Lexique du Pouvoir · La sidération

La sidération Le mot vient des astres. Les Latins appelaient sideratio le mal subit qu’on attribuait à leur influence néfaste, et la vieille médecine disait sidéré celui qu’une attaque foudroyait sur place.

La psychologie du trauma a gardé le mot pour l’instant où l’esprit, débordé, cesse de répondre : ni la fuite ni le combat, mais la stupeur, la pensée suspendue. La neurobiologie en a décrit le ressort.

En 2009, la chercheuse Amy Arnsten, de l’université Yale, résume dans Nature Reviews Neuroscience un constat accablant : même un stress aigu assez léger, pourvu qu’il soit incontrôlable, provoque une perte rapide et spectaculaire des capacités du cortex préfrontal, la région qui raisonne, planifie et juge.

Il n’est donc pas nécessaire de terroriser pour sidérer : il suffit de saturer, et de faire sentir qu’on n’a prise sur rien. La méthode a été énoncée sans fard.

En 2018, Steve Bannon, ancien stratège de Donald Trump, explique à l’écrivain Michael Lewis que la véritable opposition, ce sont les médias, et que la façon de s’en occuper consiste à « inonder la zone » d’immondices.

Le 20 janvier 2025, jour de sa seconde investiture, le président Trump signe 26 décrets présidentiels ; 46 avant la fin du mois ; 143 en 100 jours, selon le registre fédéral américain.

Chaque annonce chasse la précédente ; l’opposition, qui doit choisir sa bataille, n’en livre aucune jusqu’au bout ; le commentateur, qui s’indigne de tout, ne décrit plus rien.

La technique n’a pas de camp : au printemps 2025, des élus démocrates proposaient à leur tour d’inonder la zone.

La France en connaît la version domestique, qui tient moins du tir de barrage que du rythme : le 16 mars 2020 à 20 heures, un pays entier apprend qu’il sera confiné le lendemain à midi, et les règles, attestations et dérogations changeront ensuite plus vite qu’on ne les lit.

La réserve est nécessaire. Il existe des urgences véritables où décider vite sauve des vies, et le reproche de précipitation sert parfois d’alibi à l’inaction ; un pouvoir qui attendrait que chacun ait tout lu ne gouvernerait jamais.

Mais la vitesse n’est suspecte que lorsqu’elle devient un régime : quand le rythme des annonces dépasse durablement le temps qu’il faut pour les examiner, le but n’est plus d’agir, c’est d’empêcher de juger.

La sidération prépare le choc (voir « La stratégie du choc ») et, répétée, fabrique l’impuissance (voir « L’impuissance apprise »).

La parade du #PIC est une méthode plus qu’un article. Son Protocole pose que « la controverse organisée, la disputatio, précède toute décision », que l’ordre du jour est publié avant la séance et que tout membre peut y inscrire un point : le temps de la dispute y est un droit, non un luxe.

Au citoyen, un réflexe : quand les annonces pleuvent, n’en suivez qu’une, jusqu’au texte qui l’applique ; c’est souvent là qu’on découvre ce que le bruit servait à couvrir.

Pour aller plus loin

C’est Freud qui a donné à la sidération sa définition la plus utile, et il l’a fait en distinguant 3 mots que l’usage confond.

Au deuxième chapitre d’Au-delà du principe de plaisir (1920), écrit au sortir d’une guerre qui avait fabriqué des névroses traumatiques par milliers, il sépare l’angoisse, attente d’un danger même inconnu, la peur, qui a un objet, et l’effroi, qui « désigne l’état dans lequel on tombe quand on se trouve en danger sans y être préparé » et qui « met l’accent sur le facteur de surprise » (notre traduction).

Puis vient la phrase décisive : « il y a dans l’angoisse quelque chose qui protège contre l’effroi » (notre traduction). Ce n’est pas le courage qui préserve de la sidération, c’est l’anticipation.

Qui s’attendait au coup ne le reçoit pas de la même façon. La conséquence politique est immédiate : un pouvoir qui veut sidérer doit d’abord empêcher qu’on se prépare, et un peuple qui veut s’en garder doit d’abord organiser la prévision.

La leçon n’a pas échappé aux stratèges. En 1996, Harlan Ullman et James Wade publient, sous l’égide de l’université de la Défense nationale des États-Unis, Shock and Awe, doctrine de la « domination rapide » qui entend briser la volonté de l’adversaire par un choc massif et immédiat ; l’expression servira à nommer l’ouverture de la guerre d’Irak, en mars 2003.

Ce que Steve Bannon a dit en 2018 n’est que la transposition de cette doctrine au débat public, avec une différence qui change tout : le choc militaire vise l’ennemi, la saturation politique vise ses propres citoyens, et d’abord ceux dont le métier est de vérifier.

La meilleure objection est méthodologique, et il faut l’exposer loyalement. La sidération est un concept clinique, forgé pour des individus face à un trauma ; les travaux d’Amy Arnsten portent sur des cerveaux, humains et animaux, soumis à un stress en laboratoire.

Un peuple n’a pas de cortex préfrontal. Transposer le mot à une nation, c’est filer une métaphore, et une métaphore peut glisser vers le soupçon universel : tout serait fait exprès pour nous étourdir.

L’objection est juste sur le vocabulaire et fausse sur le mécanisme, car l’équivalent collectif du cortex existe : ce sont les délais que les institutions imposent à la décision.

Le 18 mars 2020, le gouvernement dépose devant le Sénat un projet de loi organique d’urgence face au covid-19, qui est examiné en séance dès le lendemain, alors que l’article 46 de la Constitution interdit, en procédure accélérée, de délibérer avant 15 jours.

Le 26 mars, le Conseil constitutionnel valide : « Compte tenu des circonstances particulières de l’espèce, il n’y a pas lieu de juger que cette loi organique a été adoptée en violation des règles de procédure ».

Les circonstances étaient réelles ; mais le garde-fou conçu contre la précipitation a été levé par la précipitation elle-même. 2 jours plus tôt, le 16 mars, le président de la République avait répété à plusieurs reprises devant le pays : « Nous sommes en guerre. »

Il faut encore dire ce que la notion ne permet pas. Elle ne permet pas de conclure à l’intention : un gouvernement débordé produit le même désordre qu’un gouvernement qui calcule, et l’on doit prouver le calcul avant de l’imputer.

Elle ne dispense pas non plus d’un examen de conscience du public, qui réclame le choc suivant autant qu’il le subit ; l’économie de l’attention vend ce que nous achetons.

Enfin, l’éloge de la lenteur a ses profiteurs : ceux à qui le statu quo convient ont toujours trouvé que le moment était mal choisi pour décider. La sidération répétée conduit à l’impuissance apprise ; l’enlisement délibératif y conduit aussi, par un autre chemin.

La réponse du #PIC est freudienne sans le savoir : elle institutionnalise la préparation.

Le Protocole exige que l’ordre du jour de la plénière soit publié avant la séance, que tout membre puisse y inscrire un point, et pose qu’« une décision dont il n’existe aucune trace écrite n’est pas une décision ».

La Constitution d’urgence confie aux Formulateurs, tirés au sort, la rédaction de notes exposant les arguments opposés avant chaque votation : le citoyen arrive au scrutin en ayant lu les deux thèses, c’est-à-dire préparé.

Et la crise elle-même est tenue en laisse : les pouvoirs exceptionnels ne peuvent interrompre le droit de référendum ; l’état de crise s’éteint de plein droit au bout de 30 jours faute de prolongation expresse ; nul régime d’exception ne peut exister hors de lui, et aucune mesure de crise ne passe dans la loi ordinaire sans que le peuple l’approuve par référendum (Titre II, article 12).

Une loi temporaire prorogée pour la troisième fois revient d’office devant le peuple (Titre I, article 7).

Le provisoire ne peut plus devenir définitif par surprise. Il ne s’agit pas d’interdire la vitesse, mais de garantir qu’aucune décision engageant le peuple ne puisse le prendre par surprise. Freud l’avait vu : l’effroi frappe ceux qui ne s’attendaient à rien.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, Hachette, 1872-1877, article « sidération » : « 1 Terme d’astrologie. Influence subite attribuée à un astre, sur la vie ou la santé d’une personne. 2 Terme de médecine. État d’anéantissement subit produit par certaines maladies, qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres. ». consulter la source

Sigmund Freud, Jenseits des Lustprinzips (Au-delà du principe de plaisir), Internationaler Psychoanalytischer Verlag, 1920, chapitre II : « Schreck aber benennt den Zustand, in den man gerät, wenn man in Gefahr kommt, ohne auf sie vorbereitet zu sein, betont das Moment der Überraschung. Ich glaube nicht, daß die Angst eine traumatische Neurose erzeugen kann; an der Angst ist etwas, was gegen den Schreck und also auch gegen die Schreckneurose schützt. » (L’effroi, lui, désigne l’état dans lequel on tombe quand on se trouve en danger sans y être préparé ; il met l’accent sur le facteur de surprise. Je ne crois pas que l’angoisse puisse provoquer une névrose traumatique ; il y a dans l’angoisse quelque chose qui protège contre l’effroi, et donc aussi contre la névrose d’effroi ; notre traduction). consulter la source

Amy F. T. Arnsten, « Stress signalling pathways that impair prefrontal cortex structure and function », Nature Reviews Neuroscience, vol. 10, n° 6, juin 2009, p. 410-422 : « Even quite mild acute uncontrollable stress can cause a rapid and dramatic loss of prefrontal cognitive abilities, and more prolonged stress exposure causes architectural changes in prefrontal dendrites. » (Même un stress aigu assez léger, pourvu qu’il soit incontrôlable, peut provoquer une perte rapide et spectaculaire des capacités cognitives préfrontales, et une exposition plus prolongée au stress entraîne des modifications architecturales des dendrites préfrontales ; notre traduction). consulter la source

Sean Illing, « “Flood the zone with shit”: How misinformation overwhelmed our democracy », Vox, 16 janvier 2020 (mis à jour le 6 février 2020), rapportant un entretien de Steve Bannon avec Michael Lewis (2018) : « The Democrats don’t matter, The real opposition is the media. And the way to deal with them is to flood the zone with shit. » (Les démocrates ne comptent pas. La véritable opposition, ce sont les médias. Et la façon de s’en occuper, c’est d’inonder la zone de merde ; notre traduction). consulter la source

Emmanuel Macron, adresse aux Français, 16 mars 2020, texte publié par la présidence de la République : « Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire, certes : nous ne luttons ni contre une armée, ni contre une autre Nation. Mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, qui progresse. Et cela requiert notre mobilisation générale. Nous sommes en guerre. ». consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 2020-799 DC du 26 mars 2020, Loi organique d’urgence pour faire face à l’épidémie de covid-19, § 2 et 3 : « Déposé devant le Sénat, première assemblée saisie, le 18 mars 2020, le projet de loi organique, pour lequel le Gouvernement a engagé la procédure accélérée, a été examiné en séance publique le lendemain. » ; « Compte tenu des circonstances particulières de l’espèce, il n’y a pas lieu de juger que cette loi organique a été adoptée en violation des règles de procédure prévues à l’article 46 de la Constitution. ». consulter la source

#PIC, Protocole, Titre V, article premier, « De la plénière » : « Son ordre du jour est publié avant la séance. Tout membre peut y inscrire un point. Un compte rendu écrit est établi et conservé : une décision dont il n’existe aucune trace écrite n’est pas une décision. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : Le jugement, faculté politique · La maïeutique et la dialectique

La riposte, dans l’Autodéfense : « Les gens sont sur leurs écrans : ils n’ont plus l’attention pour décider »

La parade : Constitution, titre V, article premier

Du même tonneau, dans le Lexique : L’ingouvernabilité · La customisation médiatique · La stratégie du choc · L’impuissance apprise · L’économie de l’attention · Le système 1 détourné · Le gouvernement par la peur

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, où l’on apprend à délibérer à froid

Le doute, bienvenu : une erreur, un contre-exemple, une source plus solide ? Dites-le en commentaire. Notre Protocole fait du doute un canal, non une faute.

Vous commentez et notez cette entrée ci-dessous. Vos objections et vos exemples nourriront les versions suivantes.

Cliquez ici pour nous faire connaître votre niveau d'approbation
[Total: 0 Évaluation moyenne: 0]

Nommer le procédé, c’est déjà s’en déprendre.

Rejoindre le #PIC

Commentaires sur cette entrée

0 commentaire

Envoyer un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *