On vous dit :
« La non-violence, c’est joli sur les cartes postales. Aucun pouvoir n’a jamais cédé à des gens polis : il ne cède qu’à la force, et vous n’en avez aucune. »
Voici ce que vous pouvez répondre
Vous avez raison : le pouvoir ne cède qu’à un rapport de force. Vous vous trompez seulement sur ce qui fait la force.
Gene Sharp, le grand théoricien de l’action non violente, l’a montré : aucun pouvoir ne tient seul. Il tient parce que des millions de gens coopèrent, chaque matin. Robert Helvey, un colonel qui avait fait le Vietnam, en a tiré une méthode de soldat : repérer les piliers qui portent un pouvoir, et convaincre, un à un, ceux qui les tiennent. Les chiffres le confirment : les campagnes non violentes ont réussi 2 fois plus souvent que les campagnes armées.
La violence n’est pas une force de plus : c’est le terrain où l’adversaire est le plus fort. Nous en avons choisi un autre : l’organisation, la discipline et les urnes.
Sources : Gene Sharp · Robert L. Helvey · Erica Chenoweth · Brian Martin · Jacques Sémelin. Le détail et les citations sont dans l’onglet « Références utiles ».
Pour aller plus loin
Un professeur, un colonel et un petit livre venu de Bangkok
Il y a des livres qui naissent dans les bibliothèques et qui y meurent. Celui-ci a été écrit pour l’exil. En 1993, un universitaire américain discret, Gene Sharp, rédige pour des démocrates birmans réfugiés en Thaïlande un petit traité, publié d’abord à Bangkok : From Dictatorship to Democracy (« De la dictature à la démocratie »). Rien d’un pamphlet : un manuel froid, presque austère. Il sera traduit dans plus de 30 langues et passera, photocopié, entre les mains d’opposants du monde entier.
Sharp n’était pas un rêveur. Né dans l’Ohio en 1928, mort à Boston en 2018, à 90 ans, il a passé sa vie à étudier comment des peuples sans armes avaient tenu tête à des pouvoirs armés. Il a raconté, entre autres, l’histoire des instituteurs norvégiens qui refusèrent, en 1942, d’enseigner selon la doctrine de Quisling. En 1973, il publie les 3 volumes de The Politics of Nonviolent Action (« La politique de l’action non violente ») : une théorie du pouvoir, et un inventaire de 198 méthodes, de la pétition à la grève générale. 10 ans plus tard, il fonde son institut, l’Albert Einstein Institution.
Le second personnage est plus inattendu. Robert Helvey est un officier de carrière : 2 séjours au Vietnam, la Distinguished Service Cross, l’une des plus hautes décorations militaires américaines, puis, de 1983 à 1985, le poste d’attaché militaire à Rangoun, où il voit de près un régime militaire gouverner par la peur. Colonel à la retraite après 30 ans de service, il rejoint Sharp, dont il présidera l’institut, et traduit sa pensée dans la langue des états-majors : objectifs, estimation de la situation, plan d’opérations. Son livre de 2004 s’intitule On Strategic Nonviolent Conflict (« Le conflit non violent stratégique »).
En 2000, Helvey anime à Budapest un atelier de quelques jours pour une vingtaine de jeunes Serbes du mouvement Otpor (« Résistance »). Quelques mois plus tard, Slobodan Milošević, battu dans les urnes le 24 septembre, finit par reconnaître sa défaite le 6 octobre. Retenez-en ceci : même là, tout a commencé par une élection.
D’où vient le pouvoir
La pensée de Sharp tient en une idée, que La Boétie avait eue 4 siècles avant lui : aucun pouvoir ne tient seul. Il dénombre 6 sources du pouvoir politique : l’autorité, c’est-à-dire la croyance qu’il est légitime ; les ressources humaines ; les compétences et les savoirs ; les facteurs immatériels, habitudes et croyances ; les ressources matérielles ; les sanctions. Toutes, écrit-il, dépendent de l’acceptation, de la soumission et de l’obéissance de la population ; et il ajoute : These are not guaranteed (« elles ne sont pas garanties »). Sa conclusion est sèche : The dictators’ power will die, slowly or rapidly, from political starvation (« le pouvoir des dictateurs mourra, lentement ou vite, d’inanition politique »).
Sharp aimait une parabole chinoise du XIVᵉ siècle, de Liu Ji. Un vieillard vivait de singes qu’il envoyait chaque matin cueillir des fruits dans la montagne ; il en prélevait le dixième et fouettait les récalcitrants. Un jour, un petit singe demande aux autres : le vieux a-t-il planté les arbres ? Non, ils ont poussé seuls. Pouvons-nous cueillir sans sa permission ? Oui. Alors pourquoi le servons-nous ? La nuit même, les singes abattent l’enclos, emportent les réserves et ne reviennent jamais. Le vieillard meurt de faim. Morale de Liu Ji : As soon as their people become enlightened, their tricks no longer work (« dès que leur peuple s’éveille, leurs ruses ne marchent plus »).
Helvey a donné à cette idée l’image qui a fait le tour du monde, celle des piliers : the various structures that permit and sustain the day-to-day operations of government are referred to as its “pillars of support” (« les structures qui permettent et entretiennent le fonctionnement quotidien d’un gouvernement sont appelées ses piliers de soutien »).
Transposez, mais sans caricaturer. La France n’est pas une dictature, et nous ne cherchons à renverser personne. Ce que nous retenons de l’image des piliers tient en un mot : la résignation. C’est le pilier le plus solide de tout pouvoir, parce que le plus invisible : la conviction que rien ne changera, et qu’il est donc inutile d’essayer. Le Lexique du Pouvoir l’appelle l’impuissance apprise.
Retenez aussi la leçon la plus fine de cette image : un pilier n’est pas un bloc de pierre. Il est fait de femmes et d’hommes. Le policier, l’agent des impôts, le magistrat, le journaliste ne sont pas nos ennemis : ce sont des citoyens et des électeurs, à qui nous parlons comme à tous les autres, et jamais pour les détourner de leur devoir.
La force qui ne se laisse pas retourner
Sharp appelait « jiu-jitsu politique » le moment où la répression se retourne contre celui qui l’exerce : the stark brutality of the regime against the clearly nonviolent actionists politically rebounds against the dictators’ position (« la brutalité crue du régime contre des militants manifestement non violents se retourne politiquement contre lui »). Le coup porté à un homme désarmé blesse d’abord celui qui le porte. À une condition, que Sharp martèle : que la discipline non violente tienne. Un seul pavé, et le régime retrouve le terrain qu’il connaît.
Le chercheur Brian Martin, de l’université de Wollongong, en Australie, a prolongé l’idée sous le nom de backfire, le retour de flamme : A backfire, as an outcome, occurs when an action is counterproductive for the perpetrator (« il y a retour de flamme quand une action se retourne contre son auteur »). Mais il a surtout décrit les 5 manières dont un pouvoir étouffe l’indignation qu’il provoque : dissimuler les faits, dévaloriser la cible, réinterpréter l’événement, renvoyer l’affaire vers des voies officielles qui l’enlisent, intimider ou acheter.
Relisez la deuxième : dévaloriser la cible. « Complotistes », « populistes », « extrême droite déguisée » : ce manuel existe parce que l’étiquette est l’arme ordinaire contre ceux qui s’organisent (voir « Vous êtes des complotistes » et « Vous êtes des populistes »). Garder son calme sous l’étiquette, c’est déjà pratiquer le jiu-jitsu : l’insulte qui ne trouve aucune colère où s’accrocher retombe sur celui qui l’a lancée.
Les chiffres ont donné raison à Sharp. Sur 323 campagnes menées entre 1900 et 2006, Erica Chenoweth et Maria J. Stephan trouvent 53 % de succès pour les campagnes non violentes, 26 % pour les campagnes armées (voir « Vous n’êtes qu’une poignée »). Et le lendemain compte autant que la victoire : selon Chenoweth, les pays qui avaient connu une campagne non violente avaient environ 10 fois plus de chances de devenir des démocraties dans les 5 ans que ceux qui avaient connu une campagne violente, que la campagne ait réussi ou échoué. La violence ne gagne pas seulement moins souvent. Quand elle gagne, elle installe le plus souvent ce qu’elle prétendait combattre.
Résister sans armes : une histoire européenne
Hiver 1942, Norvège occupée. Vidkun Quisling, que l’occupant a placé à la tête du gouvernement, veut une jeunesse à sa main ; il ordonne aux enseignants d’entrer dans une organisation qu’il a créée pour eux. Des milliers d’instituteurs écrivent chacun la même lettre de refus, signée de son nom. Environ 1 100 sont arrêtés ; plusieurs centaines sont envoyés à Kirkenes, au-delà du cercle polaire, pour des travaux forcés. Ils tiennent. Le 22 mai 1942, à Stabekk, Quisling tempête devant des enseignants rassemblés et finit par lâcher un mot qui fera le tour du pays : « Vous, les enseignants, vous avez tout détruit pour moi ! » À l’automne, les déportés rentrent chez eux en héros, et le grand projet de Quisling, un État corporatiste qui aurait encadré le pays profession par profession, ne s’en relèvera pas.
L’année suivante, à l’automne 1943, en un peu plus de 3 semaines, des Danois font passer en Suède plus de 7 000 Juifs et quelque 700 de leurs proches non juifs. Un historien français, Jacques Sémelin, a donné à ces épisodes un nom : la résistance civile, ce « processus spontané de lutte de la société civile par des moyens non armés » qu’il étudie dans Sans armes face à Hitler (1989). La Résistance ne fut pas seulement celle des maquis ; elle fut aussi celle des imprimeries clandestines, des faux papiers, des refus d’obéir et des familles qui cachaient.
L’idée n’est pas restée dans les livres. En 1983, le ministre de la Défense, Charles Hernu, demande à Jean-Marie Muller une étude sur la défense civile non violente ; elle paraît en 1985, signée avec Christian Mellon et Jacques Sémelin, sous le titre La Dissuasion civile, aux éditions de la Fondation pour les études de défense nationale. La République elle-même s’est demandé, un jour, comment un peuple se défendrait sans armes.
Voilà de quoi répondre à ceux qui voient dans la non-violence une importation américaine : La Boétie était périgourdin, les instituteurs norvégiens, les sauveteurs danois, et l’étude fut commandée par un ministre français. Sharp a mis en ordre une sagesse européenne.
Le soupçon : « Sharp, c’est la CIA »
Vous l’entendrez, et les souverainistes l’entendent plus souvent que d’autres : Sharp serait l’homme des « révolutions de couleur », l’outil de Washington pour renverser les gouvernements qui lui déplaisent. Hugo Chávez a désigné en 2007 son institut comme l’inspirateur d’un « coup d’État doux » contre lui ; la télévision d’État iranienne l’a présenté en 2008 comme un agent de la CIA ; d’autres gouvernements ont suivi. Sharp a démenti tout rôle dans ces troubles et affirmé que son institut ne recevait aucun fonds du gouvernement américain.
Soyons exacts, puisque c’est notre métier. En 2008, plus d’une centaine d’universitaires, dont Howard Zinn et Noam Chomsky, peu suspects de tendresse pour la CIA, signent une lettre de soutien à Sharp. Elle reconnaît que son institut a reçu a couple of small one-time grants from the NED and IRI (« deux petites subventions ponctuelles de la NED et de l’IRI »), 2 organismes financés sur fonds publics américains, pour traduire certains de ses écrits. Des sources favorables à Sharp admettent elles-mêmes que l’atelier de Budapest fut payé par l’IRI, et des auteurs critiques citent d’autres financements de ce type ; l’ampleur en reste débattue. L’accusation d’avoir été un agent de la CIA, elle, n’a jamais été prouvée.
Que conclure ? Qu’une méthode n’a pas de passeport. Que des États aient encouragé ces techniques ailleurs, pour leurs intérêts, ne les rend pas plus américaines que l’imprimerie n’est allemande. La seule question qui compte est : qui décide ? Le #PIC ne prend ses consignes d’aucune puissance, et sa voie ne doit rien à aucune capitale étrangère : elle passe par l’urne française, puis par un référendum. L’Abécédaire a fait le même examen pour Srdja Popović, à l’entrée « La guérilla démocratique ».
La stratégie avant les méthodes
Sharp y revient sans cesse : If democrats do not plan strategically they are likely to fail to achieve their objectives (« si les démocrates ne planifient pas stratégiquement, ils échoueront probablement »). Et il ajoute ce constat cruel : c’est parce que les opposants n’ont presque jamais de plan d’ensemble que les régimes paraissent bien plus durables qu’ils ne le sont.
Helvey apporte la grammaire des états-majors. Avant d’agir, l’estimation stratégique, qu’il définit ainsi : a systematic approach to developing the best course of action to accomplish a mission (« une méthode systématique pour élaborer la meilleure ligne d’action »). Puis un plan d’opérations écrit. Et une discipline sans laquelle rien ne tient : Concerted, coordinated action, under pressure, is impossible without a degree of discipline (« l’action concertée et coordonnée, sous pression, est impossible sans un certain degré de discipline »).
Les Serbes d’Otpor, qui fondèrent ensuite le centre CANVAS, ont résumé la doctrine en 3 mots : la planification, l’unité, la discipline non violente. Ils y ont ajouté une arme que les tyrans supportent mal, le rire : humor breaks fear and builds confidence (« l’humour brise la peur et donne confiance »).
Sur l’unité, Helvey a écrit une phrase que tout responsable devrait garder sous les yeux : there is little difference between leaders of pro-democracy groups who fail to promote unity within the movement and government agents provocateurs who promote disunity (« il y a peu de différence entre les dirigeants qui ne favorisent pas l’unité de leur mouvement et les agents provocateurs qui y sèment la désunion »). Il donne aussi le moyen de la préserver : réduire au strict minimum les objectifs communs.
Car c’est là que les mouvements meurent, le plus souvent : non sous les coups de leurs adversaires, mais de l’intérieur. Le sociologue Robert Michels l’avait observé dès 1911 : « qui dit organisation dit de toute façon tendance à l’oligarchie » (voir, dans le Lexique du Pouvoir, « La loi d’airain de l’oligarchie »). C’est le diagnostic fondateur du #PIC : le leadership est nécessaire, il est même moteur, jusqu’au jour où il se prend pour la cause. Alors viennent l’hubris, la sourde oreille, l’œuvre de tous confondue avec un seul nom. Un mouvement survit parfois à ses adversaires.
Il survit rarement à ses chefs.
Notre réponse est écrite avant d’être nécessaire : sept et non un, des règles publiques, une loyauté d’exécution qui vaut pour tous, la parole de notre candidat engagée devant notaire. Helvey allait jusqu’à écrire qu’une lutte pour la démocratie n’a pas besoin de structures démocratiques : This is a nonviolent war, but war, nevertheless. It requires strong leadership and discipline (« c’est une guerre non violente, mais une guerre ; elle exige un commandement fort et de la discipline »). Nous ne le suivons pas jusque-là. Nous débattons avant ; nous sommes disciplinés après. Cela nous coûte de la vitesse. Cela nous épargne un maître.
Ce que le #PIC en retient
Première leçon : le pouvoir est un prêt. Dans une démocratie, le grand moment du prêt s’appelle l’élection. Nous ne demandons à personne de retirer sa confiance dans le silence de l’abstention, qui ne retire rien (voir « Voter, c’est cautionner ») ; nous demandons de la prêter une dernière fois à un nom, celui d’une candidature qui s’engage par écrit à rendre la décision au peuple.
Deuxième leçon : les piliers sont des personnes. Nous parlons au fonctionnaire, au policier, au juge, au journaliste comme à des citoyens, parce qu’ils le sont. Pas d’ennemis désignés : des gens à convaincre.
Troisième leçon : la stratégie avant les méthodes. Une vision, une stratégie, un plan, une exécution, dans cet ordre (l’Abécédaire en fait l’entrée « Le plan »). Un coup d’éclat sans plan est une dépense ; inscrit dans un plan, c’est un investissement.
Quatrième leçon : l’unité par un objectif minimal. Le #PIC ne demande pas à ses membres de penser pareil sur tout. Il leur demande une seule chose : rendre au peuple le pouvoir de décider. Le reste, le peuple le tranchera.
Cinquième leçon : la discipline non violente est une arme, et ce manuel en est l’exercice. Répondre à l’étiquette par l’argument, à l’insulte par le calme, à la provocation par l’humour : c’est le jiu-jitsu de Sharp, à l’échelle d’une conversation.
Sixième leçon : préparer le lendemain. Sharp ouvre son dernier chapitre sur le danger d’une tyrannie nouvelle, née de la confusion qui suit la chute de l’ancienne : The new dictatorship may even be more cruel and total in its control than the old one (« la nouvelle dictature peut même être plus cruelle et exercer un contrôle plus total que l’ancienne »). Nous avons écrit notre Constitution avant de demander le pouvoir, et notre candidat constitutionnel s’engagera devant notaire à le rendre si le peuple la refuse (Constitution d’urgence, Titre II, article 5).
Ce que nous apportons de plus, en 2026
Sharp et Helvey écrivaient pour des peuples privés du droit de vote. Nous l’avons, ce droit ; nous avons seulement oublié qu’il pouvait servir à autre chose qu’à choisir qui décidera à notre place. Voici ce que notre époque permet d’ajouter à leur boîte à outils.
L’urne plutôt que la rue. Là où ils organisaient le refus de coopérer, nous organisons un vote d’un genre nouveau : pour une candidature qui ne demande le pouvoir que pour le rendre (voir « Prendre le pouvoir pour le rendre ? Personne n’a jamais fait ça »). C’est le changement par les règles mêmes du système, appliquées à la lettre.
Le code source à découvert. Sharp lui-même se méfiait du secret, qui nourrit la peur et le soupçon ; nous allons au bout de sa logique et publions notre projet entier : une Constitution d’urgence écrite à découvert, article par article, que chacun peut commenter et contredire (l’Abécédaire l’appelle « Le code source »). Un projet que l’on peut lire n’a pas besoin qu’on le croie sur parole.
La parole gagée. Là où Sharp mettait en garde contre les maîtres du lendemain, nous avons écrit le contrat : l’engagement notarié que notre candidat constitutionnel signera avant le scrutin, sous les caméras, et qui l’oblige, irrévocablement, à engager dans les 8 jours de son entrée en fonctions la procédure qui soumet la Constitution au peuple, puis à partir si le peuple la rejette : sa lettre de démission attend déjà, sous séquestre, chez le notaire.
L’intelligence collective outillée. Sharp rangeait parmi ses méthodes la création d’institutions sociales alternatives (méthode 179) et d’un système de communication alternatif (méthode 180). Nous n’en tirons pas un gouvernement parallèle, mais une préfiguration : des votations citoyennes sans valeur juridique mais parfaitement légales (voir « Les RIC spontanés »), et des outils numériques libres, vérifiables par tous, pour consulter et décider ensemble (voir « Des applications référendaires existent déjà : vous arrivez après la bataille »).
L’autodéfense cognitive. Les luttes qu’étudiait Sharp se jouaient d’abord dans la rue ; celles d’aujourd’hui se jouent d’abord dans les esprits. Le Lexique du Pouvoir démonte les ingénieries qui fabriquent la résignation (voir « La guerre cognitive »), et ce manuel arme chacun pour la conversation, là où l’opinion se fait.
Le temps long. Une organisation qui ne vit que pour une échéance meurt avec elle. La nôtre est bâtie pour durer, par cercles, par règles et par relais : c’est une guerre de position, au sens de Gramsci.
Personne ne viendra nous rendre la parole : ni un homme providentiel, ni une puissance étrangère. Nous la reprendrons nous-mêmes, sans violence, par la seule force qu’aucun pouvoir ne sait retourner : celle d’un peuple qui cesse de consentir à son impuissance.
Ce que nous concédons
Sharp a pensé contre des dictatures, et la France n’en est pas une : son analyse du consentement vaut pour tout pouvoir, ses méthodes ne se transposent pas telles quelles. Les succès non violents reculent depuis 2010, Erica Chenoweth l’a montré. La non-violence gagne parfois la chute et perd le lendemain : en Égypte, Hosni Moubarak quitte le pouvoir le 11 février 2011, et l’armée renverse son successeur élu le 3 juillet 2013. L’institut de Sharp et certains de ceux qu’il a formés ont reçu de l’argent public américain, et nous le disons. Enfin, nous avons choisi d’être démocrates jusque dans notre organisation, contre l’avis de Helvey : nous irons moins vite que d’autres.
Nous ne concédons pas l’essentiel : la violence n’est pas une force. C’est une dépense, et c’est toujours le peuple qui la paie.
Les relances probables
« Sharp, c’est le manuel des révolutions de couleur de la CIA. »
Des universitaires peu suspects de sympathie pour la CIA, Howard Zinn et Noam Chomsky en tête, l’ont défendu. Son institut a reçu de l’argent public américain, surtout pour des traductions, et l’atelier de Budapest a été payé par un organisme américain : nous ne le cachons pas. Rien n’a jamais prouvé un lien avec la CIA. Et la seule question qui vaille est de savoir qui décide : chez nous, ce sont les électeurs français.
« La Résistance, elle, a pris les armes. »
Beaucoup, oui, contre une armée d’occupation. Mais la résistance civile a existé aussi, de la Norvège au Danemark, et l’historien Jacques Sémelin l’a racontée. Surtout, la France de 2026 n’est pas occupée : nous empruntons aux résistants une éthique, pas une situation (voir « Vous vous drapez dans la Résistance : c’est de la récupération »).
« La non-violence, c’est la soumission avec de bonnes manières. »
C’est l’inverse. Se soumettre, c’est coopérer ; la non-violence, c’est refuser de coopérer, ensemble et méthodiquement. Parmi les 198 méthodes de Sharp, aucune ne consiste à attendre (voir, dans l’Abécédaire, « Le processus involutionnaire »).
« Les Gilets jaunes étaient pacifiques, la répression a été terrible : à quoi bon ? »
La brutalité a choqué ; puis elle a été réinterprétée, renvoyée parfois vers des procédures qui l’ont enlisée, recouverte par la lassitude. Brian Martin décrit exactement ces manières d’étouffer l’indignation. Le jiu-jitsu politique ne fonctionne que si quelqu’un tient le récit, longtemps, et change l’émotion en organisation. C’est ce qui a manqué ; c’est ce que nous construisons (voir « Vous êtes des Gilets jaunes recyclés »).
« Vous citez des Américains pour parler de la France ? »
Nous citons surtout un Périgourdin du XVIᵉ siècle, des Norvégiens, des Danois, un historien français et une étude commandée par un ministre français de la Défense. Les idées justes n’ont pas de nationalité ; les décisions, si : les nôtres se prennent en France.
« Un jour, il faudra bien passer à autre chose que les mots. »
Nous passons aux actes chaque jour : nous écrivons, nous organisons, nous formons, nous présenterons une candidature, nous ferons voter. Ce sont des actes. Celui que nous refuserons toujours : la violence.
Les pièges à éviter
- Ne comparez pas la France à une dictature : Sharp écrivait contre des dictatures ; nous transposons des principes, pas une situation.
- Ne parlez pas de « faire tomber » le gouvernement ou les institutions : notre voie est l’élection, puis le référendum (voir « Vous vous servez de l’élection pour abattre les institutions »).
- Ne traitez jamais policiers, magistrats, fonctionnaires ou journalistes en ennemis : ce sont des piliers, donc des citoyens à convaincre.
- Ne présentez pas la non-violence comme une morale de gens doux : c’est une stratégie, et une discipline.
- Ne niez pas l’argent américain reçu par l’institut de Sharp : dites ce qui est établi (des subventions pour des traductions, l’atelier de Budapest) et ce qui reste débattu (l’ampleur du reste).
- Ne citez pas l’exclamation de Quisling comme une phrase vérifiée mot pour mot : elle nous vient de témoins ; son aveu d’échec, lui, est établi.
- Ne présentez pas les 198 méthodes comme un programme : le #PIC n’en retient que ce qui sert sa voie, légale et électorale.
Pour prolonger
Dans l’Abécédaire et le Lexique du Pouvoir :
- Le processus involutionnaire
- La guérilla démocratique
- Le plan
- La loi d’airain de l’oligarchie
- La servitude volontaire
Dans nos textes :
- Notre stratégie
- La Constitution d’urgence
- Protocole, titre V, art. 4 : la loyauté d’exécution
- Constitution d’urgence, titre II, art. 5 : l’engagement notarié
Dans l’Autodéfense :
- « Vous n’êtes qu’une poignée : on ne change pas un pays à quelques-uns »
- « Des applications référendaires existent déjà : vous arrivez après la bataille »
- « Voter, c’est cautionner : le boycott des urnes délégitime le système »
- « Vous êtes des complotistes »
- « Vous vous drapez dans la Résistance : c’est de la récupération »
- « Rallier l’UPR, qui milite pour le Frexit et le RIC depuis bientôt 20 ans, serait plus rationnel »
Références utiles
Les citations, les ouvrages, les études et les chiffres sur lesquels repose cette réponse, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et répondre à qui vous demandera d’où vous tenez vos arguments.
Gene Sharp, From Dictatorship to Democracy: A Conceptual Framework for Liberation, 4ᵉ édition américaine, Albert Einstein Institution, 2010 (première édition : Bangkok, 1993), p. 17-20, 32-33, 42, 74 et 89 : « All of these sources, however, depend on acceptance of the regime, on the submission and obedience of the population… These are not guaranteed » (Toutes ces sources dépendent pourtant de l’acceptation du régime, de la soumission et de l’obéissance de la population… Elles ne sont pas garanties ; notre traduction) ; « The dictators’ power will die, slowly or rapidly, from political starvation » (Le pouvoir des dictateurs mourra, lentement ou vite, d’inanition politique ; notre traduction) ; « As soon as their people become enlightened, their tricks no longer work » (Dès que leur peuple s’éveille, leurs ruses ne marchent plus, dit la parabole de Liu Ji, au XIVᵉ siècle ; notre traduction) ; « In this process the stark brutality of the regime against the clearly nonviolent actionists politically rebounds against the dictators’ position » (Dans ce processus, la brutalité crue du régime contre des militants manifestement non violents se retourne politiquement contre la position des dictateurs ; notre traduction) ; « If democrats do not plan strategically they are likely to fail to achieve their objectives » (Si les démocrates ne planifient pas stratégiquement, ils échoueront probablement à atteindre leurs objectifs ; notre traduction) ; « The new dictatorship may even be more cruel and total in its control than the old one » (La nouvelle dictature peut même être plus cruelle et exercer un contrôle plus total que l’ancienne ; notre traduction) ; « a workshop… in Budapest, Hungary, for about twenty Serbian young people » (un atelier à Budapest, en Hongrie, pour une vingtaine de jeunes Serbes ; notre traduction). consulter la source
Gene Sharp, The Politics of Nonviolent Action, Porter Sargent, Boston, 1973, trois volumes ; liste des 198 méthodes, Albert Einstein Institution : « 179. Alternative social institutions » (Des institutions sociales alternatives ; notre traduction) ; « 180. Alternative communication system » (Un système de communication alternatif ; notre traduction). consulter la source
Albert Einstein Institution, « Our History » : Gene Sharp (1928-2018), fondateur de l’institut en 1983. consulter la source
Robert L. Helvey, On Strategic Nonviolent Conflict: Thinking About the Fundamentals, Albert Einstein Institution, 2004, p. 8, 47, 103, 119 et 137 : « the various structures that permit and sustain the day-to-day operations of government are referred to as its “pillars of support” » (les diverses structures qui permettent et entretiennent le fonctionnement quotidien du gouvernement sont appelées ses piliers de soutien ; notre traduction) ; « It provides a systematic approach to developing the best course of action to accomplish a mission » (Elle fournit une méthode systématique pour élaborer la meilleure ligne d’action afin d’accomplir une mission, à propos de l’estimation stratégique ; notre traduction) ; « Concerted, coordinated action, under pressure, is impossible without a degree of discipline » (L’action concertée et coordonnée, sous pression, est impossible sans un certain degré de discipline ; notre traduction) ; « there is little difference between leaders of pro-democracy groups who fail to promote unity within the movement and government agents provocateurs who promote disunity » (il y a peu de différence entre les dirigeants de groupes démocrates qui ne favorisent pas l’unité du mouvement et les agents provocateurs du gouvernement qui sèment la désunion ; notre traduction) ; « This is a nonviolent war, but war, nevertheless. It requires strong leadership and discipline » (C’est une guerre non violente, mais une guerre. Elle exige un commandement fort et de la discipline ; notre traduction). consulter la source
Robert L. Helvey, entretien, Peace Magazine, janvier-mars 2008 : « I lived there in 1983-85 as the US military attaché » (J’y ai vécu de 1983 à 1985 comme attaché militaire américain, en Birmanie ; notre traduction). consulter la source
Military Times, Hall of Valor : Robert L. Helvey, Distinguished Service Cross, Vietnam, 7 janvier 1968. consulter la source
Vietnam War Commemoration, entretien d’histoire orale avec Robert Helvey (deux séjours au Vietnam, 1965-1966 et 1967-1968). consulter la source
Brian Martin, Justice Ignited: The Dynamics of Backfire, Rowman & Littlefield, 2007, chapitre 1 : « A backfire, as an outcome, occurs when an action is counterproductive for the perpetrator » (Comme résultat, il y a retour de flamme quand une action se retourne contre son auteur ; notre traduction). consulter la source
Maria J. Stephan et Erica Chenoweth, « Why Civil Resistance Works », International Security, vol. 33, n° 1, été 2008, p. 7-44 : « Major nonviolent campaigns have achieved success 53 percent of the time, compared with 26 percent for violent resistance campaigns » (Les grandes campagnes non violentes ont réussi dans 53 % des cas, contre 26 % pour les campagnes de résistance violente ; notre traduction). consulter la source
Erica Chenoweth, « The Future of Nonviolent Resistance », Journal of Democracy, vol. 31, n° 3, juillet 2020, p. 69-84 : « Since 2010, less than 34 percent of nonviolent revolutions and a mere 8 percent of violent ones have succeeded » (Depuis 2010, moins de 34 % des révolutions non violentes et à peine 8 % des révolutions violentes ont réussi ; notre traduction). consulter la source
Erica Chenoweth, entretien avec Michelle Nicholasen, Weatherhead Center for International Affairs, université Harvard, 2019 : « Countries in which there were nonviolent campaigns were about ten times likelier to transition to democracies within a five-year period compared to countries in which there were violent campaigns—whether the campaigns succeeded or failed » (Les pays qui avaient connu des campagnes non violentes avaient environ 10 fois plus de chances de devenir des démocraties dans les 5 ans que les pays qui avaient connu des campagnes violentes, que ces campagnes aient réussi ou échoué ; notre traduction). consulter la source
Gene Sharp, Tyranny Could Not Quell Them, Peace News, Londres (brochure sur la résistance des enseignants norvégiens en 1942, d’après le témoignage de l’instituteur Haakon Holmboe) : « You teachers have destroyed everything for me! » (Vous, les enseignants, vous avez tout détruit pour moi !, lance Quisling à Stabekk, le 22 mai 1942 ; notre traduction) ; « It became a slogan and was taken up and quoted everywhere afterwards » (La phrase est devenue un slogan, reprise et citée partout ensuite, selon l’instituteur Haakon Holmboe ; notre traduction). consulter la source
Store norske leksikon, « Lærerstriden » (la lutte des enseignants, 1942) : environ 1 100 enseignants arrêtés, quelque 650 envoyés à Kirkenes. consulter la source
Jacques Sémelin, Sans armes face à Hitler. La résistance civile en Europe 1939-1943, Payot, 1989, préface de Jean-Pierre Azéma ; sa définition de la résistance civile est reprise dans Face au totalitarisme, la résistance civile (2011), compte rendu d’I. Galichon : « processus spontané de lutte de la société civile par des moyens non armés ». consulter la source
United States Holocaust Memorial Museum, « Rescue in Denmark » (octobre 1943 : plus de 7 000 Juifs et quelque 700 proches non juifs passés en Suède en un peu plus de trois semaines). consulter la source
Jean-Marie Muller, Christian Mellon et Jacques Sémelin, La Dissuasion civile, Fondation pour les études de défense nationale, 1985 ; sur la commande du ministre de la Défense Charles Hernu en 1983, Alain Refalo, hommage à Jean-Marie Muller, 2016. consulter la source
Albert Einstein Institution, « Important Achievements » : les accusations de Hugo Chávez (2007), du Sénat russe (2015) et d’Alexandre Loukachenko (2020) : « soft coup with a slow fuse » (un coup d’État doux à mèche lente ; notre traduction). consulter la source
Stephen Zunes, « Sharp Attack Unwarranted », Foreign Policy in Focus, 27 juin 2008 (la télévision d’État iranienne et Gene Sharp). consulter la source
Associated Press, 26 juin 2009 : « Sharp has said his group receives no U.S. government funding » (Sharp a affirmé que son organisation ne reçoit aucun fonds du gouvernement américain ; notre traduction). consulter la source
Lettre ouverte d’universitaires en soutien à Gene Sharp et à l’Albert Einstein Institution, juin 2008 (premiers signataires : Howard Zinn, Noam Chomsky) : « Except for receiving a couple of small one-time grants from the NED and IRI (well prior to the Bush administration coming to office) in order to translate some of Dr. Sharp’s theoretical writings, the Albert Einstein Institution has never received any money from any government or government-funded entity » (Hormis 2 petites subventions ponctuelles de la NED et de l’IRI, bien avant l’arrivée de l’administration Bush, pour traduire certains écrits théoriques de Sharp, l’Albert Einstein Institution n’a jamais reçu d’argent d’un gouvernement ou d’une entité financée par un gouvernement ; notre traduction). consulter la source
Peace Magazine, vol. 19, n° 2, 2003, portrait de Robert Helvey (l’atelier de Budapest, à la demande et aux frais de l’Institut républicain international). consulter la source
Ruaridh Arrow, « Defending Gene Sharp », 15 août 2018 (un défenseur de Sharp admet des fonds de la NED et de l’IRI versés à des militants pour des projets de l’institut). consulter la source
Marcie Smith, « Change Agent: Gene Sharp’s Neoliberal Nonviolence (Part One) », nonsite.org, 10 mai 2019 (thèse critique sur les financements de l’institut). consulter la source
CANVAS (Centre for Applied Nonviolent Action and Strategies), programmes universitaires : « three central principles of strategic nonviolence: planning, unity, and nonviolent discipline » (les 3 principes centraux de la non-violence stratégique : la planification, l’unité et la discipline non violente ; notre traduction). consulter la source
Srdja Popović et Mladen Joksić, « Why Dictators Don’t Like Jokes », Foreign Policy, 5 avril 2013 : « humor breaks fear and builds confidence » (l’humour brise la peur et donne confiance ; notre traduction). consulter la source
Robert Michels, Zur Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie, Klinkhardt, Leipzig, 1911, p. 32 : « Wer Organisation sagt, sagt ohnehin Tendenz zur Oligarchie » (Qui dit organisation dit de toute façon tendance à l’oligarchie ; notre traduction). consulter la source
#PIC, Protocole, Titre V, article 4. De la loyauté d’exécution : « on ne peut réclamer la liberté du débat avant sans consentir à la discipline après ». consulter la source
Version 1 du 4 octobre 2026 : première publication. Les versions antérieures de cette page seront accessibles ici dès la première modification.
Le procédé, dans le Lexique du Pouvoir : La servitude volontaire · La loi d’airain de l’oligarchie · L’hubris
Le mot juste, dans l’Abécédaire : Le processus involutionnaire · La guérilla démocratique · Le plan
Pour agir : s’engager
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