Le théorème du jury de Condorcet « Si 50 abrutis veulent une bêtise contre 10 esprits éclairés, ce sont les 50 qui gagnent. » Voilà l’objection que l’on oppose à toute démocratie réelle, et elle mérite mieux qu’un haussement d’épaules : un mathématicien l’a prise au sérieux il y a 241 ans. En 1785, Nicolas de Condorcet, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, publie son Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix. C’est le premier calcul de ce que vaut, au juste, une décision prise à la majorité.
Son résultat tient en une phrase. Si chaque votant, jugeant seul et de bonne foi, a un peu plus d’une chance sur 2 de voir juste, la probabilité que la majorité ait raison grandit avec le nombre des votants, et « la limite de cette probabilité sera la certitude ». Tenez : avec 60 chances sur 100 chacun, 5 citoyens ont raison ensemble 68 fois sur 100 ; 25 citoyens, 85 fois ; 101 citoyens, 98 fois. Chacun reste faillible. Le groupe, lui, ne l’est presque plus.
Mais la machine tourne dans les 2 sens, et Condorcet l’a écrit le premier : si chacun a moins d’une chance sur 2 de voir juste, plus l’assemblée est nombreuse, plus elle se trompe sûrement. D’où sa mise en garde, que ses admirateurs oublient volontiers : « il peut être dangereux de donner une constitution démocratique à un peuple sans lumières ». Le sceptique a donc raison, dans un cas précis : quand les 50 se trompent tous dans le même sens.
Car ce qui décide n’est pas le niveau des votants : c’est la direction de leurs erreurs. Ceux qui ne savent pas et votent au hasard s’annulent entre eux, et ce sont les informés qui font pencher la balance. Faites le calcul : 10 votants qui savent, 50 qui tirent à pile ou face, et la bonne option l’emporte 92 fois sur 100. Mieux encore : dans un jeu de laboratoire sans partisans, ceux qui savent qu’ils ne savent pas s’abstiennent d’eux-mêmes, 91 fois sur 100, pour laisser décider ceux qui savent. Le danger n’est donc pas l’ignorance. C’est l’erreur organisée : la question piège, la désinformation, le vote où chacun copie son voisin.
Le #PIC en a fait une architecture. Toute la Constitution d’urgence peut se lire comme une machine à changer l’erreur systématique en erreur aléatoire, et l’ignorance en information. Des Formulateurs tirés au sort arrêtent des questions neutres, d’une seule matière, appelant un oui ou un non ; une note citoyenne exposant les arguments opposés parvient à chaque électeur au moins 4 semaines avant le vote ; l’Agora citoyenne délibère en groupes de 7 dont aucun membre ne connaît l’identité des autres ; chaque tirage au sort peut être refait et vérifié par n’importe quel citoyen ; le vote est secret.
Le théorème ne dit pas que le peuple a toujours raison. Il dit à quelles conditions il a presque toujours raison. Moralité : le nombre seul ne prouve rien ; le nombre organisé se trompe moins souvent que les petits cénacles. C’est le pari du #PIC. Un pari calculé, au sens propre.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Les gens sont trop bêtes : 50 abrutis l’emporteront toujours sur 10 esprits éclairés », « L’intelligence collective, c’est une utopie de start-up », « Les Français sont des veaux », « Le tirage au sort, c’est confier le pays à des incompétents », « Budget, nucléaire, géopolitique : c’est trop complexe pour le peuple », « Instruisons d’abord le peuple, la démocratie viendra ensuite ».
Faites glisser le doigt ou la souris sur la courbe pour régler p, la chance que chacun a de voir juste. Nettement au-dessus d’une chance sur 2, la majorité de 101 votants a presque toujours raison ; nettement en dessous, elle se trompe presque toujours ; tout près de 1 sur 2, elle ne fait guère mieux qu’une pièce de monnaie. Illustration reprise de notre diaporama Le #PIC en images.
En 30 secondes
On vous dit : « Vu le niveau des gens, la majorité votera toujours n’importe quoi. » Répondez :
1.Condorcet a démontré en 1785 que, si chacun, jugeant seul et de bonne foi, a un peu plus d’une chance sur 2 de voir juste, la majorité d’un grand groupe a presque sûrement raison. Avec 60 chances sur 100 chacun, 101 citoyens ont raison 98 fois sur 100.
2.Ceux qui ne savent pas et votent au hasard s’annulent entre eux : 10 votants informés suffisent à faire gagner la bonne option contre 50 votants au hasard, 92 fois sur 100.
3.Le vrai danger, c’est l’erreur organisée : questions pièges, désinformation, moutons qui se copient. C’est contre elle que le #PIC a écrit ses règles : questions loyales, arguments contradictoires, petits groupes tirés au sort, vote secret.
Pour aller plus loin
Ce que Condorcet a démontré, et ce qu’il a supposé
Condorcet ne prétend pas décrire les peuples réels. Il pose ses hypothèses noir sur blanc, au seuil du calcul : des votants « ayant une égale justesse d’esprit et des lumières égales » ; « qu’aucun des Votans n’a d’influence sur les voix des autres » ; et « que tous opinent de bonne foi ». Compétence, indépendance, sincérité : retenez ce trépied, tout le reste en découle.
Sous ces 3 conditions, la mathématique est implacable. Si la probabilité de chacun d’avoir raison dépasse la moitié, celle de la majorité croît avec le nombre et tend vers la certitude ; si elle est inférieure à la moitié, elle décroît et tend vers 0 ; si elle vaut exactement la moitié, la majorité ne vaut pas mieux qu’une pièce de monnaie, quel que soit le nombre des votants. Bernard Grofman, Guillermo Owen et Scott Feld en ont donné en 1983 l’une des formulations modernes de référence ; le cœur du résultat n’a pas bougé depuis 1785.
Les chiffres donnent le vertige. Avec 60 chances sur 100 chacun, un jury de 11 personnes a raison à la majorité 75 fois sur 100 ; une assemblée de 101, 98 fois. Avec 55 chances sur 100 seulement, 1 001 citoyens ont raison plus de 999 fois sur 1 000. Le politiste Andreas Murr a éprouvé la mécanique sur des données réelles : en agrégeant les pronostics de simples citoyens interrogés par les grandes enquêtes électorales américaines, son modèle désigne le bon vainqueur dans 8 élections présidentielles sur 9.
Condorcet, pourtant, ne s’en grise pas. « Plus la question sera compliquée », écrit-il, « plus aussi il sera difficile » d’obtenir une décision vraie ; il en conclut d’abord qu’il faut alors des votants plus éclairés encore, ce qui donne raison, sur ce point, au sceptique. Mais il en tire aussi une règle que l’on cite beaucoup moins : « La manière de proposer la question à décider est donc très-importante ; la fonction d’établir cette question est donc une des fonctions les plus délicates et les plus difficiles » que l’on puisse confier. Il constate qu’elle a été « presque par-tout abandonnée au hasard, ou donnée comme un pouvoir, un droit attaché à une dignité ». Arrêtez-vous sur cette phrase de 1785 : elle réclame, à près de 2 siècles et demi de distance, ce que notre Constitution d’urgence confie aux Formulateurs.
Les 50 contre les 10, calcul à l’appui
Revenons à l’objection, et faisons ce que le sceptique ne fait jamais : compter. 10 citoyens savent, 50 ne savent pas. Tout dépend de ce que font les 50.
| Les 50 qui ne savent pas… | La bonne option l’emporte |
|---|---|
| votent au hasard, à pile ou face | 92 fois sur 100 |
| penchent un peu du mauvais côté (45 chances sur 100 d’avoir raison) | 76 fois sur 100 |
| penchent nettement du mauvais côté (40 chances sur 100) | 50 fois sur 100 |
| se trompent massivement (30 chances sur 100) | 7 fois sur 100 |
Calcul du #PIC (loi binomiale) : 60 votants, votes indépendants, majorité simple, égalité tranchée à pile ou face ; les 10 informés votent juste.
Le 1er cas porte un nom savant : le « miracle de l’agrégation ». L’expression est du politiste Philip Converse (1990) ; Benjamin Page et Robert Shapiro en ont fait la démonstration sur un demi-siècle de sondages américains (The Rational Public, 1992) : l’opinion collective est stable, cohérente et réagit de façon sensée aux événements, alors même que beaucoup d’individus sont mal informés. Leurs erreurs, dispersées, s’annulent ; le signal des informés, lui, s’additionne. À grande échelle, l’effet devient spectaculaire : noyez 1 000 citoyens informés dans 99 000 votants au hasard, et la bonne option l’emporte encore plus de 999 fois sur 1 000. Le calcul a son revers, et le sceptique le relèvera : 10 informés qui ont chacun 9 chances sur 10 de voir juste décident bien 99,9 fois sur 100 s’ils sont seuls, mais 86 fois sur 100 seulement si l’on y ajoute 50 votants au hasard (calcul du #PIC). Le nombre ne bat la compétence que lorsqu’on ne sait pas, d’avance et sans parti pris, qui sont les compétents : c’est le cas ordinaire en politique.
Le dernier cas porte un autre nom : l’erreur systématique. C’est le terrain des adversaires les plus sérieux de la démocratie, et il faut les citer exactement. L’économiste Bryan Caplan a résumé l’enjeu d’une phrase qui concède l’essentiel (nous traduisons, ici et plus bas) : « Quelle que soit la faiblesse du niveau de l’électorat, une démocratie sans restriction choisira les mêmes politiques qu’un pays gouverné par des rois-philosophes, tant que les erreurs des électeurs sont aléatoires. » Tout est dans la dernière proposition. Le philosophe Jason Brennan en tire la conséquence logique : si les électeurs font systématiquement moins bien que le hasard, le théorème se retourne, et les grandes démocraties font presque toujours le mauvais choix. Même à grande échelle, la fragilité est extrême : que les 99 000 votants penchent d’un seul point du mauvais côté (49 chances sur 100), et les 1 000 informés ne gagnent plus qu’une fois sur 1 000 environ (calculs du #PIC, ici encore).
Le sceptique a donc un allié de poids. Mais c’est un allié qui lui retire son argument : ce n’est jamais le nombre des « abrutis » qui fait perdre la raison au collectif, c’est l’alignement de leurs erreurs. Or l’alignement des erreurs ne tombe pas du ciel. Il se fabrique.
Reste une donnée que les pessimistes omettent : les gens ne votent pas toujours quand ils ne savent pas. En 2010, Marco Battaglini, Rebecca Morton et Thomas Palfrey l’ont mesuré au laboratoire de Princeton : privés d’information, et sans partisans pour fausser le jeu, les votants s’abstiennent 91 fois sur 100, et laissent décider ceux qui savent. Ils se comportent, écrivent les auteurs, « comme s’ils avaient conscience » du piège et ajustent leur conduite pour le compenser. L’abstention n’est pas toujours une démission. Elle peut être une forme de lucidité, pourvu que le système la respecte au lieu de la culpabiliser.
Comment on fabrique une majorité qui se trompe
1re fabrique : la question piège. Demandez à des Américains si Philadelphie est la capitale de la Pennsylvanie : la majorité répond oui, et se trompe (c’est Harrisburg). L’information la plus répandue est ici trompeuse, la compétence moyenne tombe sous la moitié, et le théorème joue contre la foule. En 2017, dans Nature, Dražen Prelec, Sebastian Seung et John McCoy ont trouvé la parade : demander à chacun sa réponse, et ce qu’il croit que les autres répondront. La minorité qui sait prévoit qu’elle sera minoritaire ; la bonne réponse se révèle « plus populaire que prévu ». Sur 490 questions, la méthode réduit les erreurs de 21,3 % par rapport au vote majoritaire. La leçon dépasse la statistique : la manière de poser la question fait partie de l’intelligence du collectif. Condorcet ne disait pas autre chose.
2e fabrique : la tromperie délibérée. Robert Goodin et Kai Spiekermann, auteurs d’une théorie épistémique de la démocratie en 5 parties (Oxford University Press, 2018), montrent que l’avantage du vote majoritaire résiste à de sérieux accrocs, puis s’effondre lorsque ses conditions sont « trop gravement violées », par exemple quand une industrie trompe sciemment le public, comme l’a fait celle du tabac. Leur théorie, écrivent-ils, explique aussi « pourquoi la démocratie ne produit pas de résultats épistémiquement supérieurs, quand elle n’en produit pas ». La fabrique du doute n’est pas un accident de la démocratie : c’est l’arme de ceux qui ont intérêt à ce qu’elle se trompe. Le politiste Scott Althaus l’a d’ailleurs mesuré dès 1998 : l’inégale répartition de l’information politique déforme bel et bien les préférences collectives. Il n’en conclut pas qu’il faut retirer la parole aux moins informés. Il en conclut que l’information change le résultat. C’est exactement notre thèse.
3e fabrique, la plus sournoise : l’imitation. Le théorème suppose que chacun juge par lui-même. Que tout le monde lise le même éditorial, suive le même influenceur ou vote après avoir vu le score des autres, et 1 000 bulletins ne pèsent plus que le poids d’une seule opinion, répétée 1 000 fois. Krishna Ladha a montré en 1992 que le théorème survit à une corrélation modérée entre les votes ; d’autres travaux, de Sven Berg en 1993 et de Ladha lui-même en 1995, établissent que plus les votants jugent indépendamment, meilleure est la décision majoritaire ; les biologistes Albert Kao et Iain Couzin ont montré en 2014 que, lorsque les indices perçus sont corrélés, un petit groupe décide souvent mieux qu’une foule immense. Autrement dit : la pluralité de l’information n’est pas un luxe de démocrate. C’est une condition mathématique.
Des compétences inégales, des foules faillibles
Faut-il que chacun soit compétent ? Non. Il suffit que la compétence moyenne dépasse la moitié, ce qui, notent Franz Dietrich et Kai Spiekermann dans l’encyclopédie de philosophie de l’université Stanford, « autorise de nombreux individus incompétents ». Ils relèvent un point capital pour nous : quand on grossit un groupe en y ajoutant des membres de moins en moins compétents, sa fiabilité peut cesser de croître. Cette croissance se rétablit si l’on raisonne autrement : au lieu d’ajouter aux anciens membres des nouveaux venus moins compétents, on tire au sort dans la population un groupe entièrement neuf et plus grand. Ils ajoutent un argument plus terre à terre : la compétence de chacun est mal connue, et tout critère censé la mesurer peut tromper ; exclure les non-diplômés, par exemple, pourrait abaisser la compétence collective au lieu de l’élever. Le tirage au sort n’est pas un pis-aller démocratique. C’est une façon de ne pas parier sur de faux critères.
Les mêmes auteurs ont démontré en 2013 un théorème plus réaliste que celui de 1785. Les citoyens d’un même pays partagent les mêmes informations, le même contexte, les mêmes causes communes : leurs jugements ne sont jamais tout à fait indépendants. Sous ces hypothèses défendables, la conclusion change de ton, pas de sens : « les grandes foules sont faillibles, mais meilleures que les petits groupes ». Leur fiabilité plafonne au niveau de la qualité des informations disponibles. D’où la conséquence, qui vaut programme : ce qui rend un peuple plus juste, c’est la qualité de ce qu’on lui donne à examiner.
Et quand le choix porte sur plus de 2 options ? Christian List et Robert Goodin ont généralisé le théorème en 2001 : avec 3 options ou davantage, chacun n’a même plus besoin d’avoir une chance sur 2 de voir juste ; il suffit que la bonne option soit, pour lui, plus probable que chacune des mauvaises. Si chaque votant a 40 chances sur 100 de choisir la bonne et 30 sur 100 pour chacune des 2 autres, une foule assez nombreuse devient presque infaillible.
Le paradoxe de Condorcet, et sa parade
Le même Essai contient une bombe, que Condorcet a lui-même amorcée : dès 3 options, les majorités peuvent tourner en rond. A bat B, B bat C, C bat A, et aucune option ne l’emporte sur toutes les autres. C’est le paradoxe de Condorcet, que l’économiste Kenneth Arrow généralisera au XXe siècle. La parade est double.
La 1re est institutionnelle. La Constitution d’urgence pose des questions qui appellent un oui ou un non ; et lorsque l’Assemblée oppose un contre-projet à un projet, le peuple se prononce sur les 2 le même jour et indique, par une question subsidiaire, celui qu’il préfère, comme le font les Suisses depuis 1987. Et lorsque la matière appelle un choix entre plusieurs solutions, 5 au plus, le peuple les classe par ordre de préférence, puis la solution qui l’emporte affronte le droit existant dans un second scrutin, par oui ou par non : la décision finale reste binaire, et aucun texte n’est adopté sans la majorité absolue des suffrages exprimés (Titre II, article 7).
La 2e est une découverte empirique. En 2013, Christian List, Robert Luskin, James Fishkin et Iain McLean ont comparé 13 séries de préférences, avant et après des sondages délibératifs tenus au Texas, au Connecticut, en Australie et au Royaume-Uni. La délibération ne rend pas les gens unanimes : l’accord sur le fond n’augmente que dans 4 cas sur 13. Mais elle ordonne leurs désaccords sur une dimension commune, ce que les spécialistes appellent l’« unimodalité », qui, lorsqu’elle est complète, garantit l’existence d’une option préférée à toutes les autres. L’indicateur de proximité progresse en moyenne de 0,101, de façon significative dans 9 cas sur 13 ; mais le gain se concentre sur les sujets qui n’étaient pas déjà enflammés, et il est nul sur les 3 sujets brûlants. Autrement dit : un peuple qui délibère sur une question encore ouverte devient un peuple dont la majorité a plus de chances d’avoir un sens.
L’épreuve du réel
Le théorème a quitté les livres. En médecine, la règle de majorité a été mise à l’épreuve sur plus de 20 000 diagnostics réels : 101 radiologues lisant 182 mammographies, 40 dermatologues examinant 108 lésions de la peau. Ralf Kurvers et ses collègues de l’Institut Max-Planck de Berlin ont publié le verdict en 2016 dans la revue de l’Académie des sciences américaine : la majorité de médecins jugeant séparément bat le meilleur médecin du groupe dès que leurs niveaux sont proches ; quand les écarts sont trop grands, mieux vaut suivre le meilleur. Voilà Condorcet vérifié sur des diagnostics réels, par des groupes reconstitués à partir d’avis indépendants, avec sa condition : élever le niveau de tous, plutôt que s’en remettre à quelques-uns. Les autres preuves, des concours d’estimation aux diagnostics collectifs, sont rassemblées dans l’entrée La sagesse des foules.
Ce que le #PIC en a tiré
Reprenez le trépied de Condorcet, et lisez la Constitution d’urgence en regard. Chaque pied y a son institution.
La compétence d’abord. Les Formulateurs « auditionnent des experts contradictoires, et rédigent les notes citoyennes exposant, pour chaque question, les arguments opposés » ; la note expose aussi les effets juridiques du vote et parvient à chaque électeur « quatre semaines au moins avant le scrutin ». Personne n’est sommé de tout savoir : chacun reçoit de quoi y voir plus clair. C’est aussi la vocation de l’Université populaire de l’intelligence collective.
L’indépendance ensuite. Dans l’Agora citoyenne, les membres « délibèrent en groupes de sept, formés par tirage au sort, au sein desquels nul ne connaît l’identité des autres » ; personne n’y pèse par son nom, son titre ou sa notoriété. Les listes de ces groupes sont agrégées « selon une méthode publique qui donne à chaque groupe un poids égal », ce qui interdit à un groupe bavard d’entraîner les autres. Le vote est secret, et l’intégrité psychique de chacun est protégée contre la manipulation.
La sincérité enfin. La question « est rédigée en termes neutres » ; elle « ne suggère aucune réponse et ne fait état d’aucune conséquence présumée du vote » ; elle respecte « l’unité de la matière », afin qu’aucun électeur ne soit contraint d’accepter ou de rejeter en bloc des dispositions sans rapport entre elles. Et parce que le tirage au sort n’est un gage que s’il est honnête, chacun s’opère « au moyen d’un aléa produit en public, que nul ne peut maîtriser seul » (Titre II, article 9).
La meilleure objection, et notre réponse
« Sur l’économie, les électeurs se trompent systématiquement : Caplan l’a montré. » Sur certaines questions, c’est exact, et Caplan le concède lui-même : « il y a bien des domaines où le miracle de l’agrégation fonctionne probablement comme annoncé ». Son étalon de vérité est l’opinion des économistes, ce que d’autres philosophes contestent ; et son remède, donner davantage de voix aux plus diplômés, bute sur la question que pose tout pouvoir : qui rédige l’examen ? Notre réponse est inverse. Là où l’erreur est systématique, on ne retire pas la parole au peuple : on corrige la source de l’erreur, par l’information contradictoire et la délibération. Le sondage délibératif, imaginé en 1988, mesure ce que devient l’opinion quand on le fait.
Il faut aussi avouer la limite du théorème, sous peine d’en être l’esclave. Il suppose qu’il existe une bonne réponse, que le vote cherche à atteindre. C’est vrai des faits, des diagnostics, des pronostics ; ce ne l’est pas d’un choix de valeurs, où la majorité n’a pas « raison » mais tranche un conflit, comme l’enseigne la démocratie agonistique. Et l’intelligence d’un groupe ne se résume pas à une addition de votes : elle tient aussi à la façon dont il délibère, ce que mesurent les travaux réunis dans l’entrée Le facteur c, ou le QI des groupes.
Condorcet est mort en 1794, proscrit sous la Terreur. Son théorème lui a survécu, avec sa condition : la raison du nombre n’est pas un donné, c’est une construction. Le #PIC propose de la construire.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Nicolas de Condorcet, Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix, Paris, Imprimerie royale, 1785, Discours préliminaire, p. xxi (orthographe modernisée) : « nous supposerons d’abord les assemblées composées de Votans ayant une égale justesse d’esprit et des lumières égales : nous supposerons qu’aucun des Votans n’a d’influence sur les voix des autres, et que tous opinent de bonne foi ». consulter la source
Même ouvrage, p. xxiii-xxiv : « si la probabilité de la voix de chaque Votant est plus grande que ½, c’est-à-dire, s’il est plus probable qu’il jugera conformément à la vérité, plus le nombre des Votans augmentera, plus la probabilité de la vérité de la décision sera grande : la limite de cette probabilité sera la certitude ». consulter la source
Même ouvrage, p. xxiv-xxv : « alors plus l’assemblée sera nombreuse, plus elle sera exposée à rendre des décisions fausses […] on voit qu’il peut être dangereux de donner une constitution démocratique à un peuple sans lumières ». consulter la source
Même ouvrage, p. xlviii et lix : « Plus la question sera compliquée, plus elle renfermera de propositions simples ; plus aussi il sera difficile de remplir ces conditions et d’avoir une probabilité suffisante d’obtenir une décision vraie » ; « La manière de proposer la question à décider est donc très-importante ; la fonction d’établir cette question est donc une des fonctions les plus délicates et les plus difficiles que le Corps, chargé de décider, ou ceux qui l’ont établi, puissent confier. Cependant chez les Anciens, et même chez les Modernes, elle a été presque par-tout abandonnée au hasard, ou donnée comme un pouvoir, un droit attaché à une dignité ». consulter la source
Bernard Grofman, Guillermo Owen et Scott L. Feld, « Thirteen theorems in search of the truth », Theory and Decision, vol. 15, n° 3, 1983, p. 261-278, DOI 10.1007/BF00125672 : formulation mathématique moderne du théorème et de ses variantes. consulter la source
Andreas E. Murr, « The wisdom of crowds: Applying Condorcet’s jury theorem to forecasting US presidential elections », International Journal of Forecasting, vol. 31, n° 3, 2015, p. 916-929 (version auteur, p. 4 et résumé) : Consider a group of citizens who each correctly forecast 60 percent of the time. With 5 citizens the group correctly forecasts 68 percent of the time; with 25 citizens it does so 85 percent of the time. […] The ‘wisdom of crowds’ model correctly predicts 8 out of 9 presidential elections. (« Prenons un groupe de citoyens qui prévoient chacun correctement 60 % du temps. À 5, le groupe prévoit correctement 68 % du temps ; à 25, il y parvient 85 % du temps. […] Le modèle de la sagesse des foules désigne correctement 8 élections présidentielles sur 9. » ; trad. IA). consulter la source
Philip E. Converse, « Popular Representation and the Distribution of Information », dans J. Ferejohn et J. Kuklinski (dir.), Information and Democratic Processes, University of Illinois Press, 1990, p. 369-388 ; Benjamin I. Page et Robert Y. Shapiro, The Rational Public, University of Chicago Press, 1992 : origine de l’expression « miracle de l’agrégation » et démonstration de la rationalité de l’opinion collective sur un demi-siècle de sondages américains.
Bryan Caplan, « Reply to My Critics », Cato Unbound, 16 novembre 2006 : No matter how low the quality of the electorate, unrestricted democracy will choose the same policies as a land governed by Philosopher-Kings as long as voter errors are random. […] There are plenty of areas where the Miracle of Aggregation probably works as advertised. (« Quelle que soit la faiblesse du niveau de l’électorat, une démocratie sans restriction choisira les mêmes politiques qu’un pays gouverné par des rois-philosophes, tant que les erreurs des électeurs sont aléatoires. […] Il y a bien des domaines où le miracle de l’agrégation fonctionne probablement comme annoncé. » ; trad. IA). consulter la source
Jason Brennan, « The Ethics and Rationality of Voting », Stanford Encyclopedia of Philosophy, révision du 21 février 2025, § 6.2 : If voters do systematically worse than chance (e.g., Althaus 2003; Caplan 2007), then the theorem instead implies that large democracies almost always make the wrong choice. (« Si les électeurs font systématiquement moins bien que le hasard, le théorème implique au contraire que les grandes démocraties font presque toujours le mauvais choix. » ; trad. IA). consulter la source
Marco Battaglini, Rebecca B. Morton et Thomas R. Palfrey, « The Swing Voter’s Curse in the Laboratory », Review of Economic Studies, vol. 77, n° 1, 2010, p. 61-89 (version de travail, p. 13, et résumé) : When m = 0, uninformed voters abstain 91% of the time, vote for A less than one percent of the time, and vote for B 8% of the time. […] The voters act as if they are aware of the swing voter’s curse and adjust their behavior to compensate. (« Sans partisans, les votants non informés s’abstiennent 91 % du temps, votent pour A moins de 1 % du temps et pour B 8 % du temps. […] Les votants agissent comme s’ils avaient conscience de la malédiction de l’électeur pivot et ajustent leur comportement pour la compenser. » ; trad. IA). consulter la source
Dražen Prelec, H. Sebastian Seung et John McCoy, « A solution to the single-question crowd wisdom problem », Nature, vol. 541, 2017, p. 532-535, DOI 10.1038/nature21054 : Across all 490 items, the SP algorithm reduced errors by 21.3% relative to simple majority vote (« Sur l’ensemble des 490 questions, l’algorithme de la réponse étonnamment populaire a réduit les erreurs de 21,3 % par rapport au vote à la majorité simple. » ; trad. IA). consulter la source
Robert E. Goodin et Kai Spiekermann, An Epistemic Theory of Democracy, Oxford University Press, 2018, épilogue « What about Trump and Brexit? » (version acceptée, p. 4) : However at some point, when the conditions are violated too severely, the epistemic benefits of majority voting break down. Our argument can thus also be taken as an analysis of why democracy does not produce epistemically superior outcomes, when it does not (« Cependant, à partir d’un certain point, quand les conditions sont trop gravement violées, les bénéfices épistémiques du vote majoritaire s’effondrent. Notre argument peut donc aussi se lire comme une analyse des raisons pour lesquelles la démocratie ne produit pas de résultats épistémiquement supérieurs, quand elle n’en produit pas. » ; trad. IA). consulter la source
Scott L. Althaus, « Information Effects in Collective Preferences », American Political Science Review, vol. 92, n° 3, 1998, p. 545-558 (résumé) : group differences in knowledge, along with the public’s modest average level of political knowledge, can cause significant distortions in measures of collective opinion. (« Les écarts de connaissance entre groupes, joints au niveau moyen modeste de connaissance politique du public, peuvent provoquer des distorsions significatives dans la mesure de l’opinion collective. » ; trad. IA). consulter la source
Krishna K. Ladha, « The Condorcet Jury Theorem, Free Speech, and Correlated Votes », American Journal of Political Science, vol. 36, n° 3, 1992, DOI 10.2307/2111584 : le théorème survit à une corrélation modérée entre les votes. consulter la source
Albert B. Kao et Iain D. Couzin, « Decision accuracy in complex environments is often maximized by small group sizes », Proceedings of the Royal Society B, vol. 281, 2014, 20133305 (résumé) : In only a minority of environments do we observe the typical wisdom of crowds phenomenon (whereby collective accuracy increases monotonically with group size). When the wisdom of crowds is not observed, we find that a finite, and often small, group size maximizes decision accuracy. (« Ce n’est que dans une minorité d’environnements que nous observons le phénomène typique de la sagesse des foules, où l’exactitude collective croît avec la taille du groupe. Quand il n’est pas observé, une taille de groupe finie, et souvent petite, maximise l’exactitude de la décision. » ; trad. IA). consulter la source
Franz Dietrich et Kai Spiekermann, « Jury Theorems », Stanford Encyclopedia of Philosophy, 17 novembre 2021, § 3.2 : it suffices that the infinitely many individuals are competent on average, which allows for many incompetent individuals […] members are selected anonymously, rather than (for instance) by competence. Increasing group size no longer means keeping the “old” members and adding “new”, often less competent, members, but it means drawing a fully new (larger) group from the population. […] An epistemic justification points out that any proxy used for competence might be misleading. For instance, it would seem unjustified to exclude citizens without university education because they might be just as competent or more competent; excluding them might lower collective competence. (« il suffit que les individus soient compétents en moyenne, ce qui autorise de nombreux individus incompétents […] les membres sont désignés anonymement plutôt que, par exemple, selon leur compétence. Accroître la taille du groupe ne signifie plus garder les “anciens” membres et en ajouter de “nouveaux”, souvent moins compétents, mais tirer dans la population un groupe entièrement neuf et plus grand. […] Une justification épistémique fait valoir que tout indicateur de compétence peut tromper. Ainsi, il semblerait injustifié d’exclure les citoyens sans diplôme universitaire, car ils pourraient être tout aussi compétents, voire davantage ; les exclure pourrait abaisser la compétence collective. » ; trad. IA). consulter la source
Franz Dietrich et Kai Spiekermann, « Epistemic Democracy with Defensible Premises », Economics and Philosophy, vol. 29, n° 1, 2013, p. 87-120 (version MPRA, résumé) : This premise carries responsibility for the theorem’s misleading conclusion that ‘large crowds are infallible’. We prove a more useful jury theorem: under defensible premises, ‘large crowds are fallible but better than small groups’. (« Cette prémisse est responsable de la conclusion trompeuse du théorème selon laquelle “les grandes foules sont infaillibles”. Nous démontrons un théorème du jury plus utile : sous des prémisses défendables, “les grandes foules sont faillibles, mais meilleures que les petits groupes”. » ; trad. IA). consulter la source
Christian List et Robert E. Goodin, « Epistemic Democracy: Generalizing the Condorcet Jury Theorem », Journal of Political Philosophy, vol. 9, n° 3, 2001, p. 277-306, DOI 10.1111/1467-9760.00128 : extension du théorème au choix entre plusieurs options tranché à la pluralité ; il suffit que la bonne option soit, pour chacun, plus probable que chacune des mauvaises. consulter la source
Christian List, Robert C. Luskin, James S. Fishkin et Iain McLean, « Deliberation, Single-Peakedness, and the Possibility of Meaningful Democracy: Evidence from Deliberative Polls », The Journal of Politics, vol. 75, n° 1, 2013 (résumé) : Comparing preferences before and after deliberation, we find increases in proximity to single-peakedness. The increases are greater for lower- versus higher-salience issues and for individuals who seem to have deliberated more versus less effectively. (« En comparant les préférences avant et après délibération, nous observons une hausse de la proximité à l’unimodalité. Elle est plus forte pour les enjeux peu saillants que pour les enjeux très saillants, et pour les individus qui semblent avoir délibéré plus efficacement. » ; trad. IA). consulter la source
Ralf H. J. M. Kurvers et al., « Boosting medical diagnostics by pooling independent judgments », PNAS, vol. 113, n° 31, 2016, p. 8777-8782 (résumé) : Aggregating the independent judgments of doctors outperforms the best doctor in a group whenever the diagnostic accuracy of doctors is relatively similar, but not when doctors’ diagnostic accuracy differs too much. (« Agréger les jugements indépendants des médecins surpasse le meilleur médecin d’un groupe chaque fois que leurs précisions diagnostiques sont relativement proches, mais pas quand elles diffèrent trop. » ; trad. IA). consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7 : « Ils vérifient la loyauté et la clarté des questions soumises au référendum, auditionnent des experts contradictoires, et rédigent les notes citoyennes exposant, pour chaque question, les arguments opposés. […] La question est rédigée en termes neutres, selon une forme fixe déterminée par la loi organique ; elle ne suggère aucune réponse et ne fait état d’aucune conséquence présumée du vote ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 8, 3° et 4° : « Au cours de chaque cycle, ses membres délibèrent en groupes de sept, formés par tirage au sort, au sein desquels nul ne connaît l’identité des autres […] Les listes des groupes sont agrégées selon une méthode publique qui donne à chaque groupe un poids égal ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 9, 1° : « Chaque tirage au sort s’opère sur une liste arrêtée et scellée avant le tirage, au moyen d’un aléa produit en public, que nul ne peut maîtriser seul, et d’un programme dont le code source est publié ». consulter la source
Version 1 du 21 octobre 2026 : première publication.
Le versant sombre, dans le Lexique du Pouvoir : L’excès de démocratie · La fabrique du doute · L’expertocratie · La chambre d’écho
La riposte, dans l’Autodéfense : « Les gens sont trop bêtes : 50 abrutis l’emporteront toujours sur 10 esprits éclairés » · « L’intelligence collective, c’est une utopie de start-up » · « Le tirage au sort, c’est confier le pays à des incompétents » · « Budget, nucléaire, géopolitique : c’est trop complexe pour le peuple »
Ce que nous instituons : Constitution, titre II, art. 7 : les Formulateurs · Constitution, titre II, art. 8 : l’Agora citoyenne · Constitution, titre II, art. 9 : le peuple souverain, cinquième cercle
Pour agir : les questions au peuple · l’Université populaire de l’intelligence collective · rejoindre le #PIC
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