« Le peuple a porté Hitler et Pétain au pouvoir »

On vous dit :

« Hitler est arrivé au pouvoir par les urnes, et c’est la France de 1940 qui s’est donnée à Pétain. Donner le dernier mot au peuple, c’est ouvrir la porte au pire. »

Voici ce que vous pouvez répondre

Les 2 naufrages ont été votés par des représentants ; aucun n’a été soumis au peuple avant d’être accompli. Relisez les dates.

En novembre 1932, aux dernières élections libres, les nazis font 33 % ; quelques mois plus tôt, Hindenburg a battu Hitler à la présidentielle, 53 % contre moins de 37. Hitler n’est pas élu chancelier : il est nommé le 30 janvier 1933 par Hindenburg, au terme de tractations de coulisses menées par von Papen. Les pleins pouvoirs lui sont votés par le Reichstag, 444 voix contre 94.

En France, ce sont 569 parlementaires qui donnent les pleins pouvoirs à Pétain, le 10 juillet 1940 ; la loi promettait une Constitution « ratifiée par la Nation » : elle ne l’a jamais été.

Sources : « Adolf Hitler’s rise to power » · « Enabling Act of 1933 » · Loi constitutionnelle du 10 juillet 1940 · « Loi constitutionnelle du 10 juillet 1940 » — le détail et les citations sont dans l’onglet « Références utiles ».

Pour aller plus loin

L’objection contient une part de vérité, et il faut la reconnaître : en juillet 1932, le parti nazi obtient 37,3 % des suffrages, près de 14 millions de voix. Une très grosse minorité d’Allemands a voté pour lui.

Mais il n’a jamais obtenu de majorité lors d’élections libres : il recule à 33,1 % en novembre 1932, et au second tour de la présidentielle d’avril 1932, Hindenburg l’emporte avec 53 % des voix contre 36,8 %.

Le choix décisif, la nomination du 30 janvier 1933, revient au président, au terme d’une négociation conduite par Franz von Papen.

La loi des pleins pouvoirs du 23 mars 1933 est votée par le Reichstag, tous les partis sauf le SPD votant pour, alors que les députés communistes en étaient déjà exclus.

Les plébiscites vinrent ensuite, sous la terreur, pour ratifier le fait accompli : ils ne décidaient plus rien.

En France, le chemin est encore plus net. Le 10 juillet 1940, l’Assemblée nationale réunie à Vichy donne, par 569 voix contre 80, « tous pouvoirs au Gouvernement de la République, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain », pour promulguer une nouvelle constitution.

Le même texte ajoute : « Elle sera ratifiée par la Nation. » Elle ne l’a jamais été. Le seul vote de l’été 1940 fut celui des parlementaires.

Ce que ces épisodes enseignent n’est pas que le peuple a toujours raison ; c’est que la catastrophe passe par la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul et par la suspension des règles au nom de l’urgence.

C’est exactement ce que notre texte met hors de portée de tout vote, référendum compris : la Constitution d’urgence, Titre XVIII, article 3, rend intangible « l’interdiction de sa concentration entre les mains d’une seule personne », et la Constitution d’urgence, Titre II, article 11, interdit que des pouvoirs de crise puissent « suspendre la présente Constitution » ou « interrompre le droit de référendum ».

Hannah Arendt a décrit les mouvements totalitaires comme des organisations de masse d’individus atomisés et isolés : la matière première du pire, ce n’est pas un peuple qui délibère, c’est une foule de solitudes.

John Dewey concluait en 1927 : « Le monde a davantage souffert des chefs et des autorités que des masses. » Le remède n’est pas de retirer la parole au peuple, mais d’organiser sa délibération.

Les relances probables

« Et les plébiscites de Napoléon III ou d’Hitler ? »

Ce sont des référendums descendants, organisés par le pouvoir sur sa propre personne, souvent après coup. Notre Constitution d’urgence fait l’inverse : les sujets remontent des citoyens tirés au sort, et nul ne peut soumettre au vote la concentration du pouvoir dans une seule main (Constitution d’urgence, Titre XVIII, article 3).

« Près de quatorze millions d’Allemands ont voté nazi : c’est bien le peuple. »

Une très grosse minorité, oui, et il faut le dire. Mais jamais une majorité libre, et c’est un président qui l’a nommé, des députés qui lui ont donné les pleins pouvoirs. C’est pour cela que notre noyau intangible interdit à quiconque, peuple compris, de confier l’exécutif à un seul homme.

« La foule acclamait Pétain en 1940. »

Une acclamation n’est pas un vote. Le seul vote de l’été 1940 fut celui du Parlement, et la Constitution promise ne fut jamais soumise au peuple.

Les pièges à éviter

  • Ne dites pas « personne n’a voté pour Hitler » : les nazis ont obtenu 37,3 % en juillet 1932. Dites « jamais de majorité libre ».
  • Ne dites pas que les Allemands n’ont jamais voté sur Hitler : des plébiscites ont eu lieu en 1933 et en 1934, mais après la prise du pouvoir, sous la terreur. Dites qu’on ne leur a pas demandé leur avis avant.
  • Ne donnez pas de chiffre pour les élections de mars 1933 : elles se sont tenues sous la terreur, et nous n’avons pas vérifié le pourcentage exact.
  • Ne comparez jamais un adversaire ou un gouvernement actuel à Hitler ou à Pétain : l’argument serait perdu, et il serait faux.
  • Ne présentez pas les parlementaires de 1940 comme des traîtres en bloc : 80 ont voté contre, et plusieurs sont entrés en résistance ; l’argument porte sur la procédure, pas sur les personnes.

Références utiles

Les citations, les ouvrages, les études et les chiffres sur lesquels repose cette réponse, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et répondre à qui vous demandera d’où vous tenez vos arguments.

« Adolf Hitler’s rise to power », Wikipédia en anglais (consulté le 25 septembre 2026) — notre traduction : « July 1932 : « 37.3% of the popular vote (13,745,000 votes) » ; November 1932 : « remained the Reichstag’s largest party, with 196 seats (33.1%) » ; second tour de la présidentielle d’avril 1932 : « Hindenburg (53.0% 19,359,983) » contre « Hitler (36.8% 13,418,547) ». — Notre traduction : juillet 1932, « 37,3 % des suffrages (13 745 000 voix) » ; novembre 1932, « resté le premier parti du Reichstag, avec 196 sièges (33,1 %) » ; présidentielle, Hindenburg 53,0 %, Hitler 36,8 %. ». consulter la source

« Enabling Act of 1933 », Wikipédia en anglais (consulté le 25 septembre 2026) — notre traduction : « 444 voted for; 94 voted against » ; « All parties except the SPD voted in favour of the Enabling Act. With the KPD banned and 26 SPD deputies arrested or in hiding… » — Notre traduction : « 444 voix pour, 94 contre » ; « Tous les partis sauf le SPD ont voté la loi des pleins pouvoirs. Le KPD étant interdit et vingt-six députés du SPD arrêtés ou cachés… ». consulter la source

Loi constitutionnelle du 10 juillet 1940, Journal officiel du 11 juillet 1940 (fac-similé transcrit sur Wikisource) : « Article unique. — L’Assemblée nationale donne tous pouvoirs au Gouvernement de la République, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain, à l’effet de promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle constitution de l’État français. Cette constitution devra garantir les droits du travail, de la famille et de la patrie. Elle sera ratifiée par la Nation et appliquée par les Assemblées qu’elle aura créées. ». consulter la source

« Loi constitutionnelle du 10 juillet 1940 », Wikipédia (consulté le 25 septembre 2026) : « Vote de l’Assemblée nationale réunie à Vichy : 569 voix pour, 80 contre, 20 abstentions (et 176 parlementaires absents). ». consulter la source

Constitution d’urgence, Titre XVIII, article 3 — Du noyau intangible : « Si le peuple peut tout réviser, il est une chose qu’il ne peut pas décider : abolir son propre pouvoir de décider et de se corriger, ni la dignité qui fonde ce pouvoir. Ne peuvent faire l’objet d’aucune révision, ni par les pouvoirs constitués, ni par le référendum lui-même, ni être suspendus par l’état de crise :

1° la souveraineté du peuple, qui lui appartient et procède de lui seul ;

2° le suffrage universel, égal et secret, et le référendum d’initiative citoyenne, dont la décision s’impose à tous les pouvoirs ;

3° les cercles de la souveraineté et le tirage au sort qui désigne les Formulateurs et l’Agora citoyenne ;

4° la révocabilité des délégués par le peuple ;

5° le caractère collégial du pouvoir exécutif et l’interdiction de sa concentration entre les mains d’une seule personne ;

6° le droit permanent du peuple de réviser la Constitution, et les libertés d’opinion, d’expression et d’association sans lesquelles il ne pourrait se corriger ;

7° l’égalité des citoyens devant la loi, sans distinction d’origine, de race ou de religion ;

8° la dignité de la personne humaine : nul ne peut être condamné à mort, ni soumis à la torture, à l’esclavage ou à des peines ou traitements inhumains ou dégradants, et le génocide comme les crimes contre l’humanité sont à jamais prohibés. Toute autre disposition de la présente Constitution demeure révisable par le peuple. ». consulter la source

Constitution d’urgence, Titre II, article 11 — Des pouvoirs de crise et de leurs bornes : « Ces mesures ne peuvent en aucun cas :

1° suspendre la présente Constitution, ni porter atteinte au noyau intangible défini à l’article 3 du Titre XVIII ;

2° dissoudre, suspendre ou entraver les cercles de la souveraineté, ni interrompre le droit de référendum ». consulter la source

#PIC, Lexique du Pouvoir, « L’atomisation et l’individualisme » : « En 1951, Hannah Arendt pousse le diagnostic à son terme : les mouvements totalitaires sont des organisations de masse d’individus atomisés et isolés (Les Origines du totalitarisme). ». consulter la source

John Dewey, The Public and Its Problems, 1927, chapitre VI « The Problem of Method » (Standard Ebooks) — notre traduction : « The world has suffered more from leaders and authorities than from the masses. The essential need, in other words, is the improvement of the methods and conditions of debate, discussion and persuasion. That is the problem of the public. » — Notre traduction : « Le monde a davantage souffert des chefs et des autorités que des masses. Le besoin essentiel, en d’autres termes, est l’amélioration des méthodes et des conditions du débat, de la discussion et de la persuasion. Tel est le problème du public. ». consulter la source

Version 1.3 du 5 octobre 2026 — encadré « Entre nous » et réponse courte réécrits (lot 3). Version 1.2 du 2 octobre 2026 — encadré « Entre nous », adressé au militant qui porte la réponse. Version 1.1 du 27 septembre 2026 — harmonisation avec les textes validés le 27 septembre : citation du noyau intangible (Titre XVIII, article 3) mise à jour ; la section devient l’Autodéfense, kit de répartie du #PIC. Correction du 26 septembre 2026 : citation de la Constitution mise à jour (renvoi au Titre XVIII, article 3). Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication.

Le procédé, dans le Lexique du Pouvoir : La propagande · La banalité du mal · L’état « agentique » · La reductio ad Hitlerum · L’état d’urgence permanent

Le mot juste, dans l’Abécédaire : La démocratie militante · La clause d’éternité · L’auto-correction démocratique

Pour agir : l’Université populaire de l’intelligence collective

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