La servitude volontaire Un jeune Périgourdin de 16 ou 18 ans, si l’on en croit son ami Montaigne, pose au milieu du XVIe siècle la question que tous les pouvoirs préféreraient qu’on oublie : comment se peut-il que « tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent » ?
Étienne de La Boétie écrit son Discours de la servitude volontaire vers 1548 selon la tradition, peut-être quelques années plus tard selon des travaux récents, et sa réponse tient dans un paradoxe : la servitude n’est pas d’abord imposée, elle est consentie.
D’où la phrase qui a traversé 5 siècles : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. » Il ne s’agit pas de pousser le tyran ni de l’ébranler, précise-t-il ; qu’on cesse seulement de le soutenir, et l’on verra, comme un grand colosse dont on a dérobé la base, sa masse s’effondrer et se rompre.
Le texte démonte ensuite la mécanique avec une précision d’ingénieur. La première raison est la coutume : les hommes servent volontiers parce qu’ils naissent serfs et sont nourris tels.
La deuxième est le divertissement : les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux « et autres telles drogueries » étaient pour les peuples anciens « les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie ».
La troisième, la plus moderne, est une pyramide : 5 ou 6 favoris tiennent l’oreille du tyran, 600 profitent sous eux, 6 000 sous ces 600, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il se trouve presque autant de gens à qui la tyrannie semble profitable que de gens à qui la liberté serait agréable.
Le pouvoir ne tient pas le peuple : il tient une chaîne d’intéressés, dont chacun tient le suivant. Nuançons, avec l’ironie qui convient.
La Boétie n’était pas un insurgé : il devint conseiller au parlement de Bordeaux et servit la couronne, et Montaigne renonça à publier le Discours après que des pamphlétaires protestants en eurent fait une arme en 1574.
La maxime qu’on lui prête le plus souvent, les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux, n’est pas de lui : on la lit en 1789 en tête d’un journal révolutionnaire, Les Révolutions de Paris.
Surtout, cesser de servir est plus facile à écrire qu’à faire. La coercition existe, et l’homme seul qui cesse d’obéir s’appelle un chômeur, un prévenu ou un exilé.
Mais c’est justement la leçon : le refus ne vaut que s’il est commun, et organisé. La Boétie a pensé 4 siècles avant eux ce que Milgram a mesuré à Yale et ce qu’Arendt a vu à Jérusalem : en politique, obéir, c’est soutenir.
Le #PIC en tire une règle, et même la seule borne que sa Constitution oppose au peuple : si le peuple peut tout réviser, il est une seule chose qu’il ne peut pas décider, abolir son propre pouvoir de décider.
La servitude volontaire, au sens politique, devient la seule décision qui lui soit interdite.
Le projet ne se cache pas le paradoxe, qu’il signale lui-même comme un point à défendre avec rigueur : une clause que le référendum ne peut toucher est en tension avec le dogme d’une souveraineté populaire sans limite.
Mais c’est la tension de La Boétie : un peuple libre de tout, sauf de se remettre aux fers. Au citoyen, un exercice de La Boétie appliqué : dressez la liste de ce que vous faites chaque semaine qui soutient ce que vous dénoncez, et retirez-en une pièce, avec d’autres.
Pour aller plus loin
Le Discours n’est pas resté une curiosité de jeunesse : il a fait souche.
Un siècle après La Boétie, Spinoza pose la même énigme en la retournant, dans la préface du Traité théologico-politique (1670) : le grand secret du régime monarchique serait de tromper les hommes, « de telle façon qu’ils croient combattre pour leur salut en combattant pour leur esclavage » (trad. Saisset).
La Boétie s’étonnait qu’on consente ; Spinoza explique qu’on désire.
En 1741, David Hume en tire une loi d’allure presque physique, au seuil de son essai Of the First Principles of Government : rien n’est plus surprenant que « la facilité avec laquelle le grand nombre est gouverné par le petit », car « la force est toujours du côté des gouvernés », et les gouvernants n’ont donc « rien d’autre pour les soutenir que l’opinion » (notre traduction).
Le sultan d’Égypte, ajoute-t-il, pouvait mener ses sujets comme des bêtes, mais il lui fallait conduire ses mamelouks « comme des hommes, par leur opinion ».
Au XXe siècle, le politiste américain Gene Sharp fera de cette intuition une doctrine d’action : tout pouvoir repose sur la coopération de ceux qu’il commande, et se défait quand elle lui est retirée.
L’objection la plus forte porte sur l’adjectif. « Volontaire » supposerait une volonté libre, qui choisirait ses fers comme on choisit un plat ; or la domination tient d’abord par la dépendance matérielle et par la fabrication des désirs.
C’est la ligne marxiste, et c’est celle que Frédéric Lordon reprend avec Spinoza dans Capitalisme, désir et servitude (2010) : le capital ne se contente plus de contraindre, il veut des salariés contents, qui désirent conformément à son désir.
Sur le terrain de la psychologie, l’objection a raison, et la formule de La Boétie est une provocation plus qu’une description.
Mais elle confirme la thèse politique au lieu de la ruiner : si le consentement est produit, il peut être défait, et le pouvoir en dépend toujours. Hume n’a jamais prétendu que l’opinion fût libre ; il constatait que, sans elle, la force change de camp.
L’objection déplace le champ de bataille de la volonté vers les conditions de l’opinion ; elle ne le supprime pas, et elle interdit le fatalisme que décrit l’impuissance apprise.
La France a vu La Boétie appliqué par le sommet de l’État lui-même. Dans la nuit du 21 au 22 avril 1961, 4 généraux prennent Alger.
Le 23 au soir, le chef de l’État parle à la radio et à la télévision : « J’interdis à tous Français, et d’abord à tous soldats, d’exécuter aucun de leurs ordres. »
Les appelés du contingent l’entendent sur leurs postes à transistors ; des unités refusent d’obéir aux officiers rebelles, et le putsch s’effondre en quelques jours. Le pouvoir n’a pas vaincu les insurgés par les armes : il leur a retiré les bras qui les portaient.
À l’échelle du siècle, Erica Chenoweth et Maria Stephan ont mesuré le phénomène dans Why Civil Resistance Works (2011) : de 1900 à 2006, les campagnes de résistance non violente ont été plus de 2 fois plus efficaces que les campagnes armées, notamment parce qu’elles provoquent des défections chez les soutiens du régime, jusque dans l’armée.
C’est la pyramide de La Boétie, lue à l’envers : elle tombe quand ses étages cessent de tenir.
La notion a pourtant ses limites. La Boétie pense la tyrannie d’un seul ; la domination moderne est distribuée, procédurale, souvent sans visage, et l’on ne sait plus toujours à qui cesser d’obéir.
Elle peut aussi tourner à l’insulte : reprocher aux autres leur servitude dispense de construire l’issue, et installe ce mépris du peuple que le #PIC combat chez ses adversaires.
Enfin, le refus mal pensé sert parfois ce qu’il prétend défaire : l’abstention de masse, qu’on présente comme une grève du consentement, laisse intacts ceux qui continuent d’être élus.
C’est pourquoi le #PIC ne prêche pas le boycott des urnes : sa stratégie d’involution entre dans l’élection pour rendre la décision au peuple, ce qui est une manière de retirer son soutien sans déserter le terrain.
Montaigne rapporte que le Discours avait été rebaptisé Le Contre Un.
Le noyau intangible de la Constitution d’urgence y répond presque mot pour mot : parmi ce que le peuple lui-même ne peut abolir figure « l’interdiction de sa concentration entre les mains d’une seule personne », à propos du pouvoir exécutif (Titre XVIII, article 3).
On relèvera l’ironie : le #PIC aligne lui aussi une suite de nombres, 7, 77, 777, 7 777, que chaque commune reproduit à son échelle.
La différence qu’il revendique tient dans l’absence de chaîne : aucun cercle n’est composé de délégués du cercle voisin, ce sont les sujets qui montent, non les hommes ; les deux cercles les plus larges sont tirés au sort, et les Soixante-dix-sept surveillent les Sept au lieu de prospérer sous eux.
C’est une hypothèse d’architecture, pas une garantie ; mais c’est une réponse constitutionnelle à La Boétie qui ne se contente pas de changer de tyran.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, vers 1548, texte établi par Paul Bonnefon, Bossard, 1922, p. 49-102 : « Ce ne sont pas les bandes des gens à cheval, ce ne sont pas les compagnies des gens de pied, ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran. On ne le croira pas du premier coup, mais certes il est vrai : ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui tiennent tout le pays en servage. ». consulter la source
Michel de Montaigne, Essais, 1580, livre I, chapitre 28, « De l’amitié » : « C’est un discours auquel il donna nom La Servitude Volontaire ; mais ceux qui l’ont ignoré, l’ont bien proprement dépuis rebaptisé Le Contre Un. Il l’escrivit par maniere d’essay, en sa premiere jeunesse, à l’honneur de la liberté contre les tyrans. ». consulter la source
Baruch Spinoza, Traité théologico-politique, 1670, préface, traduction d’Émile Saisset, Charpentier, 1861 : « Mais si le grand secret du régime monarchique et son intérêt principal, c’est de tromper les hommes et de colorer du beau nom de religion la crainte où il faut les tenir asservis, de telle façon qu’ils croient combattre pour leur salut en combattant pour leur esclavage, et que la chose du monde la plus glorieuse soit à leurs yeux de donner leur sang et leur vie pour servir l’orgueil d’un seul homme ». consulter la source
David Hume, « Of the First Principles of Government », Essays, Moral, Political, and Literary, 1741, partie I, essai IV (édition Liberty Fund, Econlib) : « NOTHING appears more surprizing to those, who consider human affairs with a philosophical eye, than the easiness with which the many are governed by the few […]. When we enquire by what means this wonder is effected, we shall find, that, as FORCE is always on the side of the governed, the governors have nothing to support them but opinion. » (Rien ne paraît plus surprenant, à qui considère les affaires humaines d’un œil philosophique, que la facilité avec laquelle le grand nombre est gouverné par le petit […]. Si nous cherchons par quels moyens s’accomplit ce prodige, nous trouverons que, la force étant toujours du côté des gouvernés, les gouvernants n’ont rien d’autre pour les soutenir que l’opinion ; notre traduction). consulter la source
Charles de Gaulle, allocution radiotélévisée du 23 avril 1961, transcription et notice de l’INA (Fresques « De Gaulle ») : « J’interdis à tous Français, et d’abord à tous soldats, d’exécuter aucun de leurs ordres. » ; la notice précise que, « diffusé par les postes à transistors en Algérie », le discours « encourage la désobéissance des soldats du contingent aux officiers putschistes ». consulter la source
Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, La Fabrique, 2010. La page de l’éditeur présente la thèse du livre : compléter l’analyse marxienne des rapports sociaux par une anthropologie spinoziste des passions, pour penser un capitalisme qui veut « des salariés contents » et reprendre à nouveaux frais les notions d’aliénation et de domination. consulter la source
Erica Chenoweth et Maria J. Stephan, Why Civil Resistance Works. The Strategic Logic of Nonviolent Conflict, Columbia University Press, 2011 (présentation de l’éditeur) : « For more than a century, from 1900 to 2006, campaigns of nonviolent resistance were more than twice as effective as their violent counterparts in achieving their stated goals. » (Pendant plus d’un siècle, de 1900 à 2006, les campagnes de résistance non violente ont été plus de deux fois plus efficaces que les campagnes violentes pour atteindre leurs objectifs déclarés ; notre traduction). consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre XVIII, article 3 : « Ne peuvent faire l’objet d’aucune révision, ni par les pouvoirs constitués, ni par le référendum lui-même :
1° le principe selon lequel la souveraineté appartient au peuple et procède de lui seul ;
2° le caractère collégial du pouvoir exécutif et l’interdiction de sa concentration entre les mains d’une seule personne ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La clause d’éternité · La souveraineté populaire contre la souveraineté nationale
La riposte, dans l’Autodéfense : « Les Français sont des veaux » · « Votre noyau intangible enferme le peuple »
La parade : Constitution, titre XVIII, article 3
Du même tonneau, dans le Lexique : Le pain et les jeux · La banalité du mal · L’état « agentique » · La néoténie civique · L’impuissance apprise · L’oligarchie
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, qui enseigne les pièges de la pensée de groupe
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