Lexique du Pouvoir · L’impuissance apprise

L’impuissance apprise Université de Pennsylvanie, milieu des années 1960. Des chiens reçoivent, immobilisés dans un hamac, des décharges électriques auxquelles rien ne leur permet d’échapper.

Le lendemain, on les place dans une cage à 2 compartiments : il suffit de franchir une barrière pour que la douleur cesse. La plupart ne la franchissent pas. Ils courent en tous sens une trentaine de secondes, puis se couchent et gémissent en attendant la fin.

Martin Seligman et Steven Maier publient le résultat en 1967 et le baptisent impuissance apprise : l’animal aurait appris que rien de ce qu’il fait ne compte. De 1965 à 1969, sur quelque 150 chiens soumis au traitement, 2 sur 3 deviennent ainsi impuissants.

3 observations du même laboratoire valent pour la cité. Un tiers résiste. On peut immuniser : les chiens qui ont d’abord appris à échapper au choc ne s’effondrent pas ensuite.

Et Seligman l’écrit en 1975 : un homme peut devenir impuissant sans avoir subi l’épreuve, il suffit de lui dire qu’il l’est. Le pouvoir n’a pas eu besoin de lire la littérature scientifique pour appliquer cette dernière leçon.

« Il n’y a pas d’alternative » : le slogan est attaché au nom de Margaret Thatcher depuis 1980, et il a fait école, décliné en contraintes extérieures, marchés, traités, mondialisation, contre lesquelles on ne pourrait rien. Le résultat se mesure.

En janvier 2026, 87 % des Français interrogés par le baromètre de la confiance politique du CEVIPOF estiment que les responsables politiques se préoccupent peu ou pas du tout de ce que pensent les gens comme eux, et 57 % que les gouvernements ne peuvent plus faire grand-chose, le pouvoir réel étant ailleurs.

D’autres ont lu Seligman au pied de la lettre. Le rapport de la commission du renseignement du Sénat américain, rendu public le 9 décembre 2014, établit que les deux psychologues sous contrat qui ont conçu pour la CIA la liste des « techniques d’interrogatoire renforcées » avaient bâti leur théorie sur l’impuissance apprise : un détenu rendu passif et déprimé coopérerait.

Seligman s’est dit, dès 2010, horrifié de cet usage. Réserve loyale : en 2016, Maier et Seligman ont eux-mêmes corrigé leur théorie, en écrivant que la version d’origine avait pris les choses à l’envers.

La passivité face à une douleur prolongée n’est pas apprise ; c’est la réponse par défaut. Ce qui s’apprend, c’est le contrôle.

Et le même baromètre montre que 56 % des Français refusent encore de dire qu’on ne change rien par les élections : la résignation n’est pas générale. La correction n’adoucit pas le diagnostic, elle le rend plus cruel.

Nul besoin de dresser un peuple à la résignation : il suffit de le priver de toute occasion d’éprouver qu’il peut agir, et la passivité viendra seule.

La réponse du #PIC en découle. Sa Constitution fait du référendum d’initiative citoyenne « le mode normal d’expression de la volonté générale », en toute matière législative, réglementaire ou constitutionnelle, sans aucun seuil de signatures, puisque l’initiative en revient aux 7 777 citoyens tirés au sort de l’Agora : l’expérience du contrôle, rendue à tous, à tour de rôle et régulièrement.

En attendant, le réflexe est celui de l’immunisation : une première victoire, même minuscule, vaut mieux qu’un long discours.

Organisez avec d’autres un RIC spontané sur la maternité qui ferme, allez convaincre un maire. Le chien qui a franchi une fois la barrière ne se couche plus.

Pour aller plus loin

L’expérience de 1967 ne cherchait pas à fonder une théorie de la résignation : elle voulait comprendre une anomalie de laboratoire, des chiens incapables d’apprendre une fuite pourtant simple.

Dès 1972, dans l’Annual Review of Medicine, Seligman décrit le seul remède qu’il ait trouvé : traîner les chiens en laisse d’un compartiment à l’autre, jusqu’à ce que chacun découvre que bouger fait cesser la douleur, après quoi tous finissent par répondre d’eux-mêmes.

Il se risque aussi à parier que « l’inoculation et l’immunisation ont sauvé bien plus de vies que la guérison » (notre traduction).

En 1978, avec Lyn Abramson et John Teasdale, il reformule la théorie pour l’homme : ce n’est pas l’échec qui abat, c’est la manière de se l’expliquer.

L’échec qu’on attribue à soi-même, à une cause durable et à une cause générale produit la résignation ; celui qu’on attribue à une circonstance passagère et localisée la laisse intacte.

Cette reformulation est une clef de lecture politique, parce que ces 3 explications se fabriquent.

C’est votre faute, vous avez mal voté ; c’est pour toujours, la mondialisation ne se négocie pas ; c’est partout pareil, tous les gouvernements font la même politique : le discours de l’impuissance coche les 3 cases. La meilleure objection est pourtant sérieuse.

Transposer à des citoyens une expérience faite sur des chiens relève de la métaphore, et la science politique n’a pas attendu Seligman pour mesurer ce qu’elle appelle depuis les années 1950 le sentiment d’efficacité politique.

L’objection vaut pour la méthode, non pour le constat, et la comparaison européenne le montre.

En janvier 2026, le baromètre du CEVIPOF trouve que les gouvernements « ne peuvent plus faire grand-chose aujourd’hui, le pouvoir réel est ailleurs » pour 43 % des Italiens, 48 % des Allemands, 57 % des Français et 65 % des Roumains.

Ce qui varie d’un pays à l’autre n’est pas le tempérament des peuples : c’est l’expérience qu’on leur a laissé faire.

Cette expérience a des dates. Le 29 mai 2005, 54,67 % des suffrages exprimés rejettent par référendum le traité établissant une Constitution pour l’Europe ; le traité de Lisbonne, signé le 13 décembre 2007, en reprend l’essentiel, et c’est le Parlement réuni en Congrès qui révise la Constitution le 4 février 2008 pour en permettre la ratification, sans nouveau référendum.

Quelle que soit l’opinion qu’on ait sur le fond, la leçon administrée aux électeurs était celle du hamac : la réponse ne change pas l’issue. La Grèce a reçu la même en accéléré.

Le 5 juillet 2015, 61,31 % des suffrages exprimés rejettent par référendum les conditions des créanciers ; le 13 juillet, leur gouvernement accepte un nouveau programme d’austérité.

On peut juger ces revirements inévitables, mais non s’étonner de ce que mesurent ensuite les baromètres.

En janvier 2026, 59 % des Français interrogés jugent que ce serait une bonne façon de gouverner le pays que « des experts et non un gouvernement » décident, et 36 % en disent autant d’« un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du parlement ni des élections ».

L’impuissance apprise ne rend pas seulement passif : elle rend disponible.

La notion a 2 limites, qu’il faut dire. La première tient à son destin.

Seligman lui-même est passé de l’impuissance apprise à l’optimisme appris (Learned Optimism), puis à la psychologie positive, dont il fit en 1998 le programme de sa présidence de l’American Psychological Association.

La pente est révélatrice : si la résignation est un mauvais style d’explication, on la soigne par le coaching.

Mais un électeur dont le vote a été contourné n’a pas un problème d’attribution, il a un problème d’institution, et corriger son style explicatif sans lui rendre le levier revient à apprendre au chien à penser positivement dans le hamac.

La seconde limite est inverse : tout citoyen qui s’abstient n’est pas un chien couché. Il peut avoir raisonné juste, son retrait peut être une grève et non une défaite, et qualifier toute abstention d’impuissance apprise reviendrait à refaire contre lui le geste que la notion dénonce, lui dire qu’il ne sait pas ce qu’il fait.

Le #PIC en tire une hypothèse d’architecture plutôt qu’une morale : si le contrôle s’apprend, il faut des occasions régulières, proches et répétées de l’éprouver.

D’où le référendum d’initiative citoyenne sans seuil de signatures, porté par les 7 777 tirés au sort de l’Agora, et la règle qui interdit de défaire sans le peuple la loi qu’il a adoptée (Titre I, article 5), mais aussi la subsidiarité ascendante, qui fait trancher chaque question là où l’effet d’un geste se voit ; d’où, avant toute Constitution, les RIC spontanés, qui sont à une commune ce que les chocs évitables étaient aux chiens de Seligman, une immunisation.

Le mouvement s’applique la même règle : son Protocole ouvre un canal du doute, parce que « le découragement est une information, non une faute ».

L’hypothèse a un critère, et elle peut échouer : si ces dispositifs ne font pas reculer, là où ils existent, la part de ceux qui pensent qu’on ne change rien par le vote, il faudra en changer.

C’est de là que part la riposte à l’objection la plus répandue, « moi, citoyen ordinaire, je ne peux rien y changer ».

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Martin E. P. Seligman, « Learned Helplessness », Annual Review of Medicine, vol. 23, 1972, p. 407-412 : « Dramatic successes in medicine have come more frequently from prevention than from treatment, and I would hazard a guess that inoculation and immunization have saved many more lives than cure. » (Les succès spectaculaires de la médecine sont venus plus souvent de la prévention que du traitement, et je me risquerais à parier que l’inoculation et l’immunisation ont sauvé bien plus de vies que la guérison ; notre traduction). consulter la source

Sénat des États-Unis, commission du renseignement, Committee Study of the Central Intelligence Agency’s Detention and Interrogation Program, rapport rendu public le 9 décembre 2014, conclusions : « the contract psychologists developed theories of interrogation based on “learned helplessness” » (les psychologues sous contrat élaborèrent des théories de l’interrogatoire fondées sur l’« impuissance apprise » ; notre traduction). consulter la source

Steven F. Maier et Martin E. P. Seligman, « Learned helplessness at fifty: Insights from neuroscience », Psychological Review, vol. 123, n° 4, 2016 (texte intégral sur PubMed Central) : « the original theory got it backwards. Passivity in response to shock is not learned. It is the default, unlearned response to prolonged aversive events » (la théorie d’origine avait pris les choses à l’envers. La passivité face au choc n’est pas apprise. C’est la réponse par défaut, non apprise, à des événements aversifs prolongés ; notre traduction). consulter la source

CEVIPOF (Sciences Po), Baromètre de la confiance politique, vague 17, janvier 2026 (3 166 personnes interrogées en France) : 57 % d’accord en France, 48 % en Allemagne, 43 % en Italie, 45 % au Royaume-Uni, 65 % en Roumanie : « Les gouvernements ne peuvent plus faire grand-chose aujourd’hui, le pouvoir réel est ailleurs ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre I, article 6 : « Le référendum d’initiative citoyenne constitue le mode normal d’expression de la volonté générale. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : Les RIC spontanés · Le pouvoir constituant

La riposte, dans l’Autodéfense : « Moi, citoyen ordinaire, je ne peux rien y changer » · « L’abstention prouve que les gens ne veulent pas décider »

La parade : Constitution, titre I, article 6

Du même tonneau, dans le Lexique : La néoténie civique · L’atomisation et l’individualisme · La sécession silencieuse · L’injonction paradoxale · La servitude volontaire · Le référendum confisqué

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, qui enseigne les pièges de la pensée de groupe

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