La médiacratie Le mot a été popularisé en 1990 par un homme du sérail, François-Henri de Virieu, l’animateur de L’Heure de vérité : La Médiacratie décrivait un pouvoir qu’aucune Constitution n’a prévu, que personne n’a élu et qui ne rend de comptes à personne.
On appelait la presse le « quatrième pouvoir », et c’était un éloge : le chien de garde des citoyens contre les puissants. La médiacratie commence quand le chien change de maître.
En mars 2022, une commission d’enquête du Sénat a consacré son rapport à la concentration des médias en France.
La carte est connue, et elle n’a fait que se resserrer depuis : TF1 appartient au groupe de bâtiment et de télécommunications de Martin Bouygues ; Le Figaro à la famille Dassault, qui construit le Rafale ; Les Échos et Le Parisien à Bernard Arnault, patron de LVMH, numéro un mondial du luxe ; Canal+, CNews, Europe 1 et le JDD à Vincent Bolloré ; BFMTV et RMC, depuis 2024, à l’armateur Rodolphe Saadé.
Pourquoi un constructeur d’avions de combat achète-t-il un quotidien ? Rarement par amour du feuilleton.
Nul besoin de supposer des journalistes vendus, la plupart ne le sont pas : la propriété pèse par structure, sans qu’un ordre soit donné, et Pierre Bourdieu a décrit dès 1996 cette « censure invisible » (Sur la télévision).
Le Manifeste du #PIC le dit d’une phrase : la médiacratie n’organise pas le pluralisme, elle en simule le spectacle.
Le remède n’est pas de livrer l’information à l’État, ce qui s’appelle la propagande officielle, mais de l’arracher aux deux tutelles : la Constitution du #PIC impose la contradiction au sein de chaque média qui profite d’un avantage public, et confie la régulation à des citoyens tirés au sort.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Sur l’avortement ou l’immigration, vos référendums déchireront le pays », « Vous nourrissez la défiance qui fait le lit des extrêmes », « Votre pluralisme obligatoire, c’est la presse sous tutelle », « Les réseaux sociaux et les médias manipuleront les votes ».
Pour aller plus loin
L’éloge du « quatrième pouvoir » a une date. Le 19 mai 1840, dans la cinquième de ses conférences publiées l’année suivante sous le titre On Heroes, Hero-Worship, and the Heroic in History, Thomas Carlyle prête à Burke ce mot : il y avait 3 états au Parlement, « mais là-bas, dans la tribune des journalistes, siégeait un quatrième état, bien plus important qu’eux tous » (notre traduction).
Carlyle y voyait l’avènement de la démocratie par l’imprimé. La France de la Libération en a tiré une conséquence plus froide : si la presse est un pouvoir, il faut savoir à qui elle appartient.
Le programme du Conseil national de la Résistance, adopté le 15 mars 1944, exige « la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères ».
L’ordonnance du 26 août 1944 sur l’organisation de la presse française traduit l’exigence en droit : son article 9 interdit de diriger un quotidien tirant à plus de 10 000 exemplaires « accessoirement à une autre fonction soit commerciale, soit industrielle, qui constitue la source principale de ses revenus et bénéfices ».
Le législateur de 1944 avait prévu l’industriel propriétaire de journal. Le rapport sénatorial de 2022 note que l’ordonnance est restée en vigueur jusqu’en 1986, « non sans être largement tombée en désuétude faute de volonté politique claire ».
L’objection la plus sérieuse est savante, et elle est ancienne.
Depuis les enquêtes électorales de Paul Lazarsfeld dans les années 1940, une partie de la sociologie des médias soutient que ceux-ci renforcent les opinions plus qu’ils ne les convertissent ; le lecteur choisit son journal selon ses idées, non l’inverse, et la multiplication des sources numériques aurait achevé de dissoudre toute emprise.
Le rapport du Sénat lui-même reconnaît que tous les grands actionnaires auditionnés « se sont défendus d’une quelconque ingérence » et que seuls « quelques cas » ont été relayés. L’objection mérite mieux qu’un haussement d’épaules ; elle manque pourtant l’essentiel.
Dès 1963, le politiste Bernard Cohen déplace la question : la presse ne réussit pas souvent à dire aux gens ce qu’ils doivent penser, mais elle réussit « de façon stupéfiante » à leur dire à quoi penser (notre traduction).
C’est la mise à l’agenda, que Maxwell McCombs et Donald Shaw mesureront en 1972.
Et la conversion existe, à la marge qui décide des élections : Stefano DellaVigna et Ethan Kaplan ont comparé les villes américaines où Fox News est entrée dans l’offre câblée entre 1996 et 2000 aux autres ; les républicains y gagnent 0,4 à 0,7 point, ce qui revient à convaincre de 3 à 8 % des téléspectateurs.
La France a produit en 2024 une décision qui dit en droit ce que la notion dit en polémique.
Saisi par Reporters sans frontières, le Conseil d’État juge, le 13 février 2024, que l’Arcom ne peut apprécier le pluralisme d’une chaîne d’information au seul regard du temps de parole des personnalités politiques, et qu’elle doit prendre en compte « la diversité des courants de pensée et d’opinion exprimés par l’ensemble des participants aux programmes diffusés ».
Le régulateur mesurait le pluralisme au chronomètre ; un chroniqueur quotidien n’y comptait pour rien.
Ailleurs, le cas hongrois montre où mène la pente quand elle n’a plus de frein : en quelques jours, à la fin de novembre 2018, des centaines de titres acquis au fil des années précédentes par des proches du pouvoir sont donnés à une fondation, KESMA, que Reporters sans frontières décrit comme bâtie « pour servir le gouvernement de Viktor Orbán » (notre traduction) et forte d’environ 500 médias nationaux et locaux.
Il n’a fallu aucune loi de censure : il a suffi d’une donation.
La notion a ses limites. Elle devient paresseuse quand elle sert à expliquer tout vote qui déplaît par l’influence des médias : ce serait prêter au peuple la passivité que la médiacratie lui suppose, et contredire le pari même de l’intelligence collective.
Elle vieillit, aussi : le même rapport sénatorial observe que les plateformes, par leur classement algorithmique, « influencent directement, de manière opaque, le débat démocratique ».
Le propriétaire de journal a désormais un concurrent qui ne signe aucun éditorial et n’a pas de rédaction à licencier.
La Constitution d’urgence du #PIC choisit de ne pas refaire 1944.
Plutôt que d’interdire des propriétaires, ce que l’ordonnance n’a jamais réussi, elle impose un pluralisme opposable : la contradiction à l’intérieur de chaque média qui profite d’un avantage public, « à parité de visibilité », sous le contrôle de citoyens tirés au sort ; elle supprime les subventions directes à la presse, que le Sénat évaluait à 420 millions d’euros en 2022, au profit d’un comparatif contradictoire garanti à chaque citoyen.
On nous répond que c’est placer la presse sous tutelle.
L’objection oublie que l’exigence de pluralisme interne est déjà la règle pour l’audiovisuel, et que le Conseil d’État vient d’en élargir la mesure ; le #PIC ne crée pas le chronomètre, il en retire la garde aux autorités nommées par les pouvoirs qu’elles devraient surveiller.
Reste une hypothèse que seule l’expérience tranchera : qu’un jury tiré au sort résiste mieux aux propriétaires qu’un collège nommé. Elle vaut d’être tentée, puisque l’autre a déjà échoué.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Thomas Carlyle, On Heroes, Hero-Worship, and the Heroic in History, Chapman and Hall, 1841, conférence V, « The Hero as Man of Letters », prononcée le 19 mai 1840 : « Burke said there were Three Estates in Parliament; but, in the Reporters’ Gallery yonder, there sat a Fourth Estate more important far than they all. » (Burke disait qu’il y avait trois états au Parlement ; mais là-bas, dans la tribune des journalistes, siégeait un quatrième état, bien plus important qu’eux tous ; notre traduction). consulter la source
Conseil national de la Résistance, Programme du Conseil national de la Résistance, 15 mars 1944 (Wikisource) : « La liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères ». consulter la source
Ordonnance du 26 août 1944 sur l’organisation de la presse française, article 9, citée dans le rapport n° 593 (2021-2022) de la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias : « Dans le cas d’un hebdomadaire dont le nombre d’exemplaires tirés excède 50 000 ou d’un quotidien dont le nombre d’exemplaires tirés excède 10 000, nul ne peut exercer les fonctions de directeur ou de directeur délégué accessoirement à une autre fonction soit commerciale, soit industrielle, qui constitue la source principale de ses revenus et bénéfices. » ; « L’ordonnance de 1944 restera en vigueur jusqu’en 1986, non sans être largement tombée en désuétude faute de volonté politique claire. ». consulter la source
Stefano DellaVigna et Ethan Kaplan, « The Fox News Effect: Media Bias and Voting », NBER Working Paper n° 12169, avril 2006 (publié en 2007 dans le Quarterly Journal of Economics) : « Republicans gain 0.4 to 0.7 percentage points in the towns which broadcast Fox News. […] Our estimates imply that Fox News convinced 3 to 8 percent of its viewers to vote Republican. » (Les républicains gagnent de 0,4 à 0,7 point dans les villes qui diffusent Fox News. […] Nos estimations impliquent que Fox News a convaincu de 3 à 8 % de ses téléspectateurs de voter républicain ; notre traduction). consulter la source
Sénat, commission d’enquête sur la concentration des médias en France, rapport n° 593 (2021-2022), déposé le 29 mars 2022, « L’essentiel » : « En 2022, selon un sondage La Croix/Kantar public-Onepoint, 62 % des sondés estiment que les journalistes ne sont pas indépendants du pouvoir politique ni des intérêts économiques. » ; « Dans le secteur privé, si tous les grands actionnaires se sont défendus d’une quelconque ingérence, quelques cas ont été relayés devant la commission d’enquête. ». consulter la source
Conseil d’État, 5e et 6e chambres réunies, décision n° 463162 du 13 février 2024, Reporters sans frontières, publiée au recueil Lebon : « Il lui appartient à cet effet d’apprécier le respect par les éditeurs de service de cette exigence, dans l’exercice de leur liberté éditoriale, en prenant en compte, dans l’ensemble de leur programmation, la diversité des courants de pensée et d’opinion exprimés par l’ensemble des participants aux programmes diffusés ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article 5 : « Le pluralisme de l’information est garanti non par la multiplicité des sources, mais par la présence de la contradiction au sein de chacune. ». consulter la source
Version 1 du 24 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La démocratie délibérative · La tyrannie de la majorité · La séparation des pouvoirs
La riposte, dans l’Autodéfense : « Un inconnu ne gagne pas une présidentielle » · « Sans parti, sans argent, sans médias, c’est perdu d’avance » · « Les réseaux sociaux et les médias manipuleront les votes »
La parade : Constitution, titre V, art. 6 : la fin des subventions à la presse et l’accès à la contradiction · Constitution, titre VI, art. 6 : la liberté d’entreprendre et de ses limites · Constitution, titre V, art. 5 : le pluralisme opposable et de la contrainte dialectique
Du même tonneau, dans le Lexique : La société de cour · Les fast-thinkers · Le storytelling · L’influence
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’espace presse · L’Observatoire de la pensée démocratique · l’Université populaire de l’intelligence collective
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