La captation des mots Le 26 mai 2015, le juge des référés de Paris laisse l’UMP devenir « Les Républicains », marque enregistrée à l’INPI. Motif : le signe est « suffisamment arbitraire » pour que le « consommateur moyen » y reconnaisse l’origine d’un produit.
Un nom commun devenait un signe arbitraire, et le citoyen un consommateur moyen. Le procédé : prendre un mot de tous, le charger d’une morale que nul n’a votée, puis s’en servir pour trier.
Rousseau définissait la république sans vertu ajoutée : « tout État régi par des lois, sous quelque forme d’administration que ce puisse être ». Un contenant, non un credo : Pyongyang s’appelle république.
La Constitution de 1958 dit ce qui est opposable : une République « indivisible, laïque, démocratique et sociale », et des partis qui « se forment et exercent leur activité librement » pourvu qu’ils respectent la souveraineté nationale et la démocratie. Ces principes ont un juge.
L’« arc républicain » et les « valeurs républicaines » qui servent à exclure n’ont ni liste, ni vote, ni juge.
Tocqueville a décrit l’outil en 1840 : « Un mot abstrait est comme une boîte à double fond : on y met les idées que l’on désire, et on les en retire sans que personne le voie. »
Camus, en 1944, en a donné la maxime : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » L’adversaire qu’on devait réfuter devient un intrus qu’on se dispense d’entendre : le débat est gagné avant d’être ouvert.
La parade du #PIC tient en une question, posée tout haut : lesquelles, votées par qui, opposables devant qui ? Sa Constitution d’urgence ne se réclame pas d’un mot : elle organise le passage de la République à la Démocratie, d’un nom à un pouvoir.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Les Français sont trop divisés pour écrire une Constitution ensemble », « Islande, Porto Alegre, Convention climat : tout a échoué », « Vous n’avez pas de programme : c’est un chèque en blanc », « L’intelligence collective, c’est du socialisme », « Votre Démocratie française abolit la République », « Le référendum d’initiative partagée existe déjà : votre RIC est inutile », « Vous vous servez de l’élection pour abattre les institutions », « Vous n’êtes pas républicains : vous moquez les valeurs républicaines ».
Pour aller plus loin
Le premier à avoir décrit le phénomène l’a vu dans une guerre civile.
En 427 avant notre ère, Corcyre se déchire entre démocrates et oligarques, et Thucydide note au livre III de sa Guerre du Péloponnèse : « En voulant justifier des actes considérés jusque-là comme blâmables, on changea le sens ordinaire des mots. »
L’audace devient dévouement, la prudence lâcheté. L’historien ne dit pas que la violence a perverti le langage ; il dit que le changement des mots en a été l’instrument. Tocqueville, en 1840, en a démonté la mécanique démocratique avec la « boîte à double fond ».
Orwell, en 1946, dans « Politics and the English Language », en a donné la raison : pour un mot comme démocratie, « non seulement il n’existe aucune définition admise, mais toute tentative d’en établir une se heurte à une résistance de toutes parts » (notre traduction).
Parce qu’appeler un pays démocratique revient à le louer, écrit-il, les défenseurs de tous les régimes s’en réclament, et craignent de devoir y renoncer si le mot recevait un sens précis.
Un an plus tard, le philologue Victor Klemperer publiait LTI, journal de la langue du Troisième Reich : la démonstration la plus noire de ce que peut une grammaire.
La meilleure objection est savante. En 1956, le philosophe Walter Bryce Gallie a qualifié certains concepts, la démocratie, la justice sociale, l’art, d’« essentiellement contestés » : leur sens n’est pas fixé parce que leur usage consiste précisément à se le disputer.
Dès lors, la « captation » ne serait que le nom qu’on donne à la définition de l’adversaire. Et le #PIC n’y échappe pas : il assume le mot populisme en bonne part et redéfinit la République. L’objection mérite d’être accordée, puis tranchée.
La dispute sur les mots est la vie même de la politique ; la captation commence quand la dispute cesse, quand le mot n’est plus un objet de débat mais un filtre qui décide qui peut débattre.
Le critère tient en 3 questions : le sens est-il écrit, a-t-il été voté, quelqu’un peut-il le faire juger ? La redéfinition que propose le #PIC est écrite dans un texte soumis au référendum ; l’« arc républicain » ne l’est nulle part.
Le droit français offre la contre-épreuve. La loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République impose aux associations qui sollicitent une subvention un « contrat d’engagement républicain ».
Saisi, le Conseil constitutionnel (décision n° 2021-823 DC du 13 août 2021) fait ce que le discours ne fait jamais : il énumère.
Les obligations sont de respecter la liberté, l’égalité, la fraternité, la dignité de la personne humaine et les symboles de la République, de ne pas remettre en cause la laïcité, de s’abstenir d’actions portant atteinte à l’ordre public ; il ajoute une réserve, le retrait d’une subvention ne pouvant conduire à rembourser des sommes versées avant le manquement.
Qu’on approuve ou non le dispositif, la démonstration est faite : dès qu’il entre dans la loi, le mot « républicain » reçoit un contenu et un juge. Ailleurs, le procédé se fait acronyme.
Le 26 octobre 2001, les États-Unis promulguent une loi de surveillance intitulée Uniting and Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism, soit « USA PATRIOT Act » : voter contre, c’était voter contre le patriote.
Le nom était un argument placé à l’endroit exact où le débat aurait dû avoir lieu.
La notion a ses limites. Toute polysémie n’est pas une manœuvre, et à force de soupçonner chaque mot on finit par ne plus pouvoir parler. La captation ne vient pas seulement d’en haut : les militants de toutes causes s’y adonnent, et le #PIC n’en est pas indemne.
Enfin, l’exemple des « Républicains » que rappelle l’entrée tient au droit des marques, qui juge des signes et non des idées : le juge n’a pas capté le mot, il a appliqué un code qui ne connaît que des produits.
C’est justement ce qui est instructif. Le droit sait protéger un nom comme une propriété ; il ne sait pas le rendre à l’usage commun.
La Constitution d’urgence répond par 2 dispositifs. Son Titre V, article 4 récuse en toutes lettres « la notion d’un « arc » hors duquel certaines opinions seraient proscrites » : le mot qui trie est désarmé par le texte suprême.
Et parce que dans une démocratie référendaire la bataille des mots se livre d’abord dans la question posée, ce sont les Formulateurs, citoyens tirés au sort, qui arrêtent un libellé rédigé « en termes neutres », sous le contrôle d’un juge saisi par tout électeur. L’Autodéfense discute l’objection selon laquelle qui écrit la question écrit la réponse.
Il reste une hypothèse que le mouvement assume : qu’un corps tiré au sort, parce qu’il n’a pas de clientèle à flatter, résiste mieux qu’un gouvernement à la tentation de nommer à sa convenance. Thucydide aurait peut-être souri.
Mais on ne rend pas les mots à tous sans confier leur garde à n’importe qui.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, livre III, chapitre LXXXII (guerre civile de Corcyre, 427 av. J.-C.), traduction française reproduite sur le site de Philippe Remacle : « En voulant justifier des actes considérés jusque-là comme blâmables, on changea le sens ordinaire des mots. L’audace irréfléchie passa pour un courageux dévouement à l’hétairie ; la précaution prudente pour une lâcheté qui se couvre de beaux dehors. ». consulter la source
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II (1840), première partie, chapitre XVI, « Comment la démocratie américaine a modifié la langue anglaise » : « Un mot abstrait est comme une boîte à double fond ; on y met les idées que l’on désire, et on les en retire sans que personne le voie. ». consulter la source
George Orwell, « Politics and the English Language », Horizon, 1946 ; texte publié par l’Orwell Foundation : « In the case of a word like democracy, not only is there no agreed definition, but the attempt to make one is resisted from all sides. It is almost universally felt that when we call a country democratic we are praising it » (Pour un mot comme démocratie, non seulement il n’existe aucune définition admise, mais toute tentative d’en établir une se heurte à une résistance de toutes parts. Presque tout le monde sent que qualifier un pays de démocratique, c’est en faire l’éloge ; notre traduction). consulter la source
États-Unis, Public Law 107-56 du 26 octobre 2001, section 1, « Short title » : « This Act may be cited as the “Uniting and Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism (USA PATRIOT ACT) Act of 2001” » (La présente loi peut être citée sous le titre de loi de 2001 pour unir et renforcer l’Amérique en fournissant les outils appropriés requis pour intercepter et entraver le terrorisme, dite USA PATRIOT ACT ; notre traduction). consulter la source
Conseil constitutionnel, décision n° 2021-823 DC du 13 août 2021, loi confortant le respect des principes de la République, paragraphe 20 : « Il résulte des termes mêmes des dispositions contestées que les obligations prévues au titre de ce contrat sont celle de respecter les principes de liberté, d’égalité, de fraternité et de dignité de la personne humaine, ainsi que les symboles de la République au sens de l’article 2 de la Constitution ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article 4 : « La Démocratie française récuse la notion d’un « arc » hors duquel certaines opinions seraient proscrites. Le régime étant par nature agonistique, aucune sensibilité ne peut être bannie du débat au motif qu’elle déplaît à ceux qui gouvernent. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.
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Du même tonneau, dans le Lexique : La démocratie (le mot-alibi du Pouvoir)
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Nommer le procédé, c’est déjà s’en déprendre.

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