points en 12 mois ; une humeur, si.
Quand des citoyens ordinaires reçoivent les conditions du jugement, les études sont rassurantes.
Reprenant les données de Kalven et Zeisel, le statisticien Joseph Gastwirth rappelle que les juges professionnels étaient d’accord avec les jurys « dans environ 75 à 80 % des cas », et que, dans les désaccords, « les jurys étaient plus cléments » (notre traduction).
En France, les cours criminelles départementales, généralisées le 1er janvier 2023, jugent sans jurés les crimes punis de 15 à 20 ans ; mais la raison officielle est de « désengorger les cours d’assises surchargées », non l’incompétence des jurés.
Notre Constitution d’urgence fait le chemin inverse : la participation des citoyens tirés au sort au jugement s’étend à « tous les crimes », aux délits punis d’au moins 5 ans d’emprisonnement quand le prévenu conteste les faits, et aux litiges du travail et du bail d’habitation portés en appel ; ils y siègent « au moins quatre pour trois magistrats », qui les éclairent sur le droit (Constitution d’urgence, Titre IV, article 6).
Le peuple consulté pour de bon n’est pas le peuple des sondages.
Le 3 juillet 1938, les Suisses ont approuvé par référendum, à 53,5 %, le Code pénal fédéral qui abolissait la peine de mort en temps de paix. Leur Constitution de 1999 l’interdit, et l’initiative lancée en 2010 pour la rétablir a été retirée dès le lendemain de sa publication.
Un peuple qui délibère sur un texte, avec du temps et des arguments, ne se confond pas avec une somme de réflexes.
Notre Constitution d’urgence dispose : « Nul ne peut être condamné à la peine de mort. Cette interdiction relève du noyau intangible défini à l’article 3 du Titre XVIII » (Constitution d’urgence, Titre IV, article 8), et ce noyau, qu’aucun référendum ne peut réviser, précise que « nul ne peut être condamné à mort » (Titre XVIII, article 3, 8°).
La question a été débattue publiquement sous l’article, où un lecteur défendait le droit du peuple d’y revenir ; les rédacteurs l’ont tranchée : aucune votation ne peut rouvrir l’abolition.
Les relances probables
« Donc chez vous, un référendum pourrait rétablir la peine de mort ? »
Non. L’abolition figure en toutes lettres dans le noyau intangible, qu’aucune révision ni aucun référendum ne peut atteindre (Titre XVIII, article 3, 8°) ; une question visant à la rétablir serait écartée par la Cour avant le vote (Titre XIX, article 3). La France est en outre liée par le deuxième Protocole facultatif au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, que le Conseil constitutionnel a jugé impossible à dénoncer (décision n° 2005-524/525 DC du 13 octobre 2005), et par le protocole n° 13 à la Convention européenne des droits de l’homme.
« Badinter a aboli contre l’opinion : heureusement qu’on n’a pas demandé au peuple. »
En 1981, l’opinion n’avait eu droit à aucune délibération organisée. En Suisse, on l’a organisée, et c’est le peuple qui a voté le Code pénal abolitionniste. On ne mesure pas la sagesse d’un peuple à ses réflexes, mais à ses délibérations.
« Les jurés se laissent manipuler par les avocats. »
Les magistrats aussi sont influençables ; et dans l’étude de Kalven et Zeisel, juges et jurés rendaient le même verdict dans environ 3 cas sur 4.
Les pièges à éviter
- Ne dites pas que les cours criminelles ont été créées parce que les jurés jugeaient mal : la raison officielle est la durée des délais d’audiencement.
- Ne citez aucun chiffre de sondage sans l’institut, l’année et le nom de l’enquête.
- Dites-le sans détour : l’abolition est dans le noyau intangible (Titre XVIII, article 3, 8°). Ne dites pas pour autant que c’est une invention du #PIC : la Constitution de 1958 l’écrit depuis 2007 ; le #PIC la rend intangible.
- Ne confondez pas le jury, qui tranche un cas, et le référendum, qui pose une règle : l’argument porte sur la capacité de jugement, pas sur l’identité des deux procédures.
Pour prolonger
Dans l’Abécédaire et le Lexique du Pouvoir :
- Le tirage au sort
- L’échevinage et le jury populaire
- Le populisme
- La propagande
- La tyrannie de la majorité
- L’État de droit
Dans nos textes :
- Constitution d’urgence, titre IV, art. 8 : l’abolition de la peine de mort
- Constitution d’urgence, titre IV, art. 6 : la participation citoyenne au jugement
- Constitution d’urgence, titre XVIII, art. 3 : le noyau intangible : ce que le peuple lui-même ne peut abolir
Dans l’Autodéfense :
Références utiles
Les citations, les ouvrages, les études et les chiffres sur lesquels repose cette réponse, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et répondre à qui vous demandera d’où vous tenez vos arguments.
Hannah Arendt, « Thinking and Moral Considerations », Social Research, 1971 (texte anglais et traduction française publiés par le site cercamon.net) : « the faculty of judgment, which one may call, with some justification, the most political of man’s mental abilities » — traduction publiée : « la faculté de juger, que l’on peut appeler très justement la plus politique des aptitudes mentales de l’homme » ; « La manifestation du vent de la pensée n’est pas la connaissance ; c’est l’aptitude à discerner le bien du mal, le beau du laid. ». consulter la source
Hannah Arendt, « Truth and Politics », 1967 (repris dans Between Past and Future), cité par le Hannah Arendt Center (Bard College) — notre traduction : « Political thought is representative. I form an opinion by considering a given issue from different viewpoints, by making present to my mind the standpoint of those who are absent; that is, I represent them. » — Notre traduction : « La pensée politique est représentative. Je me forme une opinion en considérant une question sous différents points de vue, en rendant présents à mon esprit les points de vue de ceux qui sont absents ; autrement dit, je les représente. ». consulter la source
Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, 1790, § 40, trad. anglaise de J. H. Bernard (Project Gutenberg, n° 48433) — notre traduction : « They are:
1° to think for oneself;
2° to put ourselves in thought in the place of every one else;
3° always to think consistently. The first is the maxim of unprejudiced thought; the second of enlarged thought » — Notre traduction : « Ce sont :
1° penser par soi-même ;
2° se mettre en pensée à la place de tout autre ;
3° toujours penser en accord avec soi-même. La première est la maxime de la pensée sans préjugés ; la deuxième, de la pensée élargie ». ». consulter la source
franceinfo, « Plus d’un Français sur deux favorable au rétablissement de la peine de mort, selon un sondage », 15 septembre 2020 (enquête Ipsos/Sopra Steria « Fractures françaises » pour Le Monde, la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut Montaigne, 1er-3 septembre 2020) ; page non consultable par nos outils, chiffres vérifiés sur 24matins.fr du même jour : « 24matins.fr : « Une étude Ipsos/Sopra Steria révèle que 55% des Français sont favorables au rétablissement de la peine de mort, alors qu’ils n’étaient que 44% à mettre pareil souhait en 2019. ». consulter la source
Joseph L. Gastwirth, « A re-examination of the 1966 Kalven-Zeisel study of judge-jury agreements and disagreements and their causes », Law, Probability and Risk, vol. 3, n° 3-4, 2004, p. 169-191, DOI 10.1093/lawprj/3.3-4.169 : « The classic study, The American Jury, by Kalven and Zeisel showed that trial judges agreed with juries in criminal cases about 75% to 80% of the time. They found that the juries were more lenient and called these normal disagreements. » (résumé ; notre traduction : « L’étude classique de Kalven et Zeisel, The American Jury, a montré que les juges étaient d’accord avec les jurys dans les affaires pénales dans environ 75 à 80 % des cas. Ils ont constaté que les jurys étaient plus cléments, et ont appelé ces désaccords “normaux”. ») ». consulter la source
« Cour criminelle départementale », Wikipédia (consulté le 25 septembre 2026) : « pour juger en première instance des crimes punis de quinze à vingt ans de réclusion criminelle, les cours criminelles départementales ont été généralisées à l’ensemble du territoire le 1er janvier 2023. Leur mise en place a pour objectif de désengorger les cours d’assises surchargées, dont les délais d’audiencement sont souvent excessifs ». consulter la source
Constitution d’urgence, Titre IV, art. 6 — De la participation citoyenne au jugement : « Des citoyens tirés au sort participent au jugement de tous les crimes, des délits punis d’au moins cinq ans d’emprisonnement lorsque le prévenu conteste les faits ou leur qualification, et des litiges du travail et du bail d’habitation portés en appel, dans les conditions fixées par la loi organique et au plus tard trois ans après l’entrée en vigueur de la présente Constitution […]. Dans toute formation de jugement où ils siègent, les citoyens tirés au sort sont au moins quatre pour trois magistrats, et chacun y délibère et y vote à voix égale sur le fond. […] Le citoyen ne subit plus seulement la justice : il la rend, aux côtés des magistrats professionnels qui l’éclairent sur le droit. ». consulter la source
« 1938 Swiss referendums », Wikipédia en anglais (consulté le 25 septembre 2026) — notre traduction : « The fifth referendum was held on 3 July on the penal code, and was approved. […] Most notably, it abolished the death penalty in times of peace » ; résultats : « For 358,438 53.5 — Against 312,030 46.5 ». — Notre traduction : « Le cinquième référendum, le 3 juillet, portait sur le Code pénal ; il fut approuvé. […] Il abolissait notamment la peine de mort en temps de paix » ; oui : 53,5 %. ». consulter la source
« Capital punishment in Switzerland », Wikipédia en anglais (consulté le 25 septembre 2026) — notre traduction : « Capital punishment is forbidden in Switzerland under article 10, paragraph 1 of the Swiss Federal Constitution. » ; « In August 2010, the family members of a murder victim launched a new constitutional amendment initiative proposing the introduction of capital punishment […]; it was withdrawn a day after its official publication. » — Notre traduction : la peine de mort est interdite par l’article 10 de la Constitution fédérale ; l’initiative lancée en août 2010 pour la rétablir fut retirée le lendemain de sa publication officielle. ». consulter la source
Constitution d’urgence, Titre IV, art. 8 — De l’abolition de la peine de mort : « Nul ne peut être condamné à la peine de mort. Cette interdiction relève du noyau intangible défini à l’article 3 du Titre XVIII. ». consulter la source
Constitution d’urgence, Titre XVIII, art. 3 — Du noyau intangible : ce que le peuple lui-même ne peut abolir : « Si le peuple peut tout réviser, il est une chose qu’il ne peut pas décider : abolir son propre pouvoir de décider et de se corriger, ni la dignité qui fonde ce pouvoir. Ne peuvent faire l’objet d’aucune révision, ni par les pouvoirs constitués, ni par le référendum lui-même, ni être suspendus par l’état de crise :
1° la souveraineté du peuple, qui lui appartient et procède de lui seul ;
2° le suffrage universel, égal et secret, et le référendum d’initiative citoyenne, dont la décision s’impose à tous les pouvoirs ;
3° les cercles de la souveraineté et le tirage au sort qui désigne les Formulateurs et l’Agora citoyenne ;
4° la révocabilité des délégués par le peuple ;
5° le caractère collégial du pouvoir exécutif et l’interdiction de sa concentration entre les mains d’une seule personne ;
6° le droit permanent du peuple de réviser la Constitution, et les libertés d’opinion, d’expression et d’association sans lesquelles il ne pourrait se corriger ;
7° l’égalité des citoyens devant la loi, sans distinction d’origine, de race ou de religion ;
8° la dignité de la personne humaine : nul ne peut être condamné à mort, ni soumis à la torture, à l’esclavage ou à des peines ou traitements inhumains ou dégradants, et le génocide comme les crimes contre l’humanité sont à jamais prohibés. Toute autre disposition de la présente Constitution demeure révisable par le peuple. ». consulter la source
Constitution du 4 octobre 1958, article 66-1 (issu de la loi constitutionnelle du 23 février 2007) : « Nul ne peut être condamné à la peine de mort. ». consulter la source
Wikipédia, « Protocole no 13 à la Convention européenne des droits de l’homme » : « Liste des « 45 États [qui] ont signé et ratifié le protocole no 13 », dont la France. ». consulter la source
Commentaire d’un lecteur (« Démocrate Direct », 10 septembre 2026) sous la Constitution d’urgence, Titre IV, article 8 : « Je valide le principe, l’interdiction de la peine de mort a sa place dans la Constitution. […] En revanche, cette interdiction ne doit pas devenir un interdit éternel opposable au peuple. ». consulter la source
Version 1.3 du 5 octobre 2026 — encadré « Entre nous » et réponse courte réécrits (lot 3). Version 1.2 du 2 octobre 2026 — citations de la Constitution d’urgence (Titre IV, article 6) alignées sur le texte en vigueur ; encadré « Entre nous ». Version 1.1 du 27 septembre 2026 — harmonisation avec les textes validés le 27 septembre : l’abolition de la peine de mort entre dans le noyau intangible (Titre XVIII, article 3 ; Titre IV, article 8) ; la section devient l’Autodéfense, kit de répartie du #PIC. Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication.
Le procédé, dans le Lexique du Pouvoir : Le populisme · La propagande
Le mot juste, dans l’Abécédaire : L’échevinage et le jury populaire · La tyrannie de la majorité · L’État de droit
Pour agir : l’Université populaire de l’intelligence collective
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