Le capitalisme de surveillance On vous répète que, si c’est gratuit, c’est vous le produit. Shoshana Zuboff, professeure émérite à la Harvard Business School, corrige en 2019 : vous n’êtes pas le produit, vous êtes le gisement.
Le capitalisme de surveillance, écrit-elle, s’approprie unilatéralement l’expérience humaine comme une matière première gratuite, qu’il traduit en données comportementales.
Le mécanisme est d’une simplicité industrielle. Ce que vous faites en ligne excède de loin ce qu’il faut pour vous rendre service ; ce « surplus comportemental » nourrit des machines qui prédisent ce que vous ferez, et ces prédictions se vendent sur des marchés de comportements futurs, à qui veut vous vendre quelque chose, ou vous faire voter.
Le 17 mars 2018, The Observer, The Guardian et le New York Times montrent où mène la mécanique : une application de questionnaire, installée par quelque 270 000 personnes, a permis d’aspirer les données de leurs amis, jusqu’à 87 millions de profils Facebook selon Facebook lui-même, au profit d’une officine de ciblage politique, Cambridge Analytica.
Le 24 juillet 2019, la Commission fédérale du commerce américaine inflige à Facebook une amende de 5 milliards de dollars, près de 20 fois la plus forte sanction jamais prononcée dans le monde en matière de vie privée.
En France, la CNIL frappe Google de 50 millions d’euros en janvier 2019 pour un consentement à la publicité ciblée qui n’était ni libre ni éclairé ; puis Google, pour 150 millions, et Facebook, pour 60, le 31 décembre 2021, parce qu’un clic suffisait à accepter les traceurs et qu’il en fallait plusieurs pour les refuser ; puis, en septembre 2025, Google encore, pour 325 millions, et Shein, pour 150.
Des records, chaque fois. Aucun n’a changé le modèle : tant que la matière première reste gratuite, l’amende n’est qu’une ligne de charges.
On peut discuter Zuboff, à qui certains reprochent de traiter ce capitalisme comme une déviation du bon capitalisme plutôt que comme sa pente naturelle ; la critique durcit le constat, elle ne l’allège pas.
Le #PIC renverse la propriété du gisement : sa Constitution déclare que les données produites par une personne lui appartiennent, que nul ne peut les exploiter sans son consentement libre, éclairé et révocable, et que chacun peut les reprendre, intégralement et gratuitement, pour les emporter ailleurs.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Les gens sont sur leurs écrans : ils n’ont plus l’attention pour décider », « Votre démocratie numérique sera piratée : le vote en ligne n’est pas sûr », « Les réseaux sociaux et les médias manipuleront les votes ».
Pour aller plus loin
L’expression circulait avant le livre de Shoshana Zuboff.
Dès juillet 2014, dans la Monthly Review, revue marxiste new-yorkaise, John Bellamy Foster et Robert McChesney publient « Surveillance Capitalism », qui rattache la collecte massive des données à la concentration du capital financier et au complexe militaro-industriel américain.
Zuboff, professeure à la Harvard Business School, reprend le mot et en change le centre de gravité.
Le 5 mars 2016, dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, elle désigne Google comme le « point zéro d’une sous-espèce entièrement nouvelle de capitalisme, dont les profits proviennent de la surveillance et de la modification unilatérales du comportement humain » (notre traduction).
Derrière ces deux lectures se tient une généalogie française : le panoptique de Michel Foucault (Surveiller et punir, 1975), qui décrivait un pouvoir qui voit sans être vu, puis le « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle » de Gilles Deleuze (1990), qui annonçait la relève de l’enfermement par la modulation continue.
Zuboff ajoute un troisième temps : la surveillance ne sert plus seulement à discipliner, elle sert à vendre.
La controverse la plus féconde ne vient pas des défenseurs de la Silicon Valley mais de ses critiques.
En août 2020, l’essayiste Cory Doctorow publie How to Destroy Surveillance Capitalism et prend Zuboff à revers : « je n’adhère pas à la thèse selon laquelle les géants de la tech auraient utilisé le Big Data pour créer un rayon de contrôle mental » (notre traduction).
Selon lui, la puissance prédictive est surtout un argument commercial, vendu aux annonceurs par ceux qui en vivent ; le vrai pouvoir tient au monopole et à l’enfermement des utilisateurs.
Doctorow a raison de se méfier des prophéties que l’industrie fait sur elle-même ; mais son diagnostic et celui de Zuboff convergent sur un point : que la machine prédise bien ou mal, elle tient sa rente de ce qu’on ne peut pas la quitter en emportant ce qu’on y a déposé.
Les procédures engagées depuis 2018 disent ce que le droit sanctionne, et surtout ce qu’il ne sanctionne pas.
Le 17 mars 2018, The Guardian écrit que Cambridge Analytica a « récolté des millions de profils Facebook d’électeurs américains » pour construire un logiciel destiné à « prédire et influencer les choix dans l’isoloir » (notre traduction).
Le 24 juillet 2019, la Commission fédérale du commerce américaine inflige à Facebook son amende record, mais pour avoir violé une ordonnance de 2012 en trompant ses utilisateurs sur leur capacité à contrôler leurs informations : c’est le mensonge sur l’extraction qui est puni, non l’extraction. Le droit européen va plus loin.
Le 4 juillet 2023 (affaire C-252/21), la Cour de justice de l’Union juge que la personnalisation de la publicité ne peut justifier, au titre de l’intérêt légitime, le traitement des données sans consentement, et qu’une position dominante est « susceptible d’affecter la liberté de choix » des utilisateurs.
La Cour touche ici le nerf du problème : un consentement donné à un monopole est-il encore un consentement ?
La notion a ses limites, qu’il faut dire pour s’en servir.
Elle laisse d’abord dans l’ombre l’État, qui puise dans les mêmes gisements : les documents révélés en juin 2013 par Edward Snowden décrivaient un programme de la NSA revendiquant un accès direct aux systèmes des grandes plateformes, qui ont nié en avoir connaissance, et Zuboff elle-même écrivait en 2016 que les capacités des capitalistes de surveillance faisaient « l’envie de toutes les agences de sécurité d’État » (notre traduction).
Le filet de la surveillance de masse et le marché des comportements futurs sont 2 usages d’une même infrastructure. Elle bute ensuite sur une question juridique précise : à qui appartient une prédiction ?
Le règlement européen de 2016 n’accorde la portabilité que pour les données que la personne « a fournies » ; les inférences calculées sur elle, qui sont le produit véritable, lui échappent.
C’est sur ce point que la Constitution d’urgence du #PIC se sépare le plus nettement du droit européen.
Son Titre VIII, article 2 tient pour données personnelles toutes les informations se rapportant à une personne, « qu’elle les ait fournies elle-même, qu’elles aient été générées par son activité, par ses échanges ou par l’usage de ses biens et services, ou qu’elles aient été déduites à son sujet », et fait de ce droit un droit inaliénable : la personne « peut en autoriser l’usage, elle ne peut s’en dessaisir ».
La prédiction calculée sur moi est donc à moi. Le même article répond à la Cour de Luxembourg : le consentement « n’est pas libre » lorsque l’accès à un service est subordonné à un traitement qui n’est pas nécessaire à sa fourniture ; et chacun peut obtenir la communication de ses données, « y compris celles qui ont été déduites à son sujet ».
Une question demeure, que nous posons en hypothèse : cette portabilité ne vise que les données fournies et celles que l’activité a générées ; la prédiction, que l’on peut connaître et refuser, ne se transporte pas chez le concurrent.
Pour les données tirées du cerveau lui-même, la règle est plus radicale : elles ne peuvent faire l’objet d’aucune cession, ni servir à la publicité, même avec le consentement de la personne (Titre V, article 7).
Le gisement le plus intime est mis hors commerce ; les autres sont rendus à leur propriétaire.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
John Bellamy Foster et Robert W. McChesney, « Surveillance Capitalism: Monopoly-Finance Capital, the Military-Industrial Complex, and the Digital Age », Monthly Review, juillet 2014. L’article qui, avant Zuboff, emploie l’expression pour décrire l’alliance entre capital financier concentré, publicité numérique et appareil de renseignement américain. consulter la source
Shoshana Zuboff, « Google as a Fortune Teller: The Secrets of Surveillance Capitalism », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 5 mars 2016 : « Google is ground zero for a wholly new subspecies of capitalism in which profits derive from the unilateral surveillance and modification of human behavior. » (Google est le point zéro d’une sous-espèce entièrement nouvelle de capitalisme, dont les profits proviennent de la surveillance et de la modification unilatérales du comportement humain ; notre traduction). consulter la source
Règlement (UE) 2016/679 du 27 avril 2016 (RGPD), article 20, « Droit à la portabilité des données » : « Les personnes concernées ont le droit de recevoir les données à caractère personnel les concernant qu’elles ont fournies à un responsable du traitement, dans un format structuré, couramment utilisé et lisible par machine ». consulter la source
The Guardian, « Revealed: 50 million Facebook profiles harvested for Cambridge Analytica in major data breach », 17 mars 2018 : « harvested millions of Facebook profiles of US voters, in one of the tech giant’s biggest ever data breaches, and used them to build a powerful software program to predict and influence choices at the ballot box » (a récolté des millions de profils Facebook d’électeurs américains, dans l’une des plus grandes fuites de données de l’histoire du géant technologique, et s’en est servie pour construire un puissant logiciel destiné à prédire et influencer les choix dans l’isoloir ; notre traduction). consulter la source
Federal Trade Commission, communiqué « FTC Imposes $5 Billion Penalty and Sweeping New Privacy Restrictions on Facebook », 24 juillet 2019 : « to settle Federal Trade Commission charges that the company violated a 2012 FTC order by deceiving users about their ability to control the privacy of their personal information » (pour clore les poursuites de la Commission fédérale du commerce selon lesquelles l’entreprise a violé une ordonnance de 2012 en trompant ses utilisateurs sur leur capacité à contrôler la confidentialité de leurs informations personnelles ; notre traduction). consulter la source
Cory Doctorow, « Surveillance Capitalism is just capitalism, plus surveillance », Pluralistic, 26 août 2020 (présentation de son essai How to Destroy Surveillance Capitalism, OneZero, 2020) : « I just don’t buy the thesis that Big Tech used Big Data to create a mind-control ray to sell us fidget spinners, and that Cambridge Analytica hijacked it to make us all racists. » (je n’adhère tout simplement pas à la thèse selon laquelle les géants de la tech auraient utilisé le Big Data pour créer un rayon de contrôle mental destiné à nous vendre des hand spinners, et que Cambridge Analytica l’aurait détourné pour faire de nous tous des racistes ; notre traduction). consulter la source
Cour de justice de l’Union européenne, communiqué de presse n° 113/23, arrêt du 4 juillet 2023, affaire C-252/21, Meta Platforms e.a. : « la personnalisation de la publicité par laquelle est financé le réseau social en ligne Facebook ne saurait justifier, en tant qu’intérêt légitime poursuivi par Meta Platforms Ireland, le traitement de données en cause, en l’absence du consentement de la personne concernée ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre VIII, article 2 : « Les données personnelles sont des éléments de la personne qu’elles concernent, et non des biens dont elle serait propriétaire ; nul ne peut les acquérir, les céder ni les louer, ni s’entremettre dans leur circulation, à titre onéreux ou gratuit, hors les communications qu’autorise le présent article. » ; « Le droit de la personne sur ses données est inaliénable : elle peut en autoriser l’usage, elle ne peut s’en dessaisir. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
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La parade : Constitution, titre VIII, art. 4 : la protection des profils numériques · Protocole, titre VIII, art. 1 : la souveraineté technologique · Constitution, titre VIII, art. 2 : les données personnelles, éléments de la personne, et leur réversibilité · Constitution, titre V, art. 7 : la vie privée mentale et les données neurales
La riposte, dans l’Autodéfense : « Les réseaux sociaux et les médias manipuleront les votes » · « Les gens sont sur leurs écrans : ils n’ont plus l’attention pour décider » · « Votre démocratie numérique sera piratée : le vote en ligne n’est pas sûr »
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : L’Université populaire de l’intelligence collective
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