Lexique du Pouvoir · Le gouvernement par la peur

Le gouvernement par la peur Thomas Hobbes l’a raconté lui-même, en vers latins, au soir de sa vie : au printemps 1588, la rumeur de l’Invincible Armada terrifia tant sa mère qu’elle accoucha de jumeaux, lui et la peur. De ce frère, il fit une philosophie.

En 1651, le Léviathan décrit l’homme sans État dans une crainte continuelle de la mort violente, et lui fait accepter un souverain absolu comme prix de sa sécurité : la peur fonde l’obéissance, puis elle l’entretient.

Montesquieu en tire, en 1748, la leçon inverse : la vertu est le ressort de la république, l’honneur celui de la monarchie, et la crainte celui du despotisme, où il faut qu’elle « abatte tous les courages ».

Le politiste américain Corey Robin a montré en 2004 ce que ces lectures ont en commun de trompeur : elles traitent la peur comme un climat, alors qu’elle est un instrument, choisi, dosé, servi d’en haut et relayé au plus près par l’employeur, l’école, le voisinage. La démonstration existe en chiffres.

De février 2001 à mai 2004, le gouvernement fédéral américain émet 26 alertes terroristes ; le sociologue Robb Willer les confronte à 131 sondages Gallup et constate que chaque alerte rapporte au président, la semaine suivante, près de 3 points de popularité, y compris sur sa gestion de l’économie, qui n’a rien à voir avec le terrorisme.

En 2009, Tom Ridge, premier secrétaire à la Sécurité intérieure, raconte dans ses mémoires que le ministre de la Défense et le ministre de la Justice ont vigoureusement réclamé qu’on relève le niveau d’alerte à la veille de l’élection de 2004, et qu’il s’est demandé s’il s’agissait de sécurité ou de politique ; puis, interrogé à la sortie du livre, il précise qu’il ne met pas en cause ses collègues.

On ne saurait mieux dire. La réserve est de rigueur, pourtant : toute peur n’est pas fabriquée.

Le philosophe Hans Jonas a fait de la crainte, en 1979, une « heuristique de la peur », une boussole pour ne pas jouer avec l’irréversible ; un peuple qui n’aurait peur de rien serait seulement imprudent, et le procès en « peur agitée » sert aussi à étouffer des alertes fondées.

La frontière passe ailleurs. La peur légitime nomme un danger, le mesure, et propose une parade que le citoyen peut contrôler ; la peur gouvernementale nomme une menace, la laisse floue, et demande un chèque en blanc.

La première rend le citoyen vigilant, la seconde le rend docile, et c’est à ce résultat qu’on la reconnaît. La Constitution du #PIC range parmi les atteintes à l’intégrité psychique, au même rang que les atteintes au corps, « toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre ».

Au citoyen, un réflexe : devant chaque alarme, exigez le dénominateur (combien de cas, sur combien de personnes, depuis quand), puis demandez ce que la mesure proposée vous retire, et pour combien de temps.

Pour aller plus loin

Avant Hobbes, il y a Machiavel, et il est plus précis qu’on ne le croit.

Au chapitre XVII du Prince (écrit en 1513, publié en 1532), il pose la question de savoir s’il vaut mieux être aimé que craint, et répond : « si l’une doit manquer, il est plus sûr d’être craint que d’être aimé ».

Mais il ajoute aussitôt que le prince doit veiller « avec soin de ne pas s’attirer la haine ». La peur, chez lui, n’est pas une passion déchaînée, c’est une posologie : assez pour tenir, pas assez pour provoquer la révolte.

Hobbes, en 1651, fonde le Léviathan sur la « crainte continuelle » (notre traduction) de la mort violente : le souverain qui y met fin vit du souvenir de cette peur, et doit la rappeler.

La réponse la plus nette vient de Spinoza, dans le Traité politique resté inachevé à sa mort, en 1677 : « Une multitude libre, en effet, est conduite par l’espérance plus que par la crainte ; une multitude subjuguée, au contraire, est conduite par la crainte plus que par l’espérance. »

Le critère de la liberté n’est pas la forme des institutions, c’est la passion qui mène le peuple.

L’objection la plus forte a déjà été esquissée par l’entrée, et elle mérite d’être poussée plus loin : l’accusation de « gouverner par la peur » est l’arme la plus commode contre toute alerte, climatique, sanitaire ou militaire, et elle a servi à disqualifier des avertissements fondés.

On ne la tranche pas en mesurant l’intensité de la peur, mais la qualité de ce qui l’accompagne. Le cas britannique de 2002 le montre en creux.

Le 24 septembre, le gouvernement de Tony Blair publie un dossier sur les armes de destruction massive irakiennes, dont l’avant-propos, signé du Premier ministre, affirme que le renseignement a « établi au-delà du doute » que l’Irak continuait d’en produire (notre traduction).

14 ans plus tard, le 6 juillet 2016, la commission d’enquête présidée par Sir John Chilcot conclut sèchement que le renseignement évalué « n’avait pas établi au-delà du doute » que Saddam Hussein avait continué à produire des armes chimiques et biologiques (notre traduction).

La peur n’avait pas été inventée de toutes pièces ; on lui avait prêté une certitude que les preuves ne portaient pas. Voilà le critère : une peur légitime publie son degré d’incertitude, une peur gouvernementale le dissimule.

La France connaît la version lente du procédé, celle qui ne crie pas mais qui dure. Devant la commission des lois, en janvier 2016, son président rappelait que le plan Vigipirate est activé « sous des formes diverses » depuis les attentats de juillet 1995.

30 ans de vigilance officielle ont installé un décor, et un décor ne se discute pas : on finit par ne plus voir les patrouilles, mais on a appris qu’elles sont nécessaires.

Rendons justice au plan le plus récent : dans sa version de 2026, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale précise que le stade sommital, « alerte attentat », « peut être activé durant 12 jours renouvelables sur décision expresse du Premier Ministre ».

L’État a appris, au moins pour son niveau d’alarme le plus élevé, ce que le #PIC réclame pour tous : une horloge, et une signature qui engage.

La notion a ses limites, et le #PIC serait mal placé pour les ignorer : un mouvement qui a nommé son texte fondateur « Constitution d’urgence » ne peut pas interdire l’alarme.

La peur mobilise aussi par le bas, et le critère vaut pour les contestataires comme pour les ministres. Elle est enfin difficile à prouver : les effets mesurés, comme ceux des alertes américaines étudiées par Robb Willer en 2004, montrent un bénéfice politique, non une intention.

Conclure de l’effet à la manœuvre serait exactement l’insinuation que la règle de preuve interdit. Ce qui se démontre, ce sont les faits : une certitude affichée que les preuves ne portaient pas, une mesure temporaire sans date de fin, une alerte qui profite à celui qui la déclenche et qu’aucun tiers ne contrôle.

C’est sur ce terrain que se place la Constitution d’urgence.

Elle range parmi les atteintes à l’intégrité psychique « toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre », et y joint un devoir de véracité ; mais celui-ci ne vise que le fait précis affirmé en connaissant sa fausseté, et un « établi au-delà du doute » qui habille une évaluation lui échapperait sans doute. Sa vraie parade est l’horloge.

L’état de crise dure 30 jours au plus ; sa prolongation exige un vote des Soixante-dix-sept, puis, au-delà d’un délai, le peuple ; nul régime d’exception n’existe hors de ce cadre, et aucune mesure de crise ne passe dans la loi ordinaire sans référendum (Titre II, article 12) ; la troisième prorogation d’une loi temporaire revient elle aussi au peuple (Titre I, article 7).

C’est ce qui a manqué à l’état d’urgence permanent. Mais la réponse la plus profonde est spinoziste : un peuple qui décide par référendum a moins besoin qu’on lui fasse peur, parce qu’on doit le convaincre au lieu de le tenir.

Rendre la décision au grand nombre, c’est parier qu’une multitude libre peut être conduite par l’espérance ; c’est aussi accepter qu’elle ait parfois peur à bon droit, et qu’elle vote en conséquence.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Nicolas Machiavel, Le Prince, écrit en 1513, publié en 1532, chapitre XVII, « De la cruauté et de la clémence, et s’il vaut mieux être aimé que craint », trad. Jean Vincent Périès : « Mais, comme il est très-difficile que les deux choses existent ensemble, je dis que, si l’une doit manquer, il est plus sûr d’être craint que d’être aimé. ». consulter la source

Thomas Hobbes, Leviathan, Andrew Crooke, 1651, chapitre XIII, « Of the Naturall Condition of Mankind, as Concerning their Felicity, and Misery » : « and which is worst of all, continuall feare, and danger of violent death; And the life of man, solitary, poore, nasty, brutish, and short. » (et, ce qui est le pire de tout, une crainte continuelle et le danger de mort violente ; et la vie de l’homme est solitaire, misérable, dégoûtante, bestiale et brève ; notre traduction). consulter la source

Baruch Spinoza, Traité politique, 1677, chapitre V, « De la meilleure condition possible pour un État », trad. Émile Saisset, Charpentier, 1861 : « Une multitude libre, en effet, est conduite par l’espérance plus que par la crainte ; une multitude subjuguée, au contraire, est conduite par la crainte plus que par l’espérance. ». consulter la source

Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, livre III, chapitre 9, « Du principe du gouvernement despotique » : « Comme il faut de la vertu dans une république, & dans une monarchie de l’honneur, il faut de la crainte dans un gouvernement despotique » ; « Il faut donc que la crainte y abbatte tous les courages, & y éteigne jusqu’au moindre sentiment d’ambition. ». consulter la source

Robb Willer, « The Effects of Government-Issued Terror Warnings on Presidential Approval Ratings », Current Research in Social Psychology, vol. 10, n° 1, 30 septembre 2004 : « Across several regression models, results showed a consistent, positive relationship between terror warnings and presidential approval. I also found that government-issued terror warnings increased support for President Bush’s handling of the economy. » (Dans plusieurs modèles de régression, les résultats montrent une relation positive et constante entre les alertes terroristes et la popularité présidentielle. J’ai aussi constaté que les alertes terroristes émises par le gouvernement accroissaient le soutien à la gestion de l’économie par le président Bush ; notre traduction). consulter la source

The Iraq Inquiry (commission présidée par Sir John Chilcot), The Report of the Iraq Inquiry, Executive Summary, 6 juillet 2016, § 536 et 540 : « In the Foreword, Mr Blair stated that he believed the “assessed intelligence” had “established beyond doubt” » ; « The assessed intelligence had not established beyond doubt that Saddam Hussein had continued to produce chemical and biological weapons. » (Dans l’avant-propos, M. Blair déclarait croire que le « renseignement évalué » avait « établi au-delà du doute » ; le renseignement évalué n’avait pas établi au-delà du doute que Saddam Hussein avait continué à produire des armes chimiques et biologiques ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article premier : « Constituent des atteintes à l’intégrité psychique, notamment : les procédés subliminaux et infraliminaires ; les techniques d’hypnose collective et de manipulation des foules ; l’exploitation délibérée des biais cognitifs à des fins de contrainte ou de captation ; et toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : L’intégrité psychique · Le jugement, faculté politique

La riposte, dans l’Autodéfense : « Moi, citoyen ordinaire, je ne peux rien y changer »

La parade : Constitution, titre V, article premier

Du même tonneau, dans le Lexique : La stratégie du choc · La culpabilisation · La sidération · L’ingénierie sociale · La guerre cognitive · L’impuissance apprise · L’état d’urgence permanent · Le nudge

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, où l’on apprend à délibérer à froid

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