Lexique du Pouvoir · Les opérations psychologiques

Les opérations psychologiques Le sigle sonne comme un film d’espionnage ; c’est un article de doctrine.

Depuis 2003, l’OTAN définit les opérations psychologiques comme des activités psychologiques planifiées, qui emploient la communication et d’autres moyens, dirigées vers des publics approuvés pour influencer leurs perceptions, leurs attitudes et leurs comportements au service d’objectifs politiques et militaires.

Sa doctrine de 2007 va plus loin : chaque mission fixe un « état final psychologique », c’est-à-dire l’état émotionnel, les attitudes et les comportements dans lesquels le public visé doit se trouver à la fin.

Elle classe la propagande en blanche, qui avoue sa source, grise, qui la tait, et noire, qui en usurpe une autre. Elle exige la véracité — non par vertu, mais parce que l’usage de fausses informations, écrit-elle, nuit à la crédibilité à long terme.

Toutes les puissances ont cet outil. La Chine a inscrit en 2003, dans les règles du travail politique de son armée, la guerre psychologique aux côtés de la guerre de l’opinion et de la guerre du droit : ses « trois guerres ». Les États-Unis, eux, ont surtout changé l’étiquette.

En 2010, le Pentagone juge le mot trop menaçant et rebaptise ses opérations psychologiques « opérations militaires de soutien à l’information » ; en octobre 2017, les unités de l’armée de terre reprennent l’ancien nom ; le 2 décembre 2025, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth ordonne de le rétablir dans tout le département, notamment pour « raviver l’éthos du guerrier ».

15 ans de pudeur lexicale ; les unités, elles, n’ont jamais cessé de servir. La France n’est pas en reste.

De 1955 à 1960, pendant la guerre d’Algérie, les cinquièmes bureaux de l’armée mènent l’« action psychologique » ; en mai et juin 1958, ils mobilisent les Algériens dans des manifestations de fraternisation qui mettent en scène l’adhésion des colonisés, et leurs officiers en viennent à prôner un durcissement autoritaire de l’État.

Le pouvoir gaulliste les dissout en février 1960, après la semaine des barricades : l’arme psychologique s’était tournée vers la politique intérieure.

Aujourd’hui, le Centre interarmées des actions sur l’environnement, à Lyon, compte les opérations psychologiques parmi ses leviers et présente la lutte informatique d’influence comme leur « partie numérique ».

Tout cela vise l’étranger, jure-t-on. Le Canada a fait l’expérience du contraire.

Au printemps 2020, son Commandement des opérations interarmées lance, sans autorisation du gouvernement, une campagne d’influence liée à la pandémie et tournée vers les Canadiens ; le chef d’état-major l’arrête oralement en avril, mais des activités se poursuivent jusqu’à son ordre écrit de novembre.

Le rapport d’enquête interne constate que le commandement voyait dans la pandémie une « occasion unique » de mettre ces techniques à l’épreuve.

En septembre de la même année, un exercice de réservistes spécialisés diffuse en Nouvelle-Écosse une fausse lettre annonçant que des loups ont été relâchés dans la nature ; des habitants y croient, la province doit démentir, l’armée s’excuse.

En juin 2021, la hiérarchie doit rappeler par écrit qu’aucune opération militaire intérieure dans l’espace informationnel ne doit viser les citoyens canadiens.

Le ministère conteste, il est vrai, que ces activités aient été des opérations psychologiques ; mais il avait fallu l’écrire. Reconnaissons la part légitime de l’outil : un tract qui obtient la reddition d’une tranchée sans un coup de feu épargne des vies des deux côtés.

Seulement, une compétence ne connaît pas de frontière, et l’officier formé à façonner l’« état final psychologique » d’une population étrangère sait le faire pour la sienne ; il suffit d’une crise pour qu’il se croie autorisé.

Le #PIC tranche là où les états-majors hésitent : sa Constitution range parmi les atteintes à l’intégrité psychique « toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre », et une armée est une autorité publique ; elle rend imprescriptibles celles qui sont commises à grande échelle.

Au citoyen, un réflexe : quand une campagne officielle cherche à vous faire éprouver quelque chose avant de vous faire savoir quelque chose, demandez qui l’a conçue, et avec quels outils.

Pour aller plus loin

La doctrine a un père, et il n’avait rien d’un conspirateur. Sinologue, officier du renseignement américain pendant la Seconde Guerre mondiale, Paul Linebarger publie en 1948 Psychological Warfare, premier manuel du genre.

Sa définition est d’une franchise désarmante : la guerre psychologique « comprend l’usage de la propagande contre un ennemi, ainsi que toutes les autres mesures opérationnelles de nature militaire, économique ou politique qui peuvent être nécessaires pour compléter la propagande » (notre traduction).

Dans la seconde édition, en 1954, il reproduit la définition des chefs d’état-major interarmées de 1953, qui vise les opinions, les émotions, les attitudes et le comportement de groupes « ennemis ou autres groupes étrangers » (notre traduction).

La frontière était dans la définition même : l’outil se tournait vers le dehors. Qu’on compare avec la définition que l’OTAN adopte le 17 avril 2003 et que l’entrée rappelle : les opérations y sont dirigées vers des « publics approuvés » (notre traduction).

Le critère n’est plus la nationalité de la cible, mais l’autorisation de celui qui la vise.

La France a vécu la suite avant tout le monde. La doctrine de la « guerre révolutionnaire », élaborée par des officiers revenus d’Indochine, posait que l’adversaire se cache dans la population et que la population est donc le terrain même du combat ; l’action psychologique n’y était pas un appoint, mais le cœur de la manœuvre.

Le chercheur Gabriel Périès a montré, dans la revue Mots en 1994, combien ce discours militaire empruntait au registre religieux.

Quand le pouvoir supprime les cinquièmes bureaux en 1960, la Revue française de sociologie en prend acte dans un compte rendu du livre de Maurice Mégret, L’Action psychologique (1959) : « L’action psychologique aura donc vécu dix années, presque jour pour jour. »

Mégret concluait sur une maxime qu’il tenait pour une sagesse des nations démocratiques, observée partout sauf en France.

La leçon dépasse l’anecdote : si la doctrine fait de la population le champ de bataille, la frontière entre l’étranger et le national ne tombe pas par accident ; elle tombe par construction.

L’objection la plus sérieuse est celle des praticiens, et elle mérite d’être exposée sans caricature.

Les opérations psychologiques modernes, disent-ils, sont plus honnêtes que la propagande d’antan : la doctrine interalliée d’octobre 2007 (AJP-3.10.1(A)) exige que toutes les missions reposent sur des informations vraies et que les productions de l’Alliance lui soient en dernier ressort attribuables.

L’outil serait donc encadré, soumis au contrôle civil, et l’épisode canadien de 2020 prouverait que le contrôle fonctionne, puisque la campagne a été arrêtée. Tranchons.

La vérité exigée est instrumentale : la doctrine la justifie par le fait que le faux nuit à la crédibilité « à long terme » (notre traduction), non par un droit du public à ne pas être manœuvré. Un message exact peut fort bien servir une manœuvre.

Quant au contrôle, l’enquête interne canadienne, rapportée par l’Ottawa Citizen le 27 septembre 2021, décrivait le soutien à ces opérations comme « clairement un état d’esprit qui imprégnait la réflexion à de nombreux niveaux » du commandement (notre traduction).

Une règle peut arrêter une campagne ; elle ne change pas un état d’esprit.

Ailleurs, l’autre frontière, celle qui sépare la guerre de la paix, s’efface aussi.

Analysant la doctrine chinoise des « trois guerres » dans la China Brief de la Jamestown Foundation (22 août 2016), la chercheuse Elsa Kania note qu’elles s’appliquent « en temps de paix comme en temps de guerre » (notre traduction) et qu’elles constituent une préparation perceptive du champ de bataille.

Ce qui est vrai de Pékin l’est, à des degrés divers, de toutes les puissances : la guerre cognitive ne connaît pas d’armistice, et la gestion des perceptions se pratique aussi bien sur les alliés que sur les adversaires.

La notion a néanmoins ses limites, qu’il faut dire pour s’en servir.

Toute communication publique cherche à influencer ; une campagne de vaccination ou de sécurité routière n’est pas une opération psychologique, et confondre l’une avec l’autre ruinerait la critique en la rendant indiscernable du soupçon.

Le critère utile est ailleurs : l’opération psychologique se reconnaît à ce qu’elle vise un état émotionnel fixé d’avance par celui qui l’organise, et non l’information d’un public libre d’en juger.

C’est ce critère que la Constitution d’urgence du #PIC tente de saisir, et il faut le tenir pour une hypothèse de travail plutôt que pour une définition achevée.

Son Titre V, article 1 ne se contente plus de proscrire l’ingénierie sociale d’une autorité contre sa propre population : il pose que la communication d’une autorité « engage personnellement celui qui l’a ordonnée ou validée ».

La clause répond exactement au cas canadien, où une campagne lancée sans l’aval du gouvernement s’est poursuivie des mois après un ordre d’arrêt donné de vive voix.

La frontière que Linebarger traçait entre l’étranger et le national, le Titre XII, article 3 la supprime dans l’autre sens : l’interdiction faite aux autorités de diffuser des contenus synthétiques trompeurs, de masquer l’origine publique d’un message ou de recourir à des « comptes, personnages et foules fictifs » protège un public qui « s’entend de toute personne, où qu’elle se trouve ».

Le texte ne définit pas pour autant l’ingénierie sociale, et l’on peut faire l’hypothèse que le paternalisme libertarien des « nudges », qui prétend orienter sans contraindre, se tiendra précisément sur sa ligne de crête.

Un mouvement qui réclame la souveraineté du peuple ne peut pas se satisfaire d’une frontière que l’état-major trace lui-même ; il lui revient de la tracer, puis de la faire garder par d’autres que ceux qu’elle est censée retenir.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Paul M. A. Linebarger, Psychological Warfare, Duell, Sloan and Pearce, 1948, 2e éd. 1954 (texte intégral, Projet Gutenberg) : « Psychological warfare comprises the use of propaganda against an enemy, together with such other operational measures of a military, economic, or political nature as may be required to supplement propaganda. » (La guerre psychologique comprend l’usage de la propagande contre un ennemi, ainsi que toutes les autres mesures opérationnelles de nature militaire, économique ou politique qui peuvent être nécessaires pour compléter la propagande ; notre traduction). consulter la source

J.-C. Oeconomo, compte rendu de Maurice Mégret, L’Action psychologique (Fayard, 1959), Revue française de sociologie, vol. 1, n° 2, 1960, p. 233-234 : « L’action psychologique aura donc vécu dix années, presque jour pour jour. ». consulter la source

Gabriel Périès, « Analogies politico-religieuses dans l’action psychologique pendant la guerre froide », Mots. Les langages du politique, n° 38, 1994, p. 79-90. Une analyse du vocabulaire des doctrinaires français de l’action psychologique, de l’École supérieure de guerre à la bataille d’Alger, et de ses emprunts au registre religieux. consulter la source

OTAN, AJP-3.10.1(A), Allied Joint Doctrine for Psychological Operations, octobre 2007, chapitre 1 : « All missions must be based on true information. The use of false information is counter-productive to the long-term credibility and ultimate success of PSYOPS. » (Toutes les missions doivent reposer sur des informations vraies. L’usage de fausses informations est contre-productif pour la crédibilité à long terme et le succès final des opérations psychologiques ; notre traduction). consulter la source

Elsa Kania, « The PLA’s Latest Strategic Thinking on the Three Warfares », China Brief, vol. 16, n° 13, Jamestown Foundation, 22 août 2016 : « In peacetime and wartime alike, the application of the three warfares is intended to control the prevailing discourse and influence perceptions » (En temps de paix comme en temps de guerre, l’application des trois guerres vise à contrôler le discours dominant et à influencer les perceptions ; notre traduction). consulter la source

Ottawa Citizen, « Military leaders saw pandemic as unique opportunity to test propaganda techniques on Canadians, Forces report says », 27 septembre 2021 : « clearly a mindset that permeated the thinking at many levels of CJOC » (clairement un état d’esprit qui imprégnait la réflexion à de nombreux niveaux du Commandement des opérations interarmées du Canada ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article 1 : « la communication d’une autorité engage personnellement celui qui l’a ordonnée ou validée ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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