Le paradoxe de la tolérance La phrase la plus citée de Karl Popper sur la tolérance est une note de bas de page, citée amputée.
Dans La Société ouverte et ses ennemis (1945), la quatrième note du chapitre sept pose le paradoxe : une tolérance illimitée conduit à la disparition de la tolérance ; il faut donc revendiquer, in the name of tolerance, the right not to tolerate the intolerant (au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer l’intolérant).
On s’arrête là, pour bannir. Popper continue pourtant : as long as we can counter them by rational argument and keep them in check by public opinion, suppression would certainly be most unwise (tant que nous pouvons leur opposer des arguments rationnels et les contenir par l’opinion publique, la répression serait assurément très malavisée).
Son seuil est le refus de l’argument : le mouvement qui interdit aux siens d’écouter et leur apprend à répondre par les poings ou le pistolet.
Popper va plus loin qu’on ne le cite, puisqu’il veut mettre « hors la loi » tout mouvement qui prêche l’intolérance ; le #PIC ne le suit pas jusque-là, et fait passer la frontière entre les moyens, pas entre les opinions.
Reste à savoir qui décide que la ligne est franchie : si c’est le pouvoir en place, la tolérance devient le plus commode des bâillons.
Le #PIC répond comme la démocratie militante qu’il assume : intraitable sur les règles, absolument tolérant sur les opinions. Sa Constitution soustrait un noyau intangible aux majorités et refonde la liberté d’expression ; le reste se débat.
D’où son refus du cordon sanitaire : on ne défend pas la société ouverte en fermant la porte à ceux qui argumentent.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Sur l’avortement ou l’immigration, vos référendums déchireront le pays », « En refusant le cordon sanitaire, vous légitimez les extrêmes ».
Pour aller plus loin
Avant d’être un paradoxe, l’intolérance envers les intolérants a été une doctrine tranquille.
John Locke, dans sa Lettre sur la tolérance de 1689, plaide pour que les sectes chrétiennes se supportent les unes les autres, puis trace la frontière : « ceux qui nient l’existence d’un Dieu, ne doivent pas être tolérés », parce que les promesses et les serments « n’engagent point les athées » (traduction de Jean Le Clerc, 1710).
Le critère de Locke est une opinion, et une opinion supposée rendre dangereux. C’est tout l’intérêt de Karl Popper, en 1945, d’avoir déplacé la question : on ne demande plus ce que l’autre croit, mais comment il entend l’emporter.
Entre les deux, l’Europe a vu la république de Weimar mourir dans les formes légales, et Karl Loewenstein a donné en 1937 son nom à la riposte, la « démocratie militante », que la Loi fondamentale allemande inscrira en 1949 en permettant d’interdire les partis qui combattent l’ordre constitutionnel.
John Rawls, dans Théorie de la justice (1971, § 35), a fixé la version libérale la plus exigeante : la liberté de la secte intolérante ne doit être restreinte que lorsque les tolérants croient « sincèrement et avec raison » que leur propre sécurité et celle des institutions de la liberté sont en danger (notre traduction).
La note mérite d’être lue comme un texte, non comme un slogan. Elle ne traite pas d’un paradoxe mais de trois : celui de la liberté, qui, illimitée, livre le faible au fort ; celui de la tolérance ; celui de la démocratie, où la majorité peut décider qu’un tyran doit gouverner.
Le texte a d’ailleurs bougé : l’édition de 1945 ne parle que des poings ; les pistolets viennent plus tard.
Surtout, la clause qui voudrait tenir l’incitation à l’intolérance pour un crime, au même titre que l’incitation au meurtre (notre traduction), fait de la prédication un acte.
Qui en tire une licence de bannir oublie le préalable : tant que l’argument suffit, la répression serait « très malavisée » (notre traduction). Qui n’y lit que la tolérance des idées oublie la clause.
L’objection la plus forte est venue de la gauche, en 1965, avec « La tolérance répressive » d’Herbert Marcuse. Son argument mérite d’être exposé loyalement : dans une société où la parole est inégalement distribuée, la tolérance neutre protège celui qui possède déjà les journaux, et la liberté formelle devient un instrument de domination.
Sa conclusion suit : une tolérance « libératrice » signifierait « l’intolérance envers les mouvements de droite et la tolérance envers les mouvements de gauche » (notre traduction), jusque dans la discussion et la propagande.
Le diagnostic est juste, la conclusion ruineuse. Marcuse remet le tri à ceux qui prétendent connaître le sens de l’histoire, c’est-à-dire au pouvoir du jour ; et un pouvoir qui peut faire taire la droite aujourd’hui fera taire la gauche demain.
La réponse à l’inégalité de parole n’est pas le silence imposé aux uns, c’est la parole rendue aux autres : c’est exactement l’objet de la contrainte dialectique que la Constitution du #PIC impose aux médias.
2 décisions récentes montrent le critère des moyens à l’épreuve.
Le 17 janvier 2017, la Cour constitutionnelle allemande juge que le NPD poursuit des buts contraires à la Constitution, mais refuse de l’interdire, faute d’indices sérieux qu’il puisse réussir ; l’intimidation, ajoute-t-elle, relève de la police et du droit pénal.
C’est Popper appliqué : tant qu’on peut le contenir, on ne supprime pas. En France, la loi de 1936 sur les groupes de combat a été étendue en 2021 aux organisations qui provoquent à des agissements violents contre les personnes « ou les biens ».
Le 9 novembre 2023, le Conseil d’État annule la dissolution des Soulèvements de la Terre et confirme 3 autres dissolutions ; mais il admet qu’on puisse dissoudre un groupement parce qu’il « légitime publiquement » certains actes ou s’abstient de modérer les appels à la violence publiés sur ses réseaux.
La frontière glisse ainsi, par petites touches, de l’acte vers le propos sur l’acte. Et la décision de dissoudre appartient d’abord au Gouvernement, le juge ne venant qu’après : c’est la question de l’entrée, qui décide, posée dans les faits.
La Constitution du #PIC choisit la version la plus étroite du critère. Son article sur la liberté d’expression refondée ne fait exception que pour l’« appel direct à la violence ou à la commission d’un crime » et récuse l’idée d’un « arc » hors duquel certaines opinions seraient proscrites.
Le même critère gouverne la rue : aucune interdiction de manifester ne peut être fondée sur le contenu des idées exprimées, sous cette seule réserve (Titre V, article 8). Ce choix a un prix, qu’il faut nommer : il laisse passer la prédication que Popper voulait punir, et parie qu’elle se combat mieux par la contradiction garantie que par le juge.
Au paradoxe de la démocratie, elle répond par le noyau intangible : le peuple peut tout réviser, sauf son propre pouvoir de décider. Ce verrou porte sur des règles, jamais sur des opinions ; on peut plaider contre lui, on ne peut pas l’abolir par une majorité.
C’est la version constitutionnelle de l’hypothèse de Popper : une société ouverte se défend en protégeant ses procédures, non en sélectionnant ses citoyens. L’objection qu’on lui fera, qu’un tel noyau enferme le peuple, a sa réponse dans l’Autodéfense.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
John Locke, Lettre sur la tolérance, 1689, traduction de Jean Le Clerc, 1710 (Wikisource) : « Enfin, ceux qui nient l’existence d’un Dieu, ne doivent pas être tolérés, parce que les promesses, les contrats, les serments et la bonne foi, qui sont les principaux liens de la société civile, n’engagent point les athées à tenir leur parole ». consulter la source
Karl Popper, The Open Society and Its Enemies, vol. I, The Spell of Plato, Routledge, 1945, chapitre 7, note 4 (texte numérisé par la Digital Library of India) : « as long as we can counter them by rational argument and keep them in check by public opinion, suppression would certainly be most unwise. But we should claim the right even to suppress them […] We should therefore claim, in the name of tolerance, the right not to tolerate the intolerant. » (tant que nous pouvons leur opposer des arguments rationnels et les contenir par l’opinion publique, la répression serait assurément très malavisée. Mais nous devrions revendiquer le droit de les réprimer même […] Nous devrions donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer l’intolérant ; notre traduction). consulter la source
Herbert Marcuse, « Repressive Tolerance », dans R. P. Wolff, B. Moore et H. Marcuse, A Critique of Pure Tolerance, Beacon Press, 1965 : « Liberating tolerance, then, would mean intolerance against movements from the Right and toleration of movements from the Left. » (la tolérance libératrice signifierait donc l’intolérance envers les mouvements de droite et la tolérance envers les mouvements de gauche ; notre traduction). consulter la source
John Rawls, A Theory of Justice, Harvard University Press, 1971, § 35, « Toleration of the Intolerant » : « while an intolerant sect does not itself have title to complain of intolerance, its freedom should be restricted only when the tolerant sincerely and with reason believe that their own security and that of the institutions of liberty are in danger. » (si une secte intolérante n’est pas elle-même fondée à se plaindre de l’intolérance, sa liberté ne doit être restreinte que lorsque les tolérants croient sincèrement et avec raison que leur propre sécurité et celle des institutions de la liberté sont en danger ; notre traduction). consulter la source
Cour constitutionnelle fédérale d’Allemagne, communiqué n° 4/2017 sur l’arrêt du 17 janvier 2017, 2 BvB 1/13 (NPD) : « If, on the contrary, the acts of a party do not even suggest that it might possibly succeed in achieving its anti-constitutional aims, it is not necessary to protect the Constitution preventively by prohibiting the party. » (si, au contraire, les actes d’un parti ne laissent même pas supposer qu’il pourrait parvenir à ses fins anticonstitutionnelles, il n’est pas nécessaire de protéger préventivement la Constitution en interdisant ce parti ; notre traduction). consulter la source
Conseil d’État, « Soulèvements de la Terre, GALE, Alvarium, CRI : le Conseil d’État précise les critères justifiant la dissolution d’une association ou d’un groupement », 9 novembre 2023 : « Le Conseil d’État rappelle qu’une mesure de dissolution porte une atteinte grave à la liberté d’association, principe fondamental reconnu par les lois de la République. Elle ne peut donc être mise en œuvre que pour éviter des troubles graves à l’ordre public. ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article 4 : « Nul ne peut être inquiété pour l’expression d’une opinion, sauf appel direct à la violence ou à la commission d’un crime. La Démocratie française récuse la notion d’un « arc » hors duquel certaines opinions seraient proscrites. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Correction du 26 septembre 2026 : la note de Popper est citée plus complètement. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant sombre, dans le Lexique du Pouvoir : La pensée captive · Les procédures-bâillons · La fenêtre d’Overton · La reductio ad Hitlerum
La riposte, dans l’Autodéfense : « En refusant le cordon sanitaire, vous légitimez les extrêmes » · « Sur l’avortement ou l’immigration, vos référendums déchireront le pays »
Ce que nous instituons : Constitution, titre V, art. 4 : la liberté d’expression refondée
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