La pensée systémique et les points de levier Un jour du milieu des années 1990, au cours d’une réunion sur le nouveau régime du commerce mondial, l’analyste américaine Donella Meadows se lève, marche jusqu’au tableau et écrit une liste : les endroits où intervenir dans un système, du moins efficace au plus efficace.
En bas, les paramètres : taxes, subventions, normes, la matière de toutes les campagnes électorales. Nous leur consacrons, estime-t-elle, 99 % de notre attention, pour très peu d’effet. En haut, les règles du jeu, les buts du système, et le paradigme dont il procède.
Changer les mains qui tournent les robinets, écrit-elle, change peu de chose si les robinets restent branchés sur la même plomberie. Toute l’alternance tient dans cette image : un programme règle les robinets, une Constitution redessine la plomberie.
Le sommet de la liste porte un nom que Thomas Kuhn a rendu célèbre : le paradigme. En 1962, l’historien des sciences montrait qu’un cadre de pensée ne cède pas à la première objection ; il tombe quand s’accumulent des anomalies qu’il ne sait plus expliquer, et qu’un autre cadre est prêt à prendre le relais.
Notre époque en offre une de taille. Jamais l’individu ne s’est cru si libre ; jamais les citoyens n’ont eu tant de mal à se coaliser. Chacun vit dans sa monade, connecté à tout et relié à personne. L’hypothèse du #PIC : cette atomisation profite à ce qui est déjà organisé, sans que personne ait besoin de la vouloir.
Le #PIC n’a pas de programme. Il agit sur les leviers du haut, les règles avec la Constitution d’urgence, le paradigme avec l’intelligence collective, et il sème en bas des cercles locaux qui rendent le système actuel un peu moins indispensable chaque jour.
C’est plus long. Mais un système ne craint pas les programmes : il les héberge.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Vous êtes des complotistes », « Vous n’avez pas de programme : c’est un chèque en blanc », « Le système s’effondrera de lui-même : construisons local, pas l’Élysée », « Les Français ne se parlent plus : délibérer ensemble est impossible », « Votre jargon pseudo-savant cache des idées minces », « Vous vous servez de l’élection pour abattre les institutions ».
Pour aller plus loin
La liste a une généalogie : Meadows s’est formée auprès de Jay Forrester, au MIT, d’où sort en 1972 le rapport au Club de Rome sur les limites de la croissance, dont elle est la principale rédactrice. Thinking in Systems, publié en 2008 après sa mort, en tire la leçon : la structure d’un système produit son comportement. Sa version de 1999 range 12 leviers par efficacité croissante. Les paramètres arrivent bons derniers, et le remplacement des élus avec eux : d’autres mains sur « les mêmes vieux robinets, raccordés au même vieux système, tournés selon les mêmes informations, les mêmes buts et les mêmes règles », et « le système ne changera pas beaucoup » (trad. IA). Plus haut, les boucles de rétroaction, dont la démocratie, qu’elle décrit comme la correction du gouvernement par le peuple ; plus haut encore, les règles : « le pouvoir sur les règles est le vrai pouvoir », et la Constitution fixe « les règles qui servent à écrire les règles » (trad. IA).
Au-dessus des règles, les buts ; au-dessus des buts, le paradigme, ces évidences qu’on n’énonce jamais. Meadows renvoie ici à Kuhn, qui osait lui-même le parallèle politique : les révolutions politiques commencent quand grandit le sentiment que les institutions existantes « ont cessé de répondre de manière adéquate aux problèmes posés par un environnement qu’elles ont en partie créé » (trad. IA). La méthode, Meadows la résume d’après Kuhn : montrer sans relâche les anomalies de l’ancien paradigme, parler soi-même depuis le nouveau, s’adresser au « vaste terrain du milieu » des esprits ouverts (trad. IA). Montrer les anomalies est le métier des Cassandre, et Meadows range la protection des lanceurs d’alerte parmi les rétroactions qui permettent à un système de se corriger. Parler depuis le nouveau paradigme suppose de l’avoir écrit.
Le diagnostic vaut pour ceux qui ont gagné. L’historien Quinn Slobodian a montré comment Hayek et ses pairs, réunis notamment au Mont-Pèlerin en 1947, ont travaillé à encastrer le marché dans des traités et des juridictions hors d’atteinte des électeurs (voir les globalistes) : un travail sur les règles. Milton Friedman en livre l’autre versant, le paradigme, dans la préface de 1982 à Capitalisme et liberté : seule une crise, réelle ou perçue, produit un vrai changement, et l’on agit alors avec les idées disponibles ; leur rôle était de tenir prêtes des solutions de rechange jusqu’à ce que l’impossible devienne inévitable. Rien de caché : des livres, des colloques, des traités. C’est un plan au sens systémique, et le #PIC ne lui oppose pas un contre-programme.
Vient alors le paradoxe. Notre époque se dit libérée : les appartenances héritées ont été déconstruites, chacun choisit sa vie et son identité. Or L’Archipel français de Jérôme Fourquet (2019) dessine, selon les mots de son éditeur, « un archipel d’îles s’ignorant les unes les autres », où les coalitions larges sont devenues impossibles. Christopher Lasch en 1979, Alain Ehrenberg en 1998, Zygmunt Bauman en 2000 avaient décrit l’envers de cette émancipation : un moi fragile, suspendu au regard d’autrui, épuisé de devoir être soi, et un individu devenu le pire ennemi du citoyen. Les mécanismes, eux, sont documentés. Une présentation interne de Facebook datée de 2018, révélée en 2020 par le Wall Street Journal, l’écrivait : « nos algorithmes exploitent l’attirance du cerveau humain pour la division » (trad. IA). D’autres ingénieries s’exercent à visage découvert (voir l’ingénierie sociale). Le #PIC ne regrette pas une France uniforme : il demande qu’on puisse encore décider ensemble sans se ressembler, ce qu’il appelle la convergence des verticalités.
En 1714, Leibniz écrit que les monades « n’ont point de fenêtres, par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir » ; chacune voit la même ville sous son angle, si bien qu’il y a « comme autant de différents univers ». Leur accord, Dieu l’a réglé d’avance ; transposée, l’image dit que des existences sans fenêtres ne se coordonnent pas elles-mêmes. En 1971, le romancier Robert Silverberg nomme « monades urbaines » des tours de 1 000 étages (Les Monades urbaines), où les tabous sont abolis et où l’inadapté est rééduqué ou jeté dans le recycleur qui alimente la tour en énergie. La liberté des mœurs y est totale ; celle de partir, nulle. Notre hypothèse, et ce n’est qu’une hypothèse : la liberté de chacun, si elle ne s’organise pas, devient la matière première de la division de tous. Nul chef d’orchestre caché n’y est requis ; il suffit de structures qui en vivent, à découvert, et qui, elles, restent d’un seul bloc. Chacun a son profil, sa voix, son image, et l’incarnation semble partout ; elle manque là où elle compte, dans un corps politique capable d’agir.
La meilleure objection vient de la pensée complexe. Edgar Morin appelle écologie de l’action le fait que toute action « échappe à la volonté de son auteur en entrant dans le jeu des inter-rétro-actions du milieu où elle intervient ». Meadows elle-même prévenait que plus le levier est haut, plus le système résiste. L’objection porte, et le #PIC en fait une règle : sa Constitution n’est pas « gravée dans un marbre immuable », le peuple garde le droit permanent de la corriger, et la question de sa révision lui est posée de plein droit tous les 7 ans (titre XVIII, article 2). Le levier suprême, chez Meadows, est la capacité de ne tenir aucun paradigme pour vrai ; c’est pourquoi les concepts du #PIC se donnent pour des hypothèses. Quant au soupçon de complotisme, la pensée systémique en est l’antidote : elle explique des effets que personne n’a voulus par des structures que chacun peut voir.
Reste à savoir comment un régime cède. Frank Geels distingue des niches protégées où s’inventent les pratiques nouvelles, un régime de règles, d’habitudes et d’intérêts installés, et un paysage de pressions lentes qui le fragilisent ; la bascule survient quand la crise du régime rencontre des niches assez mûres pour prendre le relais. Sa revue de 2019 y fait entrer le pouvoir et l’innovation venue de la base. Limite loyale : ces travaux portent sur l’énergie, les transports ou l’alimentation, et leur transposition au politique reste une analogie. Les Gilets jaunes, dont le #PIC respecte le courage, ont exercé une pression immense ; le jour où certains d’entre eux approchèrent l’Élysée, la brèche était ouverte, et aucun texte n’était prêt à y passer. Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie 2009, plaidait pour une gouvernance à plusieurs centres et pour des politiques qui favorisent « des institutions qui font ressortir le meilleur des êtres humains » plutôt que de pousser du coude des individus supposés égoïstes (trad. IA).
D’où la double action du #PIC. En haut, les leviers que Meadows place au sommet : les règles, avec une Constitution dont aucune révision ne pourra être adoptée sans le peuple (titre XVIII, article premier) ; le pouvoir de changer ces règles, rendu aux citoyens par le référendum d’initiative citoyenne ; le but du système, qu’il veut faire passer de l’élection de ceux qui gouvernent à la décision de ceux qui sont gouvernés ; le paradigme enfin, l’intelligence collective, soumis au critère que Kuhn tenait pour le plus haut, « l’assentiment de la communauté concernée » (trad. IA) : le référendum. Les révolutions politiques, notait Kuhn, veulent changer les institutions « par des voies que ces institutions elles-mêmes interdisent » (trad. IA) ; l’involution emprunte celles qu’elles permettent. En bas, des niches : cercles locaux, RIC spontanés, subsidiarité ascendante pratiquée avant d’être instituée. Elles ne renversent rien ; elles apprennent à se passer de ce qui est en place. Un paradigme ne se décrète pas : il s’installe quand assez de gens l’ont déjà essayé.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Gottfried Wilhelm Leibniz, La Monadologie (1714), § 7 et § 57, texte établi par Émile Boutroux, Paris, Delagrave, 3ᵉ éd., 1892, p. 141-192, Wikisource : « Les Monades n’ont point de fenêtres, par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir. » ; « comme une même ville regardée de différents côtés paraît toute autre, et est comme multipliée perspectivement ; il arrive de même, que par la multitude infinie des substances simples, il y a comme autant de différents univers, qui ne sont pourtant que les perspectives d’un seul selon les différents points de vue de chaque Monade. ». consulter la source
Thomas S. Kuhn, The Structure of Scientific Revolutions, Chicago, University of Chicago Press, 1962 ; 2ᵉ éd. augmentée, 1970, chapitre IX, « The Nature and Necessity of Scientific Revolutions », p. 92-94 (trad. française : La Structure des révolutions scientifiques, Flammarion, 1972) ; copie PDF de la 2ᵉ édition sur un serveur de l’université Paris-Saclay (LRI) : « Political revolutions are inaugurated by a growing sense, often restricted to a segment of the political community, that existing institutions have ceased adequately to meet the problems posed by an environment that they have in part created. » ; « Political revolutions aim to change political institutions in ways that those institutions themselves prohibit. » ; « As in political revolutions, so in paradigm choice—there is no standard higher than the assent of the relevant community. » (Les révolutions politiques commencent par le sentiment croissant, souvent limité à une fraction de la communauté politique, que les institutions existantes ont cessé de répondre de manière adéquate aux problèmes posés par un environnement qu’elles ont en partie créé. Les révolutions politiques visent à changer les institutions politiques par des voies que ces institutions elles-mêmes interdisent. Comme dans les révolutions politiques, il n’existe pas, dans le choix d’un paradigme, de critère plus élevé que l’assentiment de la communauté concernée ; trad. IA). consulter la source
Donella H. Meadows, « Leverage Points: Places to Intervene in a System », The Sustainability Institute, 1999 (première version : « Places to Intervene in a System », Whole Earth, 1997), points 12, 5 et 2 de la liste ; texte intégral sur donellameadows.org (The Donella Meadows Project, Academy for Systems Change) : « Probably 90, no 95, no 99 percent of our attention goes to parameters, but there’s not a lot of leverage in them. » ; « Power over the rules is real power. That’s why lobbyists congregate when Congress writes laws, and why the Supreme Court, which interprets and delineates the Constitution — the rules for writing the rules — has even more power than Congress. » ; « In a nutshell, you keep pointing at the anomalies and failures in the old paradigm, you keep coming yourself, and loudly and with assurance from the new one, you insert people with the new paradigm in places of public visibility and power. » (Nous consacrons probablement quatre-vingt-dix, non, quatre-vingt-quinze, non, quatre-vingt-dix-neuf pour cent de notre attention aux paramètres, mais ils offrent peu de levier. Le pouvoir sur les règles est le vrai pouvoir. C’est pourquoi les lobbyistes se pressent quand le Congrès écrit les lois, et pourquoi la Cour suprême, qui interprète et délimite la Constitution, les règles qui servent à écrire les règles, a plus de pouvoir encore que le Congrès. En un mot, on ne cesse de montrer les anomalies et les échecs de l’ancien paradigme, on parle soi-même, haut et avec assurance, depuis le nouveau, on place des gens porteurs du nouveau paradigme aux endroits de visibilité publique et de pouvoir ; trad. IA). consulter la source
Edgar Morin, cité par Jean-Louis Le Moigne, « L’Intelligence de l’Action appelle l’exercice de la Pensée Complexe. Pragmatique et Épistémique sont inséparables », Synergies Monde, n° 6, 2009, p. 23-48, GERFLINT : « Toute action échappe à la volonté de son auteur en entrant dans le jeu des inter-rétro-actions du milieu où elle intervient. Tel est le principe propre à l’écologie de l’action … L’écologie de l’action c’est en somme tenir compte de la complexité qu’elle suppose, c’est-à-dire aléa, hasard, initiative, décision, inattendu, imprévu, conscience des dérives et des transformations … ». consulter la source
Elinor Ostrom, « Beyond Markets and States: Polycentric Governance of Complex Economic Systems », conférence Nobel, Stockholm, 8 décembre 2009, conclusion ; publiée dans l’American Economic Review, vol. 100, n° 3, juin 2010 ; texte sur nobelprize.org : « Designing institutions to force (or nudge) entirely self-interested individuals to achieve better outcomes has been the major goal posited by policy analysts for governments to accomplish for much of the past half century. Extensive empirical research leads me to argue that instead, a core goal of public policy should be to facilitate the development of institutions that bring out the best in humans. » (Concevoir des institutions pour contraindre, ou pousser du coude, des individus entièrement égoïstes à obtenir de meilleurs résultats a été, pendant l’essentiel du dernier demi-siècle, l’objectif majeur que les analystes des politiques publiques ont assigné aux gouvernements. De nombreuses recherches empiriques me conduisent à soutenir qu’au contraire, un objectif central des politiques publiques devrait être de faciliter le développement d’institutions qui font ressortir le meilleur des êtres humains ; trad. IA). consulter la source
Jérôme Fourquet, L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée, Paris, Seuil, 2019 (paru le 7 mars 2019, prix du livre politique 2019) ; présentation de l’éditeur, seuil.com : « Et lorsque l’analyste s’essaie à rendre compte de la dynamique de cette métamorphose, c’est un archipel d’îles s’ignorant les unes les autres qui se dessine sous les yeux fascinés du lecteur. » ; « À la lumière de ce bouleversement sans précédent, on comprend mieux la crise que traverse notre système politique : dans ce contexte de fragmentation, l’agrégation des intérêts particuliers au sein de coalitions larges est tout simplement devenue impossible. ». consulter la source
Frank W. Geels, « Socio-technical transitions to sustainability: a review of criticisms and elaborations of the Multi-Level Perspective », Current Opinion in Environmental Sustainability, vol. 39, 2019, p. 187-201 ; résumé de l’auteur sur le portail de recherche de l’université de Manchester : « This article discusses the socio-technical transition literature, particularly the Multi-Level Perspective, which investigates the fundamental changes in (energy, transport, housing, agro-food) systems that are needed to address persistent sustainability problems. » ; « (1) politics and power, (2) cultural discourse and framing struggles, (3) grassroots innovation, (4) multiple transition pathways, (5) incumbent firm resistance and reorientation, (6) destabilization and decline, (7) policy analysis » (Cet article examine la littérature sur les transitions sociotechniques, en particulier la perspective multi-niveaux, qui étudie les changements fondamentaux des systèmes (énergie, transport, logement, agroalimentaire) nécessaires pour répondre à des problèmes de durabilité persistants ; (1) la politique et le pouvoir, (2) le discours culturel et les luttes de cadrage, (3) l’innovation venue de la base, (4) la pluralité des trajectoires de transition, (5) la résistance et la réorientation des entreprises en place, (6) la déstabilisation et le déclin, (7) l’analyse des politiques publiques ; trad. IA). consulter la source
Jeff Horwitz et Deepa Seetharaman, « Facebook Executives Shut Down Efforts to Make the Site Less Divisive », The Wall Street Journal, 26 mai 2020 ; article reproduit parmi les pièces d’une audition de la commission de l’énergie et du commerce de la Chambre des représentants des États-Unis, 24 juin 2020, docs.house.gov : « “Our algorithms exploit the human brain’s attraction to divisiveness,” read a slide from a 2018 presentation. “If left unchecked,” it warned, Facebook would feed users “more and more divisive content in an effort to gain user attention & increase time on the platform.” » (« Nos algorithmes exploitent l’attirance du cerveau humain pour la division », disait une diapositive d’une présentation de 2018. « Si rien n’est fait », avertissait-elle, Facebook servirait à ses utilisateurs « des contenus de plus en plus clivants pour capter leur attention et augmenter le temps passé sur la plateforme » ; trad. IA). consulter la source
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Ce que nous instituons : Constitution, titre XVIII, art. 1 : l’initiative et l’adoption de la révision · Constitution, titre XVIII, art. 2 : le droit au tâtonnement et la révision périodique · Constitution, titre VII, art. 1 : le principe de subsidiarité ascendante
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