La psychologie de l’obéissance
La preuve sociale En 1820, Paris voit s’ouvrir une agence d’un genre nouveau : elle fournit aux théâtres des spectateurs. Ses « rieurs » rient aux plaisanteries, ses « pleureurs » sanglotent dans leur mouchoir, ses « bisseurs » réclament le rappel, et la salle suit.
La claque avait compris avant les psychologues ce que Robert Cialdini nommera en 1984, dans Influence, la preuve sociale : quand nous ne savons pas quoi penser, nous regardons ce que font les autres, et nous tenons pour juste ce que nous voyons faire au plus grand nombre.
Solomon Asch en a mesuré la force brute. Au début des années 1950, il réunit des étudiants autour d’une tâche d’enfant : dire laquelle de 3 lignes a la même longueur qu’une ligne témoin. Seul, on s’y trompe moins d’une fois sur 100.
Mais les autres participants sont des complices, qui donnent à voix haute la même mauvaise réponse ; sur 123 sujets, le compte rendu de 1955 relève que la majorité fautive l’emporte dans près de 37 % des réponses, et qu’un sujet sur 4 seulement ne cède jamais.
Asch en tire une inquiétude qu’il écrit en toutes lettres : des jeunes gens raisonnablement intelligents et bien intentionnés sont prêts à appeler noir ce qui est blanc. Le numérique a industrialisé la claque.
En 2013, la revue Science publie une expérience menée sur un site d’agrégation d’informations : un seul vote positif, ajouté au hasard à un commentaire, accroît de 32 % la probabilité que le lecteur suivant l’approuve, et la note finale en sort gonflée de 25 % en moyenne.
Compteurs de « j’aime », avis à 5 étoiles, sujets « tendance » : autant de foules qu’on peut fabriquer.
Le législateur l’a reconnu à sa manière : depuis le 28 mai 2022, le Code de la consommation range parmi les pratiques commerciales trompeuses le fait de diffuser de faux avis ou de fausses recommandations de consommateurs. Ce qui protège l’acheteur d’une paire de chaussures protégerait-il moins le citoyen devant un projet de loi ?
L’« unanimité » des éditorialistes, le « consensus » proclamé, le sondage qui annonce que les Français ont déjà tranché : la preuve sociale est l’arme favorite de qui n’a pas de preuve tout court.
Réserve loyale : se fier aux autres n’a rien d’imbécile, c’est le plus souvent un raccourci raisonnable ; et une méta-analyse de 133 études, publiée en 1996, montre que le conformisme mesuré à la manière d’Asch a baissé aux États-Unis depuis les années 1950, et qu’il varie selon les cultures.
Mais la même expérience livrait l’antidote : dès qu’un seul partenaire donnait la bonne réponse, les erreurs tombaient au quart. Il suffit d’une voix dissidente pour que la foule cesse d’être un mur.
C’est ce que le #PIC institue : sa Constitution charge 777 citoyens tirés au sort de rédiger, pour chaque question soumise au référendum, des notes exposant les arguments opposés, et elle exige que le code des algorithmes par lesquels les grandes plateformes règlent la visibilité des contenus soit rendu public, leurs usages manipulatoires étant criminalisés.
Le réflexe citoyen tient en 2 questions : combien sont-ils vraiment, et qui les a comptés ?
La dissonance cognitive Décembre 1954, dans la banlieue de Chicago. Une poignée de fidèles attend une soucoupe volante : Dorothy Martin, qui dit recevoir des messages d’extraterrestres, a annoncé un déluge dont seuls ses disciples réchapperont. Minuit passe ; ni soucoupe ni déluge.
3 psychologues, qui avaient infiltré le groupe avec leurs assistants, en tirent en 1956 un livre célèbre, When Prophecy Fails (« Quand la prophétie échoue ») : loin d’abandonner leur foi, les croyants l’auraient redoublée et se seraient mis à prêcher.
L’année suivante, l’un d’eux, Leon Festinger, en fait une théorie : la dissonance cognitive.
Tenir ensemble 2 idées incompatibles, ou une idée et un acte qui la dément, crée un malaise que nous cherchons à réduire, et le moyen le plus économique n’est pas de changer d’avis : c’est de se donner raison.
En 1959, Festinger et James Carlsmith font accomplir à des étudiants une tâche d’un ennui mortel, puis les paient pour affirmer au suivant qu’elle était passionnante ; ceux qui n’ont reçu qu’un dollar finissent par la juger plus plaisante que ceux qui en ont reçu 20, faute d’une raison suffisante à leur mensonge.
Le pouvoir connaît ce ressort et il en use dans les deux sens. Vers le bas : le citoyen qu’on a fait voter, signer, applaudir se trouve lié à ce qu’il a fait, et il défendra d’autant plus fort une politique qu’elle lui aura coûté davantage.
Vers le haut : l’institution qui s’est trompée ne dit jamais « je me suis trompé » ; elle dit, comme Ronald Reagan devant le Congrès le 27 janvier 1987 à propos des ventes d’armes à l’Iran, que « de graves erreurs ont été commises », à la voix passive, où l’erreur n’a plus d’auteur.
Les psychologues Carol Tavris et Elliot Aronson ont fait de la formule, en 2007, le titre d’un livre sur l’autojustification. Réserve loyale, et elle est de taille : le mythe fondateur ne tient plus.
En novembre 2025, dans une revue d’histoire des sciences du comportement à comité de lecture, le chercheur indépendant Thomas Kelly soutient, archives récemment ouvertes à l’appui, que le groupe prêchait bien avant l’échec de la prophétie, que sa fondatrice s’est rétractée, que le groupe s’est vite dissous, et que les auteurs le savaient ; il documente aussi leurs manipulations, l’un d’eux, Henry Riecken, s’étant fait passer auprès des fidèles pour une autorité spirituelle.
En 2024, une réplication conduite dans 39 laboratoires de 19 pays, auprès de 4 898 participants, n’a pas retrouvé l’effet central du paradigme classique : écrire contre son opinion change bien l’attitude, mais pas davantage quand on l’a fait librement.
Si Kelly dit vrai, la théorie de la dissonance a eu pour récit fondateur une histoire arrangée pour que l’hypothèse ne soit pas démentie ; l’ironie serait complète. Il en reste l’essentiel, que chacun peut vérifier sur soi : avouer une erreur coûte, et plus l’aveu coûte, moins on le fait.
Un régime qui veut des citoyens lucides et des dirigeants corrigibles doit donc rendre l’aveu bon marché.
C’est le choix du #PIC. Son Protocole pose que « le découragement est une information, non une faute » et ouvre un canal où les doutes, les critiques structurelles et les constats d’échec sont recueillis et traités ; sa Constitution reconnaît au peuple le droit permanent de corriger ses institutions à la lumière de l’expérience, et lui soumet à intervalles réguliers la question de leur réexamen.
Au citoyen, un réflexe : quand vous vous surprenez à défendre une décision avec plus d’ardeur qu’elle n’en mérite, demandez-vous si vous défendez la décision, ou le fait de l’avoir prise.
L’impuissance apprise Université de Pennsylvanie, milieu des années 1960. Des chiens reçoivent, immobilisés dans un hamac, des décharges électriques auxquelles rien ne leur permet d’échapper.
Le lendemain, on les place dans une cage à 2 compartiments : il suffit de franchir une barrière pour que la douleur cesse. La plupart ne la franchissent pas. Ils courent en tous sens une trentaine de secondes, puis se couchent et gémissent en attendant la fin.
Martin Seligman et Steven Maier publient le résultat en 1967 et le baptisent impuissance apprise : l’animal aurait appris que rien de ce qu’il fait ne compte. De 1965 à 1969, sur quelque 150 chiens soumis au traitement, 2 sur 3 deviennent ainsi impuissants.
3 observations du même laboratoire valent pour la cité. Un tiers résiste. On peut immuniser : les chiens qui ont d’abord appris à échapper au choc ne s’effondrent pas ensuite.
Et Seligman l’écrit en 1975 : un homme peut devenir impuissant sans avoir subi l’épreuve, il suffit de lui dire qu’il l’est. Le pouvoir n’a pas eu besoin de lire la littérature scientifique pour appliquer cette dernière leçon.
« Il n’y a pas d’alternative » : le slogan est attaché au nom de Margaret Thatcher depuis 1980, et il a fait école, décliné en contraintes extérieures, marchés, traités, mondialisation, contre lesquelles on ne pourrait rien. Le résultat se mesure.
En janvier 2026, 87 % des Français interrogés par le baromètre de la confiance politique du CEVIPOF estiment que les responsables politiques se préoccupent peu ou pas du tout de ce que pensent les gens comme eux, et 57 % que les gouvernements ne peuvent plus faire grand-chose, le pouvoir réel étant ailleurs.
D’autres ont lu Seligman au pied de la lettre. Le rapport de la commission du renseignement du Sénat américain, rendu public le 9 décembre 2014, établit que les deux psychologues sous contrat qui ont conçu pour la CIA la liste des « techniques d’interrogatoire renforcées » avaient bâti leur théorie sur l’impuissance apprise : un détenu rendu passif et déprimé coopérerait.
Seligman s’est dit, dès 2010, horrifié de cet usage. Réserve loyale : en 2016, Maier et Seligman ont eux-mêmes corrigé leur théorie, en écrivant que la version d’origine avait pris les choses à l’envers.
La passivité face à une douleur prolongée n’est pas apprise ; c’est la réponse par défaut. Ce qui s’apprend, c’est le contrôle.
Et le même baromètre montre que 56 % des Français refusent encore de dire qu’on ne change rien par les élections : la résignation n’est pas générale. La correction n’adoucit pas le diagnostic, elle le rend plus cruel.
Nul besoin de dresser un peuple à la résignation : il suffit de le priver de toute occasion d’éprouver qu’il peut agir, et la passivité viendra seule.
La réponse du #PIC en découle. Sa Constitution fait du référendum d’initiative citoyenne « le mode normal d’expression de la volonté générale », en toute matière législative, réglementaire ou constitutionnelle, sans aucun seuil de signatures, puisque l’initiative en revient aux 7 777 citoyens tirés au sort de l’Agora : l’expérience du contrôle, rendue à tous, à tour de rôle et régulièrement.
En attendant, le réflexe est celui de l’immunisation : une première victoire, même minuscule, vaut mieux qu’un long discours.
Organisez avec d’autres un RIC spontané sur la maternité qui ferme, allez convaincre un maire. Le chien qui a franchi une fois la barrière ne se couche plus.
L’effet de vérité illusoire Plutarque raconte qu’à la cour d’Alexandre, un flatteur nommé Médius enseignait à ses disciples à calomnier hardiment : la plaie guérirait peut-être, mais la morsure laisserait sa cicatrice.
Francis Bacon en a tiré un adage latin, que la tradition a ensuite prêté à Beaumarchais, chez qui on ne le trouve pas : calomniez hardiment, il en restera toujours quelque chose.
Qu’une attribution fausse survive aussi bien, à force d’être répétée, est déjà une démonstration. La psychologie l’a mise en chiffres en 1977.
Lynn Hasher, David Goldstein et Thomas Toppino soumettent à des étudiants 60 affirmations plausibles, vraies ou fausses, en 3 séances espacées de 2 semaines ; 20 d’entre elles reviennent à chaque fois.
Les phrases répétées gagnent en crédibilité d’une séance à l’autre, qu’elles soient vraies ou non.
C’est l’effet de vérité illusoire : ce qui nous est familier nous paraît vrai, parce que l’esprit confond l’aisance avec laquelle il traite une phrase et la justesse de ce qu’elle dit.
La recherche récente en a fait une arme de précision. En 2015, une équipe américaine montre que le savoir ne protège pas : la répétition d’une erreur l’emporte parfois sur une connaissance que les participants possèdent pourtant.
En 2018, 3 chercheurs de Yale montrent qu’une seule exposition à un vrai titre de fausse nouvelle, tel qu’il circulait sur Facebook, suffit à en accroître la crédibilité, une semaine plus tard encore, même quand le titre porte la mention « contesté par des vérificateurs », et même quand il heurte les opinions du lecteur.
L’étiquette ne sauve pas du martelage. Le procédé a ses virtuoses.
En décembre 2018, la rubrique de vérification du Washington Post crée une note spéciale, le « Pinocchio sans fond », pour les affirmations fausses répétées au moins 20 fois, seuil au-delà duquel, explique-t-elle, le responsable politique ne peut ignorer que ses faits sont faux ; elle aura recensé plus de 30 000 affirmations fausses ou trompeuses de Donald Trump en 4 ans de mandat.
Mais la répétition n’a pas de camp : les éléments de langage que récitent en chœur les ministres d’un même gouvernement, les formules que reprennent mot pour mot les plateaux d’une même soirée, travaillent sur le même ressort, sans même avoir besoin de mentir.
Réserve loyale : l’effet est solide, reproduit à maintes reprises depuis 1977, à l’abri de la crise de la réplication qui a emporté tant d’autres ; mais il n’a rien de magique, et l’absurde lui résiste ; l’étude de Yale n’a pas réussi à rendre plus crédible l’idée que la Terre soit un carré parfait.
La répétition ne rend pas tout croyable ; elle rend le vraisemblable plus croyable qu’il ne le mérite, et cela suffit à gouverner.
La parade existe, et elle est d’une simplicité désarmante : en 2020, des chercheurs de Harvard et de Duke, qui constatent qu’il suffit de répéter que le léopard est l’animal terrestre le plus rapide pour rendre l’erreur plus crédible, montrent que se demander, dès la première lecture, si une affirmation est vraie efface l’illusion ultérieure, à condition de disposer de la connaissance utile. La Constitution du #PIC en tire une règle pour l’espace public : le pluralisme n’y est pas garanti par la multiplicité des sources mais par la présence de la contradiction au sein de chacune, et tout média qui bénéficie d’un soutien public, d’une fréquence hertzienne ou d’un régime dérogatoire doit faire place, à parité de visibilité, à une contradiction argumentée.
Une affirmation qui ne peut plus être répétée seule perd l’essentiel de son pouvoir. Au citoyen, un réflexe de vérificateur : devant chaque évidence, demandez-vous si vous l’avez vérifiée, ou seulement souvent entendue.
La servitude volontaire Un jeune Périgourdin de 16 ou 18 ans, si l’on en croit son ami Montaigne, pose au milieu du XVIe siècle la question que tous les pouvoirs préféreraient qu’on oublie : comment se peut-il que « tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent » ?
Étienne de La Boétie écrit son Discours de la servitude volontaire vers 1548 selon la tradition, peut-être quelques années plus tard selon des travaux récents, et sa réponse tient dans un paradoxe : la servitude n’est pas d’abord imposée, elle est consentie.
D’où la phrase qui a traversé 5 siècles : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. » Il ne s’agit pas de pousser le tyran ni de l’ébranler, précise-t-il ; qu’on cesse seulement de le soutenir, et l’on verra, comme un grand colosse dont on a dérobé la base, sa masse s’effondrer et se rompre.
Le texte démonte ensuite la mécanique avec une précision d’ingénieur. La première raison est la coutume : les hommes servent volontiers parce qu’ils naissent serfs et sont nourris tels.
La deuxième est le divertissement : les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux « et autres telles drogueries » étaient pour les peuples anciens « les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie ».
La troisième, la plus moderne, est une pyramide : 5 ou 6 favoris tiennent l’oreille du tyran, 600 profitent sous eux, 6 000 sous ces 600, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il se trouve presque autant de gens à qui la tyrannie semble profitable que de gens à qui la liberté serait agréable.
Le pouvoir ne tient pas le peuple : il tient une chaîne d’intéressés, dont chacun tient le suivant. Nuançons, avec l’ironie qui convient.
La Boétie n’était pas un insurgé : il devint conseiller au parlement de Bordeaux et servit la couronne, et Montaigne renonça à publier le Discours après que des pamphlétaires protestants en eurent fait une arme en 1574.
La maxime qu’on lui prête le plus souvent, les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux, n’est pas de lui : on la lit en 1789 en tête d’un journal révolutionnaire, Les Révolutions de Paris.
Surtout, cesser de servir est plus facile à écrire qu’à faire. La coercition existe, et l’homme seul qui cesse d’obéir s’appelle un chômeur, un prévenu ou un exilé.
Mais c’est justement la leçon : le refus ne vaut que s’il est commun, et organisé. La Boétie a pensé 4 siècles avant eux ce que Milgram a mesuré à Yale et ce qu’Arendt a vu à Jérusalem : en politique, obéir, c’est soutenir.
Le #PIC en tire une règle, et même la seule borne que sa Constitution oppose au peuple : si le peuple peut tout réviser, il est une seule chose qu’il ne peut pas décider, abolir son propre pouvoir de décider.
La servitude volontaire, au sens politique, devient la seule décision qui lui soit interdite.
Le projet ne se cache pas le paradoxe, qu’il signale lui-même comme un point à défendre avec rigueur : une clause que le référendum ne peut toucher est en tension avec le dogme d’une souveraineté populaire sans limite.
Mais c’est la tension de La Boétie : un peuple libre de tout, sauf de se remettre aux fers. Au citoyen, un exercice de La Boétie appliqué : dressez la liste de ce que vous faites chaque semaine qui soutient ce que vous dénoncez, et retirez-en une pièce, avec d’autres.
L’injonction paradoxale « Sois spontané ! » Obéir à cet ordre, c’est lui désobéir, puisqu’un geste commandé n’est plus spontané. L’exemple est devenu l’emblème de l’école de Palo Alto et de Paul Watzlawick ; il résume ce qu’on appelle en français l’injonction paradoxale.
Le mécanisme a été décrit en 1956 par l’anthropologue Gregory Bateson et 3 collègues sous le nom de double contrainte (double bind).
Il y faut une relation dont on ne peut se passer, avec une autorité ; un premier ordre, assorti d’une menace ; un second ordre, qui contredit le premier à un autre niveau, souvent sans être dit, par le ton ou par le contexte ; et un troisième, presque toujours implicite, qui interdit de quitter la situation, ou même de faire remarquer la contradiction.
Quoi que fasse le sujet, il a tort, et il n’a pas le droit de le dire. Réserve loyale, d’emblée : Bateson croyait tenir là une cause de la schizophrénie, et cette hypothèse familiale n’a pas résisté à l’examen : la psychiatrie l’a abandonnée.
Mais le schéma a survécu à la clinique, parce qu’il décrit à merveille certaines organisations.
Les sociologues Vincent de Gaulejac et Fabienne Hanique ont intitulé en 2015 leur enquête sur le management contemporain Le Capitalisme paradoxant, avec ce sous-titre : un système qui rend fou.
Soyez autonome mais conforme aux procédures, innovez sans prendre de risque, faites plus avec moins : l’employé qui échoue a désobéi, celui qui réussit a désobéi aussi, à l’autre ordre. L’État sait faire de même.
Le samedi 14 mars 2020 au soir, le Premier ministre annonce la fermeture, dès minuit, des cafés, des restaurants et des lieux non essentiels pour freiner l’épidémie, et confirme dans le même souffle le premier tour des élections municipales du lendemain : tenez-vous à distance les uns des autres, mais allez voter.
55 % des inscrits s’abstiennent, un record pour des municipales, et le surlendemain le président de la République annonce le confinement.
Le citoyen de l’âge dématérialisé en connaît une version quotidienne : la démarche qui exige une pièce que l’administration détient déjà, le formulaire en ligne qui ne prévoit pas son cas, la pénalité pour un retard causé par le guichet lui-même.
Nul besoin d’intention perverse : il suffit d’empiler les ordres sans que personne réponde de leur cohérence. L’effet politique, lui, se devine sans peine.
Un peuple qui a tort quoi qu’il fasse finit par ne plus rien faire, et la double contrainte est sans doute le chemin le plus court vers l’impuissance apprise.
L’antidote, Palo Alto l’a donné : sortir du cadre et nommer la contradiction à voix haute, précisément ce que la troisième injonction interdit. La Constitution du #PIC le fait pour l’administration.
Elle interdit de sommer le citoyen de fournir un document dont une administration dispose déjà, range la complexité inutile et l’exigence répétée de pièces déjà communiquées parmi les manquements ouvrant droit à réparation, pose que le silence de l’administration au-delà d’un délai raisonnable vaut acceptation, sauf motif d’intérêt général prévu par la loi, et garantit à chacun le droit d’obtenir un interlocuteur humain qui réexamine et tranche.
Au citoyen, un réflexe : quand 2 ordres se contredisent, ne choisissez pas en silence ; écrivez-le, datez-le, et demandez par écrit lequel prévaut. La contradiction qu’on nomme cesse d’être votre faute.
Le pied-dans-la-porte Californie, 1966. Des ménagères reçoivent un coup de téléphone : accepteraient-elles de répondre à quelques questions sur les produits ménagers qu’elles utilisent ?
3 jours plus tard, on les rappelle pour une demande autrement lourde : laisser 5 ou 6 hommes fouiller pendant 2 heures leurs placards et leurs réserves afin d’en dresser l’inventaire. Celles qui ont dit oui à la première question acceptent plus de 2 fois plus souvent que celles à qui l’on présente d’emblée la grosse demande.
Dans une seconde expérience, les psychologues Jonathan Freedman et Scott Fraser obtiennent que des propriétaires plantent dans leur jardin un grand panneau disgracieux, « Conduisez prudemment » : environ 3 sur 4 acceptent s’ils ont d’abord consenti à un geste minuscule pour la même cause, moins d’un sur 5 sinon. Ils baptisent le procédé pied-dans-la-porte.
Le petit oui ne coûte rien, et c’est pour cela qu’il engage : ayant agi sans contrainte, je me découvre le genre de personne qui fait ce genre de chose, et je reste fidèle à cette image.
En France, Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois en ont tiré une théorie de l’engagement, exposée en 1987 dans un livre au titre d’une franchise admirable, Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, puis en 1998 dans La Soumission librement consentie.
Tout tient dans l’oxymore : le sujet se soumet d’autant mieux qu’il se croit libre, et il fait alors, de son plein gré, ce qu’il n’aurait jamais fait spontanément.
Joule et ses collègues ont ensuite développé une « communication engageante », appliquée depuis à la sécurité routière, à la prévention des infections ou au tri des déchets : on ne se contente plus de convaincre par des arguments, on fait d’abord accomplir un acte, répondre, signer, cocher, s’engager, et l’on compte sur la cohérence pour faire le reste.
Les causes sont souvent bonnes ; le procédé reste le même, et il gouverne par nos actes plutôt que par nos raisons, comme le nudge gouverne par nos biais.
Réserve loyale, et la crise de la réplication a son mot à dire : dès 1983, une méta-analyse de 15 ans de recherches jugeait l’effet reproductible mais faible, bien moins robuste qu’on ne le croyait, près de la moitié des études ne trouvant rien ou l’inverse ; et en 2024, une réplication menée dans 39 laboratoires sur l’expérience voisine de la dissonance cognitive a mis en doute le rôle décisif que ces théories prêtent au sentiment de liberté.
Le pied n’ouvre donc pas toutes les portes.
Mais un effet faible suffit à qui l’applique à des millions de personnes, et la politique connaît bien la marche à petits pas, chacun trop modeste pour mériter un débat, dont la somme n’aurait jamais été acceptée d’un bloc. La Constitution du #PIC range parmi les atteintes à l’intégrité psychique toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre.
Et elle refuse le petit pas là où il coûte le plus cher, la souveraineté : toute ratification ou modification d’un traité emportant transfert, délégation ou partage de compétence à une organisation supranationale est soumise d’office au vote du peuple, sans qu’aucune initiative soit requise.
Chaque pas est voté pour ce qu’il est, non pour ce qu’on a déjà concédé.
Le projet ne cache pas que cette clause est l’une de ses plus exposées : il la signale lui-même comme exigeant un « blindage rédactionnel renforcé », car elle entre en conflit direct avec les engagements européens actuels, et note qu’il faudra prévoir une clause de renégociation ou de retrait selon les procédures des traités eux-mêmes.
C’est un point encore en chantier, non une arme déjà forgée ; mais il dit où le #PIC place la barrière. Au citoyen, un réflexe : devant la deuxième demande, oubliez la première, et demandez-vous si vous auriez dit oui à celle-ci, présentée seule et d’emblée.
L’escalade d’engagement Tout le monde connaît le piège. Vous attendez un bus qui ne vient pas ; au bout de 20 minutes, prendre un taxi reviendrait à avouer que ces 20 minutes étaient perdues ; alors vous attendez encore, et chaque minute rend la suivante plus nécessaire.
L’escalade d’engagement est ce mécanisme : plus on a investi dans une décision, plus on s’y tient, même quand les faits la condamnent.
Kurt Lewin avait montré pendant la guerre que l’acte engage plus que le discours : des ménagères américaines à qui l’on vantait en conférence les vertus des abats n’en cuisinaient presque jamais, celles qui en avaient discuté entre elles puis décidé à main levée en servaient 10 fois plus.
Charles Kiesler a théorisé en 1971 ce lien qui attache l’individu à ses actes.
En 1976, Barry Staw en montre la face sombre dans un article au titre imagé, « Enlisé jusqu’aux genoux dans le grand bourbier » (Knee-deep in the big muddy) : des étudiants en gestion, chargés de répartir un budget de recherche entre les branches d’une entreprise, réinvestissent davantage dans celle qui a échoué lorsqu’ils sont personnellement responsables du choix initial.
En 1985, Hal Arkes et Catherine Blumer décrivent l’effet des coûts irrécupérables : ce qui a déjà été dépensé pèse sur la décision, alors que seule la suite devrait compter, et l’on s’obstine pour ne pas avoir dépensé pour rien.
Les biologistes parlent même d’« erreur du Concorde », d’après l’avion supersonique que Paris et Londres ont continué de financer au nom de ce qu’il avait déjà coûté. L’histoire a gardé le document le plus cruel.
Le 1er juillet 1965, le sous-secrétaire d’État George Ball fait porter au dossier du président Johnson une note qui prévient : « Une fois que nous aurons subi de lourdes pertes, nous aurons engagé un processus presque irréversible. Notre implication sera telle que nous ne pourrons pas, sans humiliation nationale, nous arrêter avant d’avoir atteint tous nos objectifs. »
Et il ajoute que l’humiliation lui paraît plus probable que la victoire, même après des coûts terribles. Johnson choisit l’escalade ; le reste est connu.
Le mécanisme sert le pouvoir de 2 façons : il enferme les décideurs dans leurs erreurs, et il enferme les citoyens dans leurs soutiens, car celui qui a cédé une fois défend sa concession pour ne pas avoir cédé en vain.
Réserve loyale : persévérer n’est pas toujours s’entêter, et bien des réussites n’existent que parce qu’on n’a pas tout abandonné à la première difficulté ; tout le problème est de savoir quand s’arrêter, et c’est justement ce que l’amour-propre empêche de voir.
La réponse ne peut donc pas reposer sur la seule sagesse des dirigeants : elle doit être dans les règles. La Constitution du #PIC soumet d’office au vote du peuple toute déclaration de guerre et tout engagement militaire extérieur de plus de 90 jours.
Elle inverse surtout la charge de la persévérance pour les pouvoirs de crise : l’état de crise, déclaré pour 30 jours au plus, s’éteint de plein droit à ce terme, et seul un vote exprès peut le prolonger.
Le silence vaut extinction : c’est la continuation, et non l’arrêt, qui doit se justifier. Son Protocole, enfin, garantit à chaque membre le droit de quitter le mouvement à tout moment, sans avoir à s’en justifier : le droit de s’en aller, dit-il, est un droit, non une faveur.
Au citoyen, un réflexe : avant de continuer, oubliez ce qui a déjà été dépensé, et demandez-vous si, partant de zéro aujourd’hui, vous choisiriez ce chemin.
Le détournement cognitif (déboussolage) Londres, 1880, sur la scène d’une pièce de Patrick Hamilton créée en décembre 1938. Un mari cherche, dans l’appartement du dessus, les bijoux d’une femme assassinée, et veut en même temps faire passer la sienne pour folle.
Il cache des objets et l’accuse de les perdre ; et quand la flamme des lampes à gaz baisse, parce qu’il allume en secret celles de l’étage, il lui assure qu’elle l’imagine. Elle finit par douter de ses propres yeux, et seul un témoin venu du dehors la sauve.
La pièce, Gas Light, devient en 1944 un film de George Cukor avec Ingrid Bergman, et son titre un verbe anglais : to gaslight, faire douter quelqu’un de ses perceptions et de sa mémoire.
Le français du Québec dit, depuis 2017, détournement cognitif ; la France a choisi à son tour, au Journal officiel du 18 juillet 2025, un terme officiel, le déboussolage, défini comme un « ensemble de manœuvres visant à faire douter une personne de sa mémoire, de sa perception de la réalité et, par là, de sa santé mentale ».
La psychiatrie adopte le mot dès 1969, dans un article de la revue The Lancet.
En 2019, la sociologue Paige Sweet montre qu’il ne s’agit pas seulement de psychologie des couples : le procédé s’appuie sur les inégalités de pouvoir, parce que la parole du plus fort a d’avance plus de crédit que la mémoire du plus faible.
C’est ce qui le rend politique. Il ne consiste pas à mentir sur un fait lointain, mais sur ce que la victime a vu elle-même, jusqu’à ce qu’elle préfère la version officielle à ses souvenirs.
La France en a un cas documenté par son Parlement. Le 28 mai 2022, la finale de la Ligue des champions tourne au chaos aux abords du Stade de France : supporters bloqués, gazés, détroussés par des délinquants venus en nombre.
Le ministre de l’Intérieur désigne aussitôt les supporters de Liverpool, et avance le chiffre de 30 à 40 000 spectateurs anglais sans billet ou munis de faux billets.
Le 13 juillet, les commissions de la culture et des lois du Sénat concluent qu’il était injuste de leur faire porter la responsabilité des troubles, comme l’a fait le ministre, pour détourner l’attention de l’incapacité de l’État à gérer la foule.
Les portiques n’avaient scanné, selon la Fédération française de football, que 2 471 faux billets, et les images des caméras du stade, les plus proches des incidents, avaient été effacées au bout de 7 jours, faute d’avoir été réclamées par la justice.
Des milliers de témoins s’entendaient dire, par la plus haute autorité de police du pays, que ce qu’ils avaient vécu n’était pas ce qu’ils avaient vécu.
Le ministre a fini par présenter ses excuses aux supporters qui avaient subi la « mauvaise gestion » de l’événement ; le Sénat parle d’une reconnaissance « progressive et tardive ».
Réserve loyale : le mot est devenu une mode, le dictionnaire Merriam-Webster l’a élu mot de l’année 2022, et l’Association américaine de psychologie le tient pour un terme familier plus que clinique.
À force de l’employer contre toute contradiction, on finirait par pratiquer ce qu’on dénonce, en faisant douter l’adversaire de son droit à n’être pas d’accord.
Un démenti n’est pas un détournement cognitif, et une erreur non plus ; le détournement commence quand on nie ce qui est établi et qu’on disqualifie celui qui l’a vu.
Le #PIC ne prétend pas lire dans les intentions ; il protège les perceptions. Sa Constitution range parmi les atteintes à l’intégrité psychique, au même rang que les atteintes à l’intégrité physique, toute manipulation mentale qui échappe à la conscience de la personne, et toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre.
Le réflexe citoyen est celui de l’héroïne de la pièce, qui ne fut sauvée que par un témoin extérieur : notez ce que vous voyez, datez-le, gardez les images, et parlez-en à d’autres. Le détournement cognitif ne réussit que dans l’isolement.
Vous commentez et notez ce chapitre ci-dessous. Vos objections et vos exemples nourriront les versions suivantes.
Nommer le procédé, c’est déjà s’en déprendre.

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