La peur et le choc
La stratégie du choc Le 11 septembre 2001, à 14 heures 55, heure de Londres, les tours de Manhattan brûlent encore quand une conseillère du ministre britannique des Transports et des Collectivités locales écrit à ses collègues que c’est aujourd’hui une très bonne journée pour sortir tout ce que l’on veut enterrer ; elle suggère les indemnités des élus locaux.
Le courriel, lu à la Chambre des communes le 23 octobre, fit scandale. Il résume pourtant, en 2 lignes, ce que Naomi Klein a nommé en 2007 La Stratégie du choc : la catastrophe (coup d’État, guerre, ouragan, krach) suspend la capacité de résister, et c’est dans cette parenthèse qu’on fait passer ce qu’un peuple aurait refusé à froid.
Klein n’a pas eu à inventer le programme. Milton Friedman l’avait écrit dans la préface de 1982 de Capitalisme et liberté : seule une crise, réelle ou perçue, produit un vrai changement, et ce que l’on fait alors dépend des idées qui traînent ; le rôle des économistes est de les tenir prêtes, jusqu’à ce que l’impossible devienne inévitable.
Le 5 décembre 2005, 3 mois après l’ouragan Katrina, le même Friedman écrit dans le Wall Street Journal que les écoles dévastées de La Nouvelle-Orléans sont une tragédie, et aussi l’occasion de réformer radicalement le système éducatif.
En novembre 2008, Rahm Emanuel, que Barack Obama vient de choisir pour diriger son cabinet, conseille à un parterre de patrons de ne jamais gâcher une crise grave. La recette n’a pas de parti. Faut-il pour autant tout croire de Klein ?
Ses critiques, Johan Norberg en tête, lui reprochent de tordre ses exemples et d’oublier que les libéralisations se sont souvent faites en démocratie, à froid, avec l’appui des électeurs ; et son parallèle entre les électrochocs infligés aux patients de Montréal (voir « L’effraction psychique ») et le choc économique tient de la métaphore plus que de la preuve.
Concédons-le volontiers : il n’y a pas de chef d’orchestre. Il y a plus banal, et plus efficace : des dossiers prêts dans les tiroirs, et des gens qui attendent l’orage pour les en sortir. La France l’a vécu en modèle réduit.
Le 25 mars 2020, 2 jours après la loi d’urgence sanitaire, une ordonnance permet à l’employeur, avec un accord collectif, d’imposer jusqu’à 6 jours de congés payés et ouvre, dans des secteurs qu’un décret devait désigner, la possibilité de porter la semaine de travail à 60 heures.
La dérogation sur la durée du travail s’est éteinte à la date écrite dans le texte, le 31 décembre 2020 ; celle des congés imposés, elle, a été repoussée, et la loi du 31 mai 2021 l’a même portée à 8 jours, jusqu’au 30 septembre 2021.
Leçon double : une échéance écrite protège, et elle ne protège que tant qu’on ne la repousse pas.
D’où la réponse du #PIC. Sa Constitution n’accorde les pouvoirs de crise que « dans le seul but de rétablir le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et la sécurité de la Nation », leur interdit de toucher à la loi électorale, à la durée des mandats, aux cercles de la souveraineté ou au droit de référendum, et laisse au peuple le droit d’abroger par référendum toute mesure de crise.
Au citoyen, un réflexe : le jour d’une catastrophe, regardez l’écran, mais lisez aussi le Journal officiel.
Le gouvernement par la peur Thomas Hobbes l’a raconté lui-même, en vers latins, au soir de sa vie : au printemps 1588, la rumeur de l’Invincible Armada terrifia tant sa mère qu’elle accoucha de jumeaux, lui et la peur. De ce frère, il fit une philosophie.
En 1651, le Léviathan décrit l’homme sans État dans une crainte continuelle de la mort violente, et lui fait accepter un souverain absolu comme prix de sa sécurité : la peur fonde l’obéissance, puis elle l’entretient.
Montesquieu en tire, en 1748, la leçon inverse : la vertu est le ressort de la république, l’honneur celui de la monarchie, et la crainte celui du despotisme, où il faut qu’elle « abatte tous les courages ».
Le politiste américain Corey Robin a montré en 2004 ce que ces lectures ont en commun de trompeur : elles traitent la peur comme un climat, alors qu’elle est un instrument, choisi, dosé, servi d’en haut et relayé au plus près par l’employeur, l’école, le voisinage. La démonstration existe en chiffres.
De février 2001 à mai 2004, le gouvernement fédéral américain émet 26 alertes terroristes ; le sociologue Robb Willer les confronte à 131 sondages Gallup et constate que chaque alerte rapporte au président, la semaine suivante, près de 3 points de popularité, y compris sur sa gestion de l’économie, qui n’a rien à voir avec le terrorisme.
En 2009, Tom Ridge, premier secrétaire à la Sécurité intérieure, raconte dans ses mémoires que le ministre de la Défense et le ministre de la Justice ont vigoureusement réclamé qu’on relève le niveau d’alerte à la veille de l’élection de 2004, et qu’il s’est demandé s’il s’agissait de sécurité ou de politique ; puis, interrogé à la sortie du livre, il précise qu’il ne met pas en cause ses collègues.
On ne saurait mieux dire. La réserve est de rigueur, pourtant : toute peur n’est pas fabriquée.
Le philosophe Hans Jonas a fait de la crainte, en 1979, une « heuristique de la peur », une boussole pour ne pas jouer avec l’irréversible ; un peuple qui n’aurait peur de rien serait seulement imprudent, et le procès en « peur agitée » sert aussi à étouffer des alertes fondées.
La frontière passe ailleurs. La peur légitime nomme un danger, le mesure, et propose une parade que le citoyen peut contrôler ; la peur gouvernementale nomme une menace, la laisse floue, et demande un chèque en blanc.
La première rend le citoyen vigilant, la seconde le rend docile, et c’est à ce résultat qu’on la reconnaît. La Constitution du #PIC range parmi les atteintes à l’intégrité psychique, au même rang que les atteintes au corps, « toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre ».
Au citoyen, un réflexe : devant chaque alarme, exigez le dénominateur (combien de cas, sur combien de personnes, depuis quand), puis demandez ce que la mesure proposée vous retire, et pour combien de temps.
L’état d’urgence permanent Le 21 septembre 2026, à Créteil, élèves, parents et professeurs se rassemblent devant les grilles du lycée Saint-Exupéry avec une demande très concrète : des moyens pour l’école. D’autres lycées sont bloqués, puis d’autres encore ; le 1er octobre, Amnesty International relève 1 948 interpellations en une seule journée.
Et une demande monte, jusque dans l’opposition, qu’on croyait réservée aux ministres de l’Intérieur : l’état d’urgence.
Arrêtons-nous sur cette demande, car elle cache un paradoxe que personne ne regarde. L’état d’urgence n’appartient JAMAIS à celui qui le réclame : il appartient à celui qui le décrète. Le réclamer à un pouvoir qu’on combat, c’est lui signer un blanc-seing en espérant qu’il visera l’adversaire qu’on lui désigne.
Qui réclame l’exception à un pouvoir qu’il combat fait de deux choses l’une. Ou bien il oublie de penser en stratège. Ou bien il fait le pari du pire, celui qui compte sur l’exception pour précipiter enfin le face-à-face.
Dans les deux cas, c’est l’autre qui tient le manche.
Regardez ce que l’on demande.
La loi du 3 avril 1955, née de la guerre d’Algérie, permet, sur un simple décret en conseil des ministres, d’interdire la circulation aux heures fixées par arrêté du préfet (c’est le couvre-feu), d’assigner à résidence toute personne à l’égard de laquelle il existe « des raisons sérieuses de penser » que son comportement menace la sécurité et l’ordre publics, de faire perquisitionner des domiciles sans l’autorisation d’aucun juge, de fermer des lieux de réunion, d’interdire des rassemblements, de dissoudre des associations ou des groupements jugés impliqués dans des atteintes graves à l’ordre public.
12 jours sans le Parlement ; au-delà, une loi de prorogation. L’autorité judiciaire, que la Constitution fait gardienne de la liberté individuelle, n’autorise rien : le procureur est seulement informé. Le contrôle revient au juge administratif, le plus souvent après coup.
Mais le plus instructif est ce que cette loi a contenu. Jusqu’en 2015, elle permettait encore, sur une disposition expresse du décret ou de la loi de prorogation, « le contrôle de la presse et des publications de toute nature », de la radio, du cinéma et du théâtre.
Jusqu’en 2017, un préfet pouvait interdire de séjour, dans tout ou partie de son département, « toute personne cherchant à entraver, de quelque manière que ce soit, l’action des pouvoirs publics ».
De quelque manière que ce soit. Un tract ? Une pétition ? Un piquet devant un lycée ?
Le texte ne distinguait pas, et il est resté 62 ans dans la loi.
Le 9 juin 2017, le Conseil constitutionnel constate enfin que la mesure pouvait frapper « sans que celle-ci soit nécessairement justifiée par la prévention d’une atteinte à l’ordre public ». Amnesty International venait de recenser 639 interdictions individuelles prises par les préfets en vertu de l’état d’urgence, pour l’essentiel destinées à empêcher des personnes de se rendre à des manifestations.
Le reste est connu, et il a la forme d’un cliquet. Déclaré dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015, prorogé 6 fois, l’état d’urgence dure 23 mois, un record : 4 469 perquisitions administratives et 754 assignations à résidence, selon le bilan définitif du ministère de l’Intérieur.
À la mi-février 2016, la Commission nationale consultative des droits de l’homme faisait déjà les comptes. 3 284 perquisitions. 6 saisines du parquet antiterroriste.
Fin novembre 2015, à l’approche de la conférence de Paris sur le climat, des militants écologistes avaient été assignés à résidence : l’arme dégainée contre le terrorisme avait trouvé d’autres cibles.
Le 30 octobre 2017, la loi dite SILT sort de l’exception en transposant 4 de ses outils dans le droit commun, sous une forme adaptée et limitée à la prévention du terrorisme ; la loi du 30 juillet 2021 les y installe pour de bon.
En mars 2020, on invente un second régime, l’état d’urgence sanitaire. Le Conseil d’État, qui n’a rien d’un repaire de séditieux, en dresse le bilan dans le dossier de presse de son étude annuelle de 2021 : la France a passé « plus de la moitié de la période 2015-2021 » sous l’état d’urgence.
Alors, la bascule ? Ceux qui redoutent qu’un jour l’urgence glisse vers une forme de dictature n’ont pas tort de s’inquiéter. Ils ont tort de guetter des chars.
La dictature moderne n’abolit rien : elle suspend.
La Constitution de Weimar n’a jamais été abrogée : le décret du 28 février 1933, pris sur le fondement de son article 48 au lendemain de l’incendie du Reichstag, a suspendu les libertés fondamentales, et il est resté en vigueur jusqu’à la chute du régime.
En Turquie, l’état d’urgence décrété en juillet 2016, après une tentative de coup d’État, a duré 2 ans et, selon le rapport final de l’OSCE, plus de 150 000 fonctionnaires ont été révoqués.
C’est sous ce régime, le 16 avril 2017, que les électeurs turcs ont adopté par référendum le passage à un régime présidentiel, dans un climat où, selon les observateurs de l’OSCE, les libertés fondamentales nécessaires à un scrutin véritablement démocratique étaient restreintes.
Et chez nous ? Rien de tel, et tant mieux. Mais notez 3 précédents, tous adossés à des textes en vigueur.
En 1961, après le putsch d’Alger, l’état d’urgence se combine avec l’article 16 et il est prorogé sans le Parlement ; le 8 février 1962, une manifestation interdite en vertu de ce régime s’achève au métro Charonne : 9 morts.
En décembre 2016, le législateur écarte, pour la durée de la prorogation, la clause qui voulait qu’une loi de prorogation tombe 15 jours après la démission du gouvernement : l’état d’urgence survivra ainsi aux changements de gouvernement qui suivent la présidentielle et les législatives.
Le 7 mai 2017, pour la première fois, un président de la République est élu au suffrage universel sous l’état d’urgence.
En mars 2020, une loi reporte le second tour des élections municipales, prévu le 22 mars, « au plus tard en juin 2020 », et prévoit que les mandats seront prolongés par la loi si l’épidémie l’exige encore.
Chaque fois, des raisons sérieuses ; chaque fois, un précédent. Et le précédent est l’arme favorite du pouvoir : il dort au Journal officiel jusqu’au jour où quelqu’un le réveille.
Ajoutez un dernier aveu, le plus vertigineux. Le 26 mars 2020, le Conseil constitutionnel examine une loi organique (elle suspendait les délais de jugement des questions prioritaires de constitutionnalité) que le Sénat a discutée dès le lendemain de son dépôt, quand l’article 46 de la Constitution impose, même en procédure accélérée, un délai de 15 jours entre le dépôt et la discussion devant la première assemblée saisie.
Sa réponse tient en une phrase : « Compte tenu des circonstances particulières de l’espèce, il n’y a pas lieu de juger que cette loi organique a été adoptée en violation des règles de procédure prévues à l’article 46 de la Constitution. »
Lisez bien : la règle de procédure a plié devant les « circonstances particulières de l’espèce ». Le Conseil n’en fait pas une règle générale ; il crée un précédent.
Voilà la brèche. Elle n’est pas dans la loi de 1955. Elle est dans cette formule, que tout gardien est un jour tenté de prononcer.
Soyons justes, puisque nous exigeons qu’on le soit avec nous. L’état d’urgence n’est pas la dictature.
Chaque prorogation a été votée ; le Conseil constitutionnel a censuré plusieurs de ses dispositions ; l’état d’urgence a pris fin en 2017, le régime sanitaire en 2022, et le projet de loi instituant un régime pérenne de gestion des urgences sanitaires, présenté en décembre 2020, a été ajourné le lendemain, au milieu des critiques.
La France n’est ni Weimar ni Ankara, et la leçon porte sur les outils, pas sur les hommes. Mais aucune démocratie ne s’est crue Weimar, la veille.
La réponse du #PIC n’est pas de nier la crise : elle est de lui imposer une horloge et des témoins.
Dans sa Constitution d’urgence (oui, nous savons : l’urgence y est celle du peuple, pas celle du pouvoir), l’état de crise n’est jamais déclaré par une seule personne, et seulement si le fonctionnement régulier des pouvoirs publics est interrompu. Des lycées bloqués, si nombreux soient-ils, n’y suffiraient pas.
Il est déclaré pour 30 jours au plus et s’éteint de lui-même, sauf prolongation expresse aux deux tiers des Soixante-dix-sept : le silence vaut extinction. Au-delà du 60e jour, rien ne tient sans l’accord du peuple.
Les pouvoirs de crise ne peuvent ni suspendre la Constitution, ni modifier la loi électorale ou la durée des mandats, ni interrompre le droit de référendum ; un scrutin ne peut être suspendu que si voter est matériellement impossible, 15 jours au plus, sous le contrôle d’un juge.
Nul régime d’exception ne peut être institué hors de ce cadre, et aucune mesure de crise ne passe dans la loi ordinaire sans l’accord du peuple, par le référendum obligatoire. Quant au droit de manifester, nul n’en est privé individuellement, sinon par un juge.
Au citoyen, 3 questions, à poser chaque fois qu’on lui vend l’état d’urgence, y compris quand c’est son propre camp qui le vend.
Qui le décrète ? Qui peut l’arrêter ? Que restera-t-il dans la loi quand il sera fini ?
Si l’on vous répond « le gouvernement », « le gouvernement » et « on verra », vous savez à quoi vous en tenir.
Une urgence sans heure de fin n’est plus une urgence : c’est un régime. Et un régime, cela se change, à condition de se réveiller avant le décret.
Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « L’état d’exception » : comment Rome bornait la dictature, et comment la Charte de Cincinnatus la borne aujourd’hui.
Le conseil de défense L’article 15 de la Constitution de 1958 fait du président de la République le chef des armées et lui confie la présidence des conseils et comités supérieurs de la défense nationale. Rien de plus naturel : on ne délibère pas d’une frappe nucléaire en place publique.
Un simple décret du 24 décembre 2009 a pourtant élargi ce conseil, rebaptisé « de défense et de sécurité nationale », à la planification des réponses aux crises majeures, à la sécurité économique et énergétique, à la sécurité intérieure.
La porte était ouverte ; un virus l’a franchie. Le 16 mars 2020, le président répète 6 fois « Nous sommes en guerre », et la métaphore devient une procédure.
Le conseil de défense sanitaire se réunit chaque semaine, parfois davantage : une cinquantaine de réunions du conseil de défense, toutes formations confondues, entre janvier et la mi-novembre 2020, du jamais-vu sous la Cinquième République.
Confinements, couvre-feux, fermetures s’y arrêtent entre le président, le Premier ministre, une poignée de ministres et quelques experts ; le Conseil des ministres enregistre, le Parlement commente.
Et ce qui s’y dit relève du secret de la défense nationale : une étude publiée par le Conseil constitutionnel l’admet sans détour, des attributions touchant la sécurité nationale impliquent un secret des délibérations qui est le secret défense. La critique est venue des deux rives.
Le 22 septembre 2020, devant la commission d’enquête du Sénat, l’ancien ministre de la Santé Xavier Bertrand lance que le conseil de défense est « en train de remplacer le conseil des ministres » ; le 31 octobre, dans le Journal du dimanche, Jean-Luc Mélenchon écrit que « même le conseil des ministres a été écarté de la décision ».
Le format a d’ailleurs précédé l’épidémie : dès mai 2019, un « conseil de défense écologique » scellait le sort d’un projet de mine d’or en Guyane. Soyons justes.
Une crise impose parfois de décider vite, et à peu ; le secret protège aussi des informations réellement sensibles ; et le juge n’a pas été absent, puisque le Conseil d’État a jugé en urgence 647 recours liés à l’épidémie en un an et suspendu ou fait corriger des mesures dans 51 cas.
Mais le juge voit le décret, jamais la délibération ; le citoyen voit l’allocution, jamais les options écartées.
Quand on ignore qui a proposé, qui s’est opposé et sur quelles données, la responsabilité se dissout dans le secret, et le vocabulaire militaire achève le travail : il change une question de santé publique en affaire d’état-major, et l’objection en indiscipline. Le #PIC renverse la charge.
Dans sa Constitution, l’exécutif est un collège de sept dont chaque décision « devient la décision de tous », avec une responsabilité solidaire, notamment pour « mensonge au peuple » ; un Collège de 77 citoyens surveille ce Conseil et, en temps de crise, exerce sur toutes les mesures un contrôle permanent et peut y mettre fin à tout moment.
Son Protocole pose la règle en une phrase : « une décision dont il n’existe aucune trace écrite n’est pas une décision ».
Au citoyen, un réflexe : quand une mesure civile vous est annoncée comme prise « en conseil de défense », demandez qui y siégeait, ce qui a été écarté, et quand le compte rendu sera publié.
La culpabilisation Le jour de la Terre 1971, la télévision américaine diffuse un spot devenu légendaire : un Amérindien pagaie sur une rivière souillée, un automobiliste jette un sac d’ordures à ses pieds, une larme coule sur sa joue.
Slogan : ce sont les gens qui commencent la pollution, ce sont les gens qui peuvent l’arrêter.
L’annonceur, Keep America Beautiful, avait été fondé en 1953 par l’American Can Company et le verrier Owens-Illinois, c’est-à-dire par les fabricants d’emballages jetables, l’année même où le Vermont s’en prenait aux bouteilles jetables ; quant à l’Amérindien, c’était un acteur d’origine italienne.
30 ans plus tard, le pétrolier BP, conseillé par l’agence Ogilvy & Mather, popularise l’« empreinte carbone » individuelle et met en ligne, en 2004, l’un des premiers calculateurs.
Le procédé ne varie pas : déplacer une responsabilité de structure vers la conscience de chacun, pour que la question de la consigne, ou du puits de pétrole, ne soit jamais posée.
Le sociologue Zygmunt Bauman a décrit ce déplacement en 2000, en reprenant une formule d’Ulrich Beck : la manière dont on vit devient « une solution biographique à des contradictions systémiques » ; les risques continuent d’être produits par la société, seuls le devoir et la nécessité d’y faire face sont individualisés.
L’État connaît la partition. Depuis l’automne 2022, ses campagnes « Chaque geste compte » invitent à baisser, éteindre, décaler ; et le 4 janvier 2022, dans Le Parisien, le président de la République concluait, au sujet des non-vaccinés : « Un irresponsable n’est plus un citoyen. »
La phrase dépasse l’appel au civisme : dans la bouche d’un chef d’État, la faute morale devient un motif de déchéance civique. La réserve est ici indispensable, et elle est chiffrée.
En juin 2019, le cabinet Carbone 4 calcule qu’un Français qui appliquerait tous les gestes possibles, de façon héroïque et sans investir, réduirait son empreinte carbone d’environ un quart, et de 45 % en investissant dans son logement et sa voiture ; un citoyen moyen, non héroïque, porte environ un quart de l’effort nécessaire.
Le geste compte donc ; les pouvoirs qui le prêchent ont seulement oublié de dire que les trois autres quarts dépendent d’eux, des entreprises et de l’État.
La culpabilisation n’est pas l’appel à la responsabilité : c’est la responsabilité rendue asymétrique, exigée de celui qui ne décide de presque rien, épargnée à celui qui décide de presque tout.
Elle a un bénéfice secondaire, voulu ou non : un peuple qui se sent coupable ne demande pas de comptes, il en rend. La Constitution du #PIC classe parmi les atteintes à l’intégrité psychique « l’exploitation délibérée des biais cognitifs à des fins de contrainte ou de captation » et « toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre ».
Au citoyen, un réflexe : quand on vous dit que chaque geste compte, demandez qui doit faire le plus gros, et s’il l’a fait.
Le bouc émissaire Le mot vient du Lévitique. Au jour du Grand Pardon, 2 boucs sont tirés au sort : l’un est sacrifié, l’autre reçoit l’imposition des mains du grand prêtre, qui confesse sur sa tête toutes les fautes d’Israël, puis on le chasse au désert, « pour Azazel ».
La Vulgate l’appellera caper emissarius, le bouc qu’on renvoie. René Girard a fait de ce rite la clé d’un mécanisme (Le Bouc émissaire, 1982) : quand une communauté se déchire, la violence de tous contre tous se résout en violence de tous contre un.
On désigne une victime, on l’accuse du crime qui explique le désordre, on l’expulse ou on la tue, et la paix revient, ce qui prouve aux persécuteurs qu’elle était coupable.
Girard en relève les signes récurrents, qu’il appelle les stéréotypes de la persécution : une crise qui brouille toutes les différences, un crime énorme imputé, une victime qui porte les marques de sa sélection (l’étranger, la minorité, l’infirme), la violence collective.
En 1349, en pleine peste noire, le poète Guillaume de Machaut écrit posément que les juifs ont payé des chrétiens pour empoisonner les rivières et les fontaines. Ce n’est pas un mythe : c’est un texte de persécution, rédigé par un homme sincèrement convaincu, au moment où l’on brûle des communautés juives entières.
Le mécanisme n’est pas pour autant une loi de la nature, et c’est là que l’histoire devient politique.
En 1940, 2 chercheurs de Yale, Carl Hovland et Robert Sears, avaient cru établir un lien direct entre la chute du prix du coton et les lynchages de Noirs dans le Sud américain, de 1882 à 1930 : la misère appellerait mécaniquement sa victime.
En 1998, Donald Green et 2 collègues reprennent les séries et les prolongent jusqu’en 1938 : le lien s’évanouit, et de 1930 à 1932, en pleine débâcle, les lynchages reculent.
Leur conclusion est plus inquiétante que l’hypothèse de départ : le rapport entre la rancœur économique et la violence contre une minorité pourrait bien dépendre de la manière dont des dirigeants et des organisations cadrent et mobilisent cette rancœur.
Le bouc émissaire ne naît pas ; on le nomme. D’où son utilité pour qui gouverne : une colère dirigée vers le bas, ou vers le côté, ne remonte pas.
Selon les saisons et les tribunes, on a proposé aux Français l’immigré, le fonctionnaire, l’assisté, le chômeur, le retraité, le non-vacciné, le Gilet jaune, et chaque fois une catégorie qui ne décide de rien, chargée des fautes de ceux qui décident de tout.
La réserve s’impose, et elle coupe dans les deux sens : tout accusé n’est pas innocent, nommer un responsable n’est pas toujours désigner un bouc, et crier au bouc émissaire est parfois la ruse du vrai coupable. La différence tient à la preuve et à la proportion.
Le test de Girard reste simple : si la faute alléguée explique tout, si l’accusé est choisi pour ce qu’il est plutôt que pour ce qu’il a fait, et si l’unanimité soulage, méfiez-vous. La Constitution du #PIC charge le collège de juristes de sa Cour de garantie démocratique de protéger les droits fondamentaux et les minorités « contre toute atteinte que porterait une majorité de circonstance », et frappe de nullité toute norme, « fût-elle adoptée par référendum », qui toucherait à son noyau intangible ; et elle assigne à sa justice d’exception une fin : « non la vengeance, mais le rétablissement de la Concorde citoyenne par la reconnaissance publique de la vérité ».
Au citoyen, un réflexe : devant chaque coupable désigné, demandez qui, pendant ce temps, décidait.
La sidération Le mot vient des astres. Les Latins appelaient sideratio le mal subit qu’on attribuait à leur influence néfaste, et la vieille médecine disait sidéré celui qu’une attaque foudroyait sur place.
La psychologie du trauma a gardé le mot pour l’instant où l’esprit, débordé, cesse de répondre : ni la fuite ni le combat, mais la stupeur, la pensée suspendue. La neurobiologie en a décrit le ressort.
En 2009, la chercheuse Amy Arnsten, de l’université Yale, résume dans Nature Reviews Neuroscience un constat accablant : même un stress aigu assez léger, pourvu qu’il soit incontrôlable, provoque une perte rapide et spectaculaire des capacités du cortex préfrontal, la région qui raisonne, planifie et juge.
Il n’est donc pas nécessaire de terroriser pour sidérer : il suffit de saturer, et de faire sentir qu’on n’a prise sur rien. La méthode a été énoncée sans fard.
En 2018, Steve Bannon, ancien stratège de Donald Trump, explique à l’écrivain Michael Lewis que la véritable opposition, ce sont les médias, et que la façon de s’en occuper consiste à « inonder la zone » d’immondices.
Le 20 janvier 2025, jour de sa seconde investiture, le président Trump signe 26 décrets présidentiels ; 46 avant la fin du mois ; 143 en 100 jours, selon le registre fédéral américain.
Chaque annonce chasse la précédente ; l’opposition, qui doit choisir sa bataille, n’en livre aucune jusqu’au bout ; le commentateur, qui s’indigne de tout, ne décrit plus rien.
La technique n’a pas de camp : au printemps 2025, des élus démocrates proposaient à leur tour d’inonder la zone.
La France en connaît la version domestique, qui tient moins du tir de barrage que du rythme : le 16 mars 2020 à 20 heures, un pays entier apprend qu’il sera confiné le lendemain à midi, et les règles, attestations et dérogations changeront ensuite plus vite qu’on ne les lit.
La réserve est nécessaire. Il existe des urgences véritables où décider vite sauve des vies, et le reproche de précipitation sert parfois d’alibi à l’inaction ; un pouvoir qui attendrait que chacun ait tout lu ne gouvernerait jamais.
Mais la vitesse n’est suspecte que lorsqu’elle devient un régime : quand le rythme des annonces dépasse durablement le temps qu’il faut pour les examiner, le but n’est plus d’agir, c’est d’empêcher de juger.
La sidération prépare le choc (voir « La stratégie du choc ») et, répétée, fabrique l’impuissance (voir « L’impuissance apprise »).
La parade du #PIC est une méthode plus qu’un article. Son Protocole pose que « la controverse organisée, la disputatio, précède toute décision », que l’ordre du jour est publié avant la séance et que tout membre peut y inscrire un point : le temps de la dispute y est un droit, non un luxe.
Au citoyen, un réflexe : quand les annonces pleuvent, n’en suivez qu’une, jusqu’au texte qui l’applique ; c’est souvent là qu’on découvre ce que le bruit servait à couvrir.
La dette comme discipline En allemand, la faute et les dettes portent le même nom, Schuld et Schulden ; Nietzsche en a tiré, en 1887, dans la Généalogie de la morale, que la mauvaise conscience descend du rapport entre le créancier et le débiteur.
L’anthropologue David Graeber a repris l’enquête en 2011 (Dette : 5 000 ans d’histoire) : la phrase selon laquelle il faut bien payer ses dettes n’est pas une proposition économique mais une proposition morale, et c’est pour cela qu’elle clôt la discussion ; rien ne justifie mieux un rapport de force que de le traduire en dette, puisque le plus faible y devient fautif.
La même année, le philosophe Maurizio Lazzarato (La Fabrique de l’homme endetté) décrit la dette comme le rapport de pouvoir central du néolibéralisme : elle ne se contente pas de prélever, elle façonne des sujets qui promettent, se surveillent et s’accusent.
La politique française parle cette langue couramment. En décembre 2005, le rapport Pébereau s’intitule Rompre avec la facilité de la dette publique.
Le 21 septembre 2007, le Premier ministre François Fillon se dit « à la tête d’un État qui est en situation de faillite sur le plan financier » ; la dette pesait alors environ les deux tiers du PIB.
Fin mars 2026, elle atteint, selon l’Insee, 3 536 milliards d’euros, soit 117 virgule 5 % du PIB, et l’État n’a pas fait faillite : le mot servait moins à décrire qu’à prescrire.
Le 8 septembre 2025, François Bayrou, qui a fait de la dette le cœur de son discours, engage la responsabilité de son gouvernement sur une déclaration consacrée aux finances publiques et tombe, par 364 voix contre 194. Ailleurs, la discipline est plus nue.
Le 28 janvier 2015, dans un entretien au Figaro, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, avertit la Grèce qu’« il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » ; le 5 juillet, les Grecs rejettent par référendum, à plus de 61 %, le plan de leurs créanciers ; le 13, leur gouvernement en accepte un plus dur.
La science elle-même a été enrôlée. En 2010, 2 économistes de renom, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, établissent qu’au-delà d’une dette de 90 % du PIB la croissance chute ; le seuil fait le tour des chancelleries et justifie l’austérité.
En 2013, un doctorant de l’université du Massachusetts, Thomas Herndon, trouve dans leur tableur une erreur de formule, parmi d’autres fautes de méthode ; en 2022, une méta-analyse corrigée du biais de publication ne parvient pas à établir que la dette, en soi, freine la croissance.
Que la réserve soit nette : la dette est réelle, ses intérêts aussi, et le #PIC n’est pas le parti de la planche à billets, puisque son Abécédaire défend un frein à l’endettement.
Ce qu’il récuse, c’est la dette comme argument d’autorité, qui change un choix politique (qui paie, pour quoi, et à qui) en fatalité comptable, et les citoyens en débiteurs en faute. Sa Constitution rend ce choix au peuple : tout dépassement d’un plafond d’endettement souverain fixé par la loi est soumis obligatoirement à référendum ; et, pour le débiteur ordinaire, elle pose qu’« aucune administration ni aucun établissement financier ne peut transformer une dette en instrument de ruine ».
Au citoyen, un réflexe : quand on vous dit que nous n’avons pas le choix, demandez qui a choisi le créancier, le taux et l’ordre des sacrifices.
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Nommer le procédé, c’est déjà s’en déprendre.

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