On vous dit :
« En refusant le cordon sanitaire, vous légitimez les extrêmes. Karl Popper l’a démontré : une tolérance illimitée conduit à la disparition de la tolérance. Weimar est morte d’avoir laissé entrer dans le jeu ceux qui voulaient le détruire. »
Voici ce que vous pouvez répondre
Popper est le bon arbitre, à condition de le lire jusqu’au bout. Il écrit que la tolérance illimitée détruit la tolérance ; mais il ajoute qu’il ne faut pas toujours interdire les idées intolérantes : tant qu’on peut les contrer par l’argument et l’opinion publique, les faire taire serait « très imprudent ». Son critère, c’est le refus de l’argument et le recours aux poings. C’est le nôtre.
Nous sommes intraitables sur les règles : la non-violence, le référendum, la dignité de la personne, que notre Constitution met hors d’atteinte de toute révision. Nous restons ouverts sur les opinions. Le cordon sanitaire trie des partis ; nous jugeons des comportements.
Une philosophe de gauche, Chantal Mouffe, l’écrit : faire de l’adversaire le « mal » empêche de le combattre sur un terrain politique.
Sources : Karl Popper · Chantal Mouffe · Matthew Jones · Steven Levitsky et Daniel Ziblatt — le détail et les citations sont dans l’onglet « Références utiles ».
Pour aller plus loin
Le paradoxe de la tolérance est souvent cité à moitié.
Dans la note de La Société ouverte où il le formule, Popper précise aussitôt : « je n’entends pas qu’il faille toujours interdire l’expression de philosophies intolérantes ; tant que nous pouvons les contrer par l’argumentation rationnelle et les contenir par l’opinion publique, les interdire serait assurément très imprudent ».
Le droit de ne pas tolérer vise ceux qui « commencent par dénoncer toute argumentation » et apprennent à leurs partisans à répondre « par les poings ou les pistolets ». Popper désigne un comportement, pas une famille politique.
Nous assumons la démocratie militante, née de la leçon de Weimar et formulée par Karl Loewenstein en 1937.
Notre noyau intangible, calqué sur la « clause d’éternité » de la Loi fondamentale allemande, soustrait à toute révision, même référendaire, et à toute suspension en état de crise, la souveraineté du peuple, le suffrage et le référendum, le tirage au sort, la révocabilité, la collégialité, le droit de se corriger et les libertés d’opinion, d’expression et d’association, l’égalité des citoyens et la dignité de la personne (Titre XVIII, art. 3).
Et puisque Weimar est morte de l’article 48, qui permettait de gouverner par décrets, nos pouvoirs de crise ne peuvent jamais suspendre la Constitution ni interrompre le référendum (Titre II, art. 11).
Notre Abécédaire le résume : défendre les règles du jeu est légitime, protéger les joueurs en place revient à « truquer la partie ».
Pour juger un mouvement, nous proposons les critères de Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, les avocats les plus cités de la vigilance démocratique : le rejet des règles du jeu, le déni de légitimité des adversaires, la tolérance envers la violence, la volonté de restreindre les libertés des opposants et des médias. Ce sont des comportements. Appliquons-les à tous, nous compris.
Chantal Mouffe, qu’on ne peut soupçonner de complaisance envers la droite radicale, reproche à la condamnation morale de l’« extrême droite » de ne pas aider à comprendre son succès et d’empêcher de la combattre politiquement.
Son agonisme a pourtant une limite, que nous faisons nôtre : l’adversaire légitime est celui qui accepte les principes de liberté et d’égalité.
Les travaux empiriques, eux, sont partagés : Joost van Spanje montre que le boycott d’un parti ne l’affaiblit électoralement que si les partis établis reprennent en même temps ses positions. Le cordon ne fait pas disparaître des idées, il les déplace.
Les relances probables
« Donc vous parleriez avec n’importe quel parti ? »
Nous parlons à des citoyens et nous soumettons toute question au peuple. Nous ne passons aucun accord de programme avec qui que ce soit, puisque nous n’avons pas de programme (Protocole, Titre I, art. 6).
« Weimar, justement : Hitler est arrivé au pouvoir légalement. »
Et il a gouverné par l’article 48, par décrets. Notre Constitution interdit que des pouvoirs de crise suspendent la Constitution, interrompent le référendum ou touchent aux libertés ; et son noyau intangible ne peut être aboli par personne, pas même par une majorité.
« Mouffe veut une frontière entre le peuple et l’oligarchie : elle est populiste. »
Nous lui empruntons l’agonisme, le conflit réglé entre adversaires légitimes, pas sa stratégie populiste. Notre unité ne se fait pas contre un ennemi, mais sur une manière de décider.
« L’arc républicain, c’est simplement la défense des valeurs républicaines. »
Les valeurs républicaines écrites, nous les gardons : la devise, la laïcité, la Déclaration de 1789 et le Préambule de 1946, que notre Constitution d’urgence conserve (Constitution d’urgence, Titre I, articles 1 et 2). Elles ont un texte et un juge. L’« arc », lui, n’a ni l’un ni l’autre : personne ne l’a voté, personne ne peut en appeler, et notre texte en récuse la notion (Constitution d’urgence, Titre V, article 4). Demandez simplement : quelle valeur écrite violons-nous ?
Les pièges à éviter
- N’affirmez pas que « le cordon sanitaire renforce toujours les extrêmes » : les études sont partagées, et l’adversaire citera les contre-exemples.
- Ne citez jamais Popper à moitié, dans un sens ou dans l’autre : lisez la phrase entière.
- Ne laissez jamais entendre un rapprochement avec un parti hors de la procédure de l’article 8 du Titre IV du Protocole : une alliance porte sur un objet précis, se décide en plénière et se publie ; elle n’est ni une fusion ni une caution.
- Ne dites pas que Mouffe refuse toute exclusion : son agonisme suppose l’adhésion à la liberté et à l’égalité.
Pour prolonger
Dans l’Abécédaire et le Lexique du Pouvoir :
- Le paradoxe de la tolérance
- La démocratie militante
- Le tirage au sort
- La révocabilité
- La clause d’éternité
- La démocratie agonistique
- Le populisme
- La laïcité
Dans nos textes :
- Constitution d’urgence, titre XVIII, art. 3 : le noyau intangible : ce que le peuple lui-même ne peut abolir
- Constitution d’urgence, titre II, art. 11 : les pouvoirs de crise et leurs bornes
- Préambule fondateur — Du passage de la République à la Démocratie
- Protocole, titre I, art. 6 : le refus du programme
Dans l’Autodéfense :
Références utiles
Les citations, les ouvrages, les études et les chiffres sur lesquels repose cette réponse, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et répondre à qui vous demandera d’où vous tenez vos arguments.
Karl Popper, The Open Society and Its Enemies, vol. 1, The Spell of Plato, Routledge, 1945, chap. 7, note 4 (trad. fr. La Société ouverte et ses ennemis, Seuil) ; texte recopié depuis Wikipédia, article « Paradox of tolerance » : « Unlimited tolerance must lead to the disappearance of tolerance. […] In this formulation, I do not imply, for instance, that we should always suppress the utterance of intolerant philosophies; as long as we can counter them by rational argument and keep them in check by public opinion, suppression would certainly be most unwise. But we should claim the right to suppress them if necessary even by force; for it may easily turn out that they are not prepared to meet us on the level of rational argument, but begin by denouncing all argument; they may forbid their followers to listen to rational argument, because it is deceptive, and teach them to answer arguments by the use of their fists or pistols. — Notre traduction : « La tolérance illimitée doit conduire à la disparition de la tolérance. […] Par cette formulation, je n’entends pas, par exemple, qu’il faille toujours interdire l’expression de philosophies intolérantes ; tant que nous pouvons les contrer par l’argumentation rationnelle et les contenir par l’opinion publique, les interdire serait assurément très imprudent. Mais nous devons revendiquer le droit de les supprimer, au besoin même par la force ; car il peut aisément se révéler qu’elles ne sont pas disposées à nous rencontrer sur le terrain de l’argumentation rationnelle, mais commencent par dénoncer toute argumentation ; elles peuvent interdire à leurs partisans d’écouter l’argumentation rationnelle, parce qu’elle serait trompeuse, et leur apprendre à répondre aux arguments par les poings ou les pistolets. ». consulter la source
Chantal Mouffe, « Why the left needs a political adversary not a moral enemy », transversal texts, janvier 2001 : « the « extreme right » – a rather undifferenciated and unexamined entity- is increasingly presented as the personnification of the « evil them » against which all the good democrats should unite. […] Moreover it does not help understanding the reasons behind the increasing success of right-wing populist parties and impedes envisaging how one can struggle against them on a truly political terrain. — Notre traduction : « l’“extrême droite”, entité assez indifférenciée et jamais examinée, est de plus en plus présentée comme la personnification du “eux maléfique” contre lequel tous les bons démocrates devraient s’unir. […] En outre, cela n’aide pas à comprendre les raisons du succès croissant des partis populistes de droite, et empêche d’envisager comment les combattre sur un terrain véritablement politique. ». consulter la source
Matthew Jones, « Chantal Mouffe’s Agonistic Project: Passions and Participation », Parallax, 20 (2), 2014, p. 14-30, résumant Chantal Mouffe, The Democratic Paradox, Verso, 2000 : « whilst an adversary is still an enemy, they are now perceived as a legitimate enemy; that is to say they are an enemy that, despite what other differences may exist, shares the belief in the legitimacy of what Mouffe refers to as ‘the ethico-political principles of liberal democracy: liberty and equality’. — Notre traduction : « si l’adversaire reste un ennemi, il est désormais perçu comme un ennemi légitime, c’est-à-dire un ennemi qui, quelles que soient par ailleurs les différences, partage la croyance dans la légitimité de ce que Mouffe appelle “les principes éthico-politiques de la démocratie libérale : la liberté et l’égalité”. ». consulter la source
Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, How Democracies Die, Crown, 2018, p. 23-24 (trad. fr. La Mort des démocraties, Calmann-Lévy, 2019) ; les quatre indicateurs sont recopiés depuis le compte rendu de Duck of Minerva, mars 2018 : « 1) “rejection of (or weak commitment to) democratic rules of the game,” 2) “denial of the legitimacy of political opponents,” 3) “toleration or encouragement of violence,” and 4) “readiness to curtail civil liberties of opponents, including media” — Notre traduction : 1) le rejet des règles démocratiques du jeu (ou un faible attachement à celles-ci) ; 2) le déni de la légitimité des adversaires politiques ; 3) la tolérance ou l’encouragement de la violence ; 4) la disposition à restreindre les libertés civiles des adversaires, y compris des médias. ». consulter la source
Joost van Spanje, Controlling the Electoral Marketplace: How Established Parties React to New Parties in Western Europe, Palgrave Macmillan, 2018, introduction : « Through boycotting a party while co-opting its key policy issue positions, established parties can damage that party electorally. — Notre traduction : « En boycottant un parti tout en reprenant ses positions sur ses thèmes clés, les partis établis peuvent lui nuire électoralement. » (L’auteur y analyse la chute du Front national à 4 % en 2007.) ». consulter la source
Joost van Spanje et Wouter van der Brug, « The Party as Pariah: The Exclusion of Anti-Immigration Parties and its Effect on their Ideological Positions », West European Politics, 30 (5), 2007, p. 1022-1040. consulter la source
#PIC, Abécédaire, « La démocratie agonistique » : « D’où son refus du « cordon sanitaire » : une idée, même détestable, se défait par la réfutation au grand jour, non par l’exclusion, qui la fortifie dans l’ombre. ». consulter la source
#PIC, Abécédaire, « La démocratie militante » : « Il faut donc distinguer la défense des règles du jeu, légitime, de la protection des joueurs en place, qui revient à truquer la partie : interdire un parti non parce qu’il veut abolir le vote, mais parce qu’il risque de gagner. Le #PIC tient les deux bouts : intraitable sur les règles, absolument tolérant sur les opinions, car nulle autorité ne décidera quelles idées ont droit de cité. ». consulter la source
Constitution d’urgence, Titre XVIII, art. 3 — Du noyau intangible : « Si le peuple peut tout réviser, il est une chose qu’il ne peut pas décider : abolir son propre pouvoir de décider et de se corriger, ni la dignité qui fonde ce pouvoir. ». consulter la source
Constitution d’urgence, Titre II, art. 11 — Des pouvoirs de crise et de leurs bornes : « Ces mesures ne peuvent en aucun cas :
1° suspendre la présente Constitution, ni porter atteinte au noyau intangible défini à l’article 3 du Titre XVIII ;
2° dissoudre, suspendre ou entraver les cercles de la souveraineté, ni interrompre le droit de référendum ». consulter la source
Version 1.5 du 5 octobre 2026 — encadré « Entre nous » et réponse courte réécrits (lot 3). Version 1.4 du 2 octobre 2026 — encadré « Entre nous », adressé au militant qui porte la réponse. Version 1.3 du 27 septembre 2026 — harmonisation avec les textes validés le 27 septembre : noyau intangible élargi ; renvoi à la doctrine du second tour ; la section devient l’Autodéfense, kit de répartie du #PIC. Correction du 26 septembre 2026 : citation de la Constitution mise à jour (renvoi au Titre XVIII, article 3). Version 1.2 du 25 septembre 2026, au soir — harmonisation avec la Constitution d’urgence et le Protocole amendés le même jour (référendum engagé dès l’entrée en fonctions, engagement notarié unique, Conseil de l’Année Zéro subordonné à l’adoption, citations et chiffres vérifiés). Version 1.1 du 25 septembre 2026 — ajout de relances, de références et de développements tirés des cailloux blancs et des directs, vérifiés. Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication.
Le procédé, dans le Lexique du Pouvoir : La fenêtre d’Overton · La pensée captive · Le populisme
Le mot juste, dans l’Abécédaire : Le paradoxe de la tolérance · La démocratie militante · La clause d’éternité
Pour agir : la carte des courants de l’Observatoire · s’engager
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