« Le peuple votera toujours pour son porte-monnaie »

On vous dit :

« Donnez le référendum au peuple, il votera pour son porte-monnaie : moins d’impôts, plus d’allocations, la retraite plus tôt, et la dette pour les enfants. Aucun peuple ne vote l’effort. La démocratie directe, c’est la somme des égoïsmes et le règne du court terme ; seuls des dirigeants à l’abri de la pression populaire peuvent imposer les réformes de long terme. »

Voici ce que vous pouvez répondre

Le court terme n’est pas dans le peuple ; il est dans le calendrier électoral. En France, où les élus votent seuls le budget, le dernier à l’équilibre date de 1974.

Regardez maintenant un peuple qui vote vraiment. Les Suisses ont refusé 6 semaines de vacances pour tous en 2012, à 66,5 %, et un revenu de base inconditionnel en 2016, à 76,9 %. En 2001, ils ont inscrit dans leur Constitution un frein à l’endettement, à près de 85 %. En 2022, ils ont accepté une hausse de la TVA et le relèvement de l’âge de la retraite des femmes.

Ils ont aussi voté une treizième rente en 2024 : un peuple défend parfois ses intérêts, comme ses élus. L’intérêt commun naît de la question posée et du débat qui la précède.

Sources : Jean-Jacques Rousseau · #PIC, Abécédaire · Elinor Ostrom · Académie royale des sciences de Suède. Le détail et les citations sont dans l’onglet « Références utiles ».

Pour aller plus loin

L’objection a un grand ancêtre : Rousseau. « Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous & la volonté générale », écrit-il en 1762 : l’une additionne les intérêts privés, l’autre ne regarde qu’à l’intérêt commun.

Mais la différence ne tient pas à la qualité des gens ; elle tient à la question qu’on leur pose. On ne demande pas à un juré d’assises ce qui l’arrange, on lui demande ce qui est juste, et il répond à cette question-là.

Notre Abécédaire le résume : « Le bien de tous ne naît pas de la somme des égoïsmes. » Il naît de procédures qui obligent à peser le bien de tous.

La version savante de l’objection s’appelle la « tragédie des communs ». En 1968, le biologiste Garrett Hardin soutient dans la revue Science qu’une ressource partagée est condamnée au pillage, sauf à la privatiser ou à l’étatiser.

Elinor Ostrom est allée voir sur le terrain : pêcheries, pâturages, forêts, nappes d’eau gérés durablement par leurs usagers, ce qui lui a valu en 2009 le prix Nobel d’économie.

Les communs qui durent partagent quelques traits : des limites claires, la participation des usagers aux règles, une surveillance effective, des sanctions graduées, des conflits tranchés vite et à peu de frais.

Hardin lui-même intitulera un article de 1994 « la tragédie des communs non gérés ». Et Ostrom concluait, dans sa conférence Nobel, que le but des politiques publiques devrait être de favoriser les institutions « qui font ressortir le meilleur des humains ».

Les faits suisses, lus sur les résultats officiels de la Chancellerie fédérale, vont dans le même sens.

Consultés sur des mesures qui les avantageaient directement, les Suisses ont refusé en 2012 l’initiative « 6 semaines de vacances pour tous » (66,50 % de non, aucun canton favorable), en 2014 un salaire minimum légal (76,27 % de non), en 2016 un revenu de base inconditionnel (76,94 % de non).

Ils ont accepté des efforts : le frein à l’endettement en 2001 (84,74 % de oui), puis, le 25 septembre 2022, une hausse de la TVA pour financer les retraites (55,07 %) et le relèvement de l’âge de la retraite des femmes à 65 ans (50,55 %).

Soyons honnêtes : le 3 mars 2024, ils ont adopté une treizième rente de vieillesse (58,25 %) et refusé le même jour de porter l’âge de la retraite à 66 ans (74,75 % de non). Un peuple défend aussi ses intérêts.

La question est de savoir si ses représentants font mieux. En France, où le budget est voté par eux seuls, le dernier budget voté à l’équilibre est celui de la loi de finances pour 1975, adopté en 1974 ; depuis, le solde public n’a plus jamais été positif.

La Constitution d’urgence ne mise pas sur la vertu : elle organise les conditions de l’intérêt commun.

Avant chaque vote, les Formulateurs tirés au sort rédigent des notes exposant les arguments opposés (Constitution d’urgence, Titre II, article 7) ; les partis, devenus organismes de formation, sont financés sur leur capacité à établir « le coût et la faisabilité » de leurs propositions (Constitution d’urgence, Titre I, article 10) ; tout relèvement du plafond d’endettement, et tout emprunt qui le dépasserait, est soumis obligatoirement au peuple (Constitution d’urgence, Titre I, article 7) ; aucun excédent ne peut créer de charges permanentes nouvelles sans son consentement (Constitution d’urgence, Titre VI, article 7).

Notre Abécédaire rappelle la singularité morale de la dette : « ceux qui décident la dépense sont rarement ceux qui la remboursent ». Qui décide paie, et qui paie décide : c’est la meilleure école de la responsabilité.

Les relances probables

« La Suisse n’est pas la France : les Français voteraient la retraite à cinquante ans. »

Personne ne le sait, parce qu’on ne leur a jamais posé la question avec le coût en face. On ne peut pas conclure à l’irresponsabilité d’un peuple à qui l’on n’a jamais confié de responsabilité. Chez nous, aucune question ne part au vote sans une note exposant les arguments et les conséquences, rédigée par des citoyens tirés au sort.

« Et la treizième rente, alors ? »

C’est un vote pour soi, assumé, décidé à visage découvert après un débat public sur son coût, et il faut maintenant la financer. Le même jour, les Suisses ont refusé de travailler un an de plus. Un peuple défend ses intérêts comme les élus défendent les leurs ; la différence, c’est que le peuple paie lui-même la facture de ses choix, et qu’il peut revoter.

« Ostrom parle de pâturages et de villages, pas d’un grand pays. »

Exact, et elle mettait elle-même en garde contre les recettes universelles. Parmi ses principes figure l’emboîtement des niveaux de décision pour les grands ensembles. D’où notre subsidiarité : toute compétence appartient à l’échelon le plus proche du citoyen capable de l’exercer (Constitution d’urgence, Titre VII, article premier).

« Les minorités organisées, elles, voteront pour leurs intérêts particuliers. »

C’est une autre objection, sérieuse, et nous y répondons à part : voyez « Les minorités actives confisqueront le RIC ».

« Avec vos référendums, aucune réforme des retraites ne passera. »

Le 25 septembre 2022, les Suisses ont voté eux-mêmes le relèvement de l’âge de la retraite des femmes et une hausse de la TVA pour financer leurs retraites. Une réforme voulue par le peuple n’a pas besoin d’être imposée.

Les pièges à éviter

  • Ne prétendez pas que les peuples ne votent jamais pour leur intérêt : la treizième rente suisse vous serait opposée. Dites qu’ils ne le font pas davantage que leurs élus, et qu’ils en paient la facture.
  • N’opposez pas un « peuple vertueux » à des « élus dépensiers » : le problème est le mécanisme (réélection, facture reportée sur les générations suivantes), pas la morale des personnes.
  • Ne caricaturez pas Hardin : il visait des ressources sans règles, et l’a précisé en 1994. Ne donnez pas de montant pour le revenu de base suisse : le texte soumis au vote n’en fixait pas.
  • Ne présentez pas le salaire minimum suisse comme un sacrifice : la majorité des votants n’était pas concernée. Les 6 semaines de vacances et le revenu de base sont les exemples les plus nets.
  • Ne promettez pas la fin des déficits : le frein que défend notre Abécédaire est souple, sur le modèle suisse, et apprécié sur l’ensemble d’un cycle économique.

Pour prolonger

Dans l’Abécédaire et le Lexique du Pouvoir :

Dans nos textes :

Dans l’Autodéfense :

Références utiles

Les citations, les ouvrages, les études et les chiffres sur lesquels repose cette réponse, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et répondre à qui vous demandera d’où vous tenez vos arguments.

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, 1762, livre II, chapitre 3 (édition de 1762, Wikisource) : « Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous & la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu’à l’intérêt commun, l’autre regarde à l’intérêt privé, & n’est qu’une somme de volontés particulieres ». consulter la source

#PIC, Abécédaire, « Le bien commun » : « Le bien de tous ne naît pas de la somme des égoïsmes. ». consulter la source

#PIC, Abécédaire, « La volonté générale » : « La volonté générale naît d’une autre question : non plus « qu’est-ce qui m’arrange ? », mais « qu’est-ce qui est bon pour nous tous ? ». Le jury d’assises la montre à l’œuvre : douze citoyens à qui l’on ne demande pas leur intérêt, mais ce qui est juste. ». consulter la source

Elinor Ostrom, conférence Nobel, Stockholm, 8 décembre 2009, citée par Tom Ling, « What Elinor Ostrom Teaches Us About Avoiding the Tragedy », RAND, juin 2020 (qui résume aussi ses principes de gestion des communs) : « Designing institutions to force (or nudge) entirely self-interested individuals to achieve better outcomes has been the major goal posited by policy analysts for governments to accomplish for much of the past half century. Extensive empirical research leads me to argue that instead, a core goal of public policy should be to facilitate the development of institutions that bring out the best in humans. » (notre traduction : « Concevoir des institutions pour contraindre, ou inciter, des individus entièrement intéressés à obtenir de meilleurs résultats a été l’objectif principal assigné aux gouvernements par les analystes des politiques publiques pendant presque un demi-siècle. De nombreuses recherches empiriques me conduisent à soutenir qu’au contraire, un objectif central des politiques publiques devrait être de favoriser l’émergence d’institutions qui font ressortir le meilleur des humains. ») ». consulter la source

Académie royale des sciences de Suède, communiqué du prix d’économie 2009 : « Elinor Ostrom has challenged the conventional wisdom that common property is poorly managed and should be either regulated by central authorities or privatized. Based on numerous studies of user-managed fish stocks, pastures, woods, lakes, and groundwater basins […] » (notre traduction : « Elinor Ostrom a remis en cause l’idée reçue selon laquelle la propriété commune serait mal gérée et devrait être soit réglementée par des autorités centrales, soit privatisée. S’appuyant sur de nombreuses études de pêcheries, pâturages, forêts, lacs et nappes souterraines gérés par leurs usagers […] ») ». consulter la source

Garrett Hardin, « The Tragedy of the Commons », Science, vol. 162, n° 3859, 1968, p. 1243-1248 ; et « The tragedy of the unmanaged commons », Trends in Ecology & Evolution, vol. 9, n° 5, 1994, p. 199 (références vérifiées sur Crossref ; articles non consultés). consulter la source

Chancellerie fédérale suisse, votation populaire du 11 mars 2012, objet n° 557, initiative populaire « 6 semaines de vacances pour tous » : 33,50 % de oui, 66,50 % de non, aucun canton favorable (résultats officiels, données ouvertes de la Confédération). consulter la source

Chancellerie fédérale suisse, votation populaire du 18 mai 2014, objet n° 583, initiative « Pour la protection de salaires équitables (Initiative sur les salaires minimums) » : 76,27 % de non. consulter la source

Chancellerie fédérale suisse, votation populaire du 5 juin 2016, objet n° 601, initiative « Pour un revenu de base inconditionnel » : 76,94 % de non, participation 46,95 %. consulter la source

Chancellerie fédérale suisse, votation populaire du 2 décembre 2001, objet n° 480, « Arrêté fédéral concernant un frein à l’endettement » : 84,74 % de oui ; Administration fédérale des finances, « Frein à l’endettement » : « L’art. 126 a été accepté lors de la votation populaire du 2 décembre 2001 avec une majorité de 85 % des voix. ». consulter la source

Chancellerie fédérale suisse, votation populaire du 25 septembre 2022, objets n° 659 (financement additionnel de l’AVS par un relèvement de la TVA : 55,07 % de oui) et n° 660 (AVS 21 : 50,55 % de oui) ; Office fédéral des assurances sociales, « AVS 21 – Votation » : « Oui: 50,55% » ; « L’âge de référence des femmes sera relevé à 65 ans, comme pour les hommes ». consulter la source

Chancellerie fédérale suisse, votation populaire du 3 mars 2024, objets n° 665 (initiative pour une 13ᵉ rente AVS : 58,25 % de oui) et n° 666 (initiative sur les rentes, relèvement de l’âge de la retraite à soixante-six ans : 74,75 % de non). consulter la source

Assemblée nationale, proposition de loi constitutionnelle n° 880 visant l’instauration d’une règle d’or budgétaire, 3 février 2025, exposé des motifs : « Le dernier budget voté à l’équilibre en France est celui du projet de loi de finances de 1975, voté en 1974. ». consulter la source

Fondation iFRAP, « Retour sur 50 ans de déficit public » : « Le dernier budget présentant un solde positif remonte à 1974 : +8,5 milliards de francs […] » ; « Cela fait 50 ans que la France est en état de déficit public. ». consulter la source

Constitution d’urgence, Titre I, article 7, « Du référendum obligatoire par matière » : « Sont soumis obligatoirement au vote du peuple, sans qu’aucune initiative ne soit requise : […] 6° toute loi qui relève le plafond d’endettement souverain prévu à l’article 4 du Titre VI, et tout emprunt qui doit porter la dette au-delà de ce plafond ». consulter la source

Constitution d’urgence, Titre VI, article 7, « Du statut du citoyen comme actionnaire de la Nation et du dividende citoyen » : « Aucun excédent budgétaire ne peut être employé à accroître le train de fonctionnement de l’État au-delà de l’exercice en cours, ni à créer des charges nouvelles appelées à se renouveler d’un exercice à l’autre, sans que le peuple y ait consenti par référendum, dans les conditions de l’article 7 du Titre premier. ». consulter la source

Constitution d’urgence, Titre I, article 10 : « Leur financement procède de la certification de leurs formations, où ils établissent le coût et la faisabilité de leurs propositions, et non de la seule adhésion. ». consulter la source

Constitution d’urgence, Titre VII, article premier, « Du principe de subsidiarité ascendante » : « Toute compétence appartient à l’échelon le plus proche du citoyen capable de l’exercer. ». consulter la source

#PIC, Abécédaire, « Le frein à l’endettement » : « La dette publique a une singularité morale : ceux qui décident la dépense sont rarement ceux qui la remboursent. ». consulter la source

Version 1.4 du 5 octobre 2026 : encadré « Entre nous » et réponse courte réécrits (lot 3). Version 1.3 du 2 octobre 2026 : citations de la Constitution d’urgence (Titre I, article 7 ; Titre VI, article 7 ; Titre I, article 10) alignées sur le texte en vigueur ; encadré « Entre nous ». Version 1.2 du 28 septembre 2026 : réponse courte resserrée pour que le partage la reprenne en entier. Version 1.1 du 27 septembre 2026 : présentation des traductions harmonisée dans les références ; la section devient l’Autodéfense, kit de répartie du #PIC. Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication.

Le procédé, dans le Lexique du Pouvoir : L’aristocratie élective · L’architecture de capture systémique

Le mot juste, dans l’Abécédaire : Le bien commun · La volonté générale · Le frein à l’endettement

Pour agir : l’Université populaire de l’intelligence collective

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